‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 44 sur 64 · Voyez le chapitre précédent, pages 89 et · texte numérisé non relu

Voyez le chapitre précédent, pages 89 et

milieu qui se modifiera sous son action et en recevra l'empreinte. Mais il est bien rare, on l'avouera, qu'il arrive à la gloire du premier coup, et qu'avant de s'imposer à l'admiration universelle, il ne lui faille pas conquérir pied à pied l'estime, le respect, la confiance et l'admiration de ses concitoyens.

Cela ne dépend-il que de lui ? Y est-il prédestiné de telle sorte qu'il n'ait qu'à paraître et à vivre pour y réussir, et le nombre de ces prédestinés est-il arrêté par avance pour chaque siècle et pour chaque pays ? Ce serait là une harmonie préétablie bien singulière. Il est sûr que nous répugnons instinctivement à l'idée qu'un accident tout fortuit ait privé l'humanité d'un génie ; mais cette répugnance est toute d'imagination. Voici une guerre qui commence : des milliers de jeunes gens de vingt et un ans y sont tués ; puis un grand capitaine se révèle parmi ceux que la mort a épargnés. Qui croira que parmi les victimes n'ait pas pu se trouver son égal, que les balles et les obus aient pris soin de se diriger exclusivement du côté de ceux qui n'étaient point « marqués du sceau du génie » ? Or la vie est, dit-on, comme une ba-

taille continuelle ; et aux chances de mort que multiplient indéfiniment autour de nous les accidents, les épidémies, les contagions inattendues, viennent s'ajouter des causes sociales, comme les persécutions religieuses et les révolutions politiques. Les influences héréditaires ou les inspirations de rinconscient prévoient-elles donc les nécessités de l'avenir, et savent-elles y accommoder l'élaboration des germes qu'elles préparent en plus ou moins grand nombre à la vie ?

Pourtant nous pensons qu'entre les actions héréditaires et les conditions du milieu où elles aboutissent, il doit y avoir une certaine harmonie ; mais le fait, tel que nous le voyons, n'a rien de mystérieux. Les causes qui ont préparé l'organisation d'un homme de génie n'ont pas seulement élaboré la forme de son crâne et la structure de son cerveau : elles ont dû agir de mille manières sur ses dispositions, sur ses aptitudes, sur ses idées. Mais ces causes n'étaient pas toutes particulières au petit cercle de ses ascendants. Des influences analoguesagissaient dans des sens peu diflFérents sur un très grand nombre de familles. En travaillant à la production d'un homme supé-

rieur, les causes lointaines lui ménageaient par avance le milieu qui devait le recevoir ; elles préparaient par exemple la Renaissance tout entière, en même temps que sur un point donné elles préparaient Raphaël. Est-ce uniquement par l'hérédité physiologique qu'elles le faisaient ? Non sans doute ; et nous ne sommes pas disposés à étendre jusque-là le pouvoir de l'hérédité. Mais les métamorphoses des besoins et des tendances et l'accumulation des idées nouvelles ne peuvent pas ne pas imprimer des impulsions communes à l'ensemble des intelligences et des volontés d'un même temps et d'un même pays.

L'homme supérieur ne fera que répondre à ces sollicitations avec plus d'énergie ou avec plus de charme, avec plus d'originalité enfin que tous les autres.

Nous arrivons ainsi à l'opinion de M. James sur l'importance du milieu contemporain. Du moins nous y touchons par un point ; car, sous la forme où elle s'ofiTre à nous, elle nous paraît appeler des réserves considérables.

Si la théorie de M. Galton fait trop grand, à nos yeux, le rôle de la nécessité, celle de

M. James fait trop grand le rôle du hasard. Le génie n'est qu'une variation accidentelle, voilà une première idée qui n'est qu'une application des théories de Darwin sur l'origine des espèces. Mais ce rapprochement est-il possible ? estil rationnel ? C'est ce que nous allons d'abord examiner.

On sait pourquoi Darwin attache tant d'importance à ridée qui lui fait chercher l'origine des nouvelles espèces dans une variation accidentelle. La concurrence vitale étant posée, une telle variation luiparaît en effet nécessaire pourconstituer un premier écart d'oii la forme nouvelle sortira. C'est parce que la variation est fortuite qu'elle est individuelle ; c'est parce qu'elle- est individuelle qu'elle constitue un avantage ; c'est parce qu'elle est un avantage que celui qui la possède doit supplanter ses rivaux, accaparer pour lui la nourriture et les femelles, finalement propager avec sa race les caractères particuliers qui lui ont permis, à un moment donné, de vivre et de se reproduire au détriment de ses congénères. Le système se lient admirablement.

Reportons-nous maintenant au grand homme.

Vient-îl supplanter et affamer les représentants de Tespèce dont il est sorti ? Doit-on voir en lui le fondateur d'une espèce nouvelle ? Introduit-il au sein de Thumanité un effort de divergence et de séparation, comme il est nécessaire qu'il y en ail un dans l'animalité pour diminuer l'intensité de la concurrence et permettre à un plus grand nombre de variétés de subsister les unes à côté des autres ?

Il est certain que le génie prend heureusement dans notre admiration la place que prétendaient y occuper une foule de médiocrités. Descaries a « exterminé » les scolastiques, comme Racine a supplanté Pradon, comme Richelieu a chassé de la politique tous ceux qui conspiraient contre lui avant et pendant la journée des Dupes. Mais ceux qui ont été supplantés ainsi, qu'étaient- il s ? Des intelligences peu riches, dont le commerce ne pouvait que nous appauvrir nous-mêmes, des esprits particuliers ou extravagants, qui ne pouvaient que nous égarer après nous avoir divisés, de faux classiques qui, accaparant la tradition, la dénaturaient, et s'obstinaient à placer entre nous et les vrais chefs-d'œuvre leurs trompeuses imita-

122 PSYCHOLOGIE DBS GRANDS HOMMBS

lions. Quant aux vainqueurs, ils font tout le contraire. Ils ne nous enlèvent pas notre nourriture : ils ne nous condamnent pas à la stérilité. Us apportent à nos pensées et à nos cœurs des aliments nouveaux, dont nous pouvons tous, tant que nous sommes, faire, si nous le voulons, notre profit. Ils augmentent la flamme de nos amours, ils donnent à ces amours des objets qui les captivent ; et c'est leur influence bienfaisante qui encourage, instruit et dirige ces relations fécondes. Et maintenant, n'y a-t-il |qu'un génie à la fois qui alimente et qui dirige les contemporains ? Non : car, en définitive, nous ne cessons d'étudier ni Leibniz malgré Kant, ni Descartes malgré Leibniz, ni saint Thomas malgré Descartes, ni Platon malgré Aristote. « Fatigués, dit Emerson*, de l'excès de renommée et d'influence d'un grand homme, nous avons le remède et le contrepoids dans un autre. » Ainsi le grand homme ne nuit pas à la gloire de ceux qui Tout précédé ; il ne nuit qu'à la réputation et à Faction de ceux qui nous endormaient avec eux dans une interprétation

1. Voyez les Essais de philosophie de Emerson, traduits par Em. Montégut. 1 vol. Charpentier.

monotone. Ce n'est pas assez dire. Grâce à la vigueur qu'il rend à nos esprits reconstitués et remis en éveil, nous nous sentons plus capables de goûter de nouveau ses grands aïeux ; nous nous livrons encore à eux, non sans réserve, mais non pas sans plaisir et sans profit. Pour un esprit superficiel, quoi de plus éloigné de Cuvier que Darwin I Et cependant Darwin lui-même se flatte d'avoir placé dans les assises de son système la loi des conditions d^existence « sur laquelle a tant insisté, dit-il, l'illustre Cuvier * ». Ce sont les passions factices des gens médiocres qui, dans un moment passager de mode et d'engouement, opposent la gloire nouvelle aux anciennes. Mais celui qui approfondit le chef-d'œuvre nouveau ne tarde pas à trouver dans ses profondeurs les inébranlables traditions sur lesquelles il repose et sur lesquelles l'auteur a bâti. Tel qui a creusé les noumènes de Kant y a retrouvé les monades de Leibniz et les idées de Platon. Nous ne parlons pas des savants, dont chaque découverte a créé une force nouvelle et, par cette force, des actions dont l'effet physique et économique ne pourra jamais

Page 1