Voyez Origine des espèces ^ VI
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être perdu. Dans les arts, les peintres et les musiciens d'élite ouvrent à nos âmes des sources nouvelles d'émotions et de plaisirs ; est-ce en épuisant ou en fermant les anciennes^? Il le parMt quelquefois ; mais ce n'est qu'une illusion. Il est vrai que leurs flatteurs d'un jour s'attachent uniquement à cette partie de leur génie qui « opère une révolution » , « qui rompt avec les traditions surannées » . Mais ce ne sont pas ces éloges-là qui fondent et qui assurent le mieux la renommée d'un homme destiné à être appelé grand. Tandis que des disciples bruyants le compromettent par des louanges eldes imitations également gauches» ce sont leurs juges les plus sévères qui les consacrent pour la gloire, lorsqu'un jour ils croient pouvoir dire : Voilà qui est nouveau et qui un instant nous a surpris tous, mais voici qui est beau comme du Titien, comme du Rubens ou du Rembrandt*.
1. Nul musicien, nul critique compétent n*a loué Mozart plus que ne Ta fait Richard Wagner. « Voyez Don Juan ! dit-il, où la musique a-elle jamais déployé une individualité d'une richesse aussi infinie ? » etc. (Phrase cilée dans les feuilletons musicaux du journal Le Temps).
'2. C'est à peu près ce que Robert Fleury disait récemment
Bref, le grand homme n'enlève à la masse •des intelligences aucun aliment, et il leur en apporte de nouveaux. En cela déjà, cette variation individuelle qu'on nomme le génie ne se comporte pas comme les variations individuelles le font, d'après Darwin, dans le règne animal. L'esprit systématique d'un disciple distingué, mais subtil, pouvait seul méconnaître une telle vérité •
Mais les grands hommes, dira-t-on, ne créentils pas dans l'humanité comme des races tout à fait distinctes ? Chacun d'eux n'est-il pas l'auteur et le père d'une famille qui hérite de lui, qui a ses goûts, ses passions, ses idées, puis qui est souvent en hostilité et en procès avec toutes les autres et qui lutte pour la domination ? N'y a-t-il pas ainsi parmi nous les fils de Voltaire et les fils de Diderot, les fils de Rousseau et les fils de Montesquieu, comme il y a les fils de saint Louis et les fils de Calvin, comme dans le catholicisme même il y a les fils de saint Dominique et les fils de Loyola ? Ceci est beaucoup plus spécieux et renferme une
des beaux tableaux de Courbet, & propos de Texpositioa générale de ses œuvres.
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beaucoup plus grande part de vérité ; mais voyons de près la question.
L'unité de l'esprit humain s'accommode très bien d'un certain nombre de tendances et de manières de voir assez différentes. La diversité d'abord (quelques-uns diront la contradiction, mais nous n'allons pas jusque-là), la diversité, disons- nous, est dans les choses que nous voulons ou expliquer par notre science ou reproduire, en les embellissant, par notre art. Le général et le particulier, l'individuel et Tuniversel, le déterminisme et la liberté, le réel et l'idéal, la personne et l'État, la nature et Dieu, sont autant de vérités, comme le dessin et la couleur, la mélodie et l'harmonie, l'expression et le naturel, la conservation et le progrès sont autant de,nécessités, dont aucune ne peut être impunément sacrifiée à l'autre au delà d'une certaine mesure. La diversité est encore en nous-mêmes, dans la dualité de notre nature spirituelle et corporelle, dans la mutîplicité de nos facultés, dans les réclamations successives de notre imagination et de notre raison, de notre cœur et de nos sens, etc. De là, dans les inclinations des hommes et dans les systèmes dont ils s'engouent,
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des divergences inévitables, aussi anciennes que le monde, et qui divisent les ignorants et les simples tout autant que les hommes supérieurs. Ces derniers prennent donc parti dans cette division ; car ils ont, eux aussi, leur tempérament, leurs préférences secrètes ; puis ils voient se ranger sous leurs bannières ceux que des prédis* positions latentes et des préférences plus ou moins réfléchies préparaient d'avance à devenir leurs partisans convaincus. Quelquefois, les matériaux scientifiques à organiser sont assez nombreux, les idées nouvelles à exprimer sont assez riches, la tâche à exécuter est assez complexe, pour suffire au génie de plusieurs. On les voit alors s'opposer volontiers deux à deux, soit en môme temps, soit à de très courts intervalles, exprimant chacun de leur côté Tune des deux manières rivales de résoudre le problème posé, de comprendre, de sentir et d'exprimer les aspects divers de Thomme ou de la nature. C'est ainsi qu'on a Heraclite et Démocrite, Platon et Aristote, Sophocle et Euripide, Parhasius et Zeuxis, Plante et Térence, Virgile et Horace, Dante et Arioste, Michel- Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Poussin et Le-
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sueur, Bossuel et Fénelon, Turenne et Condé, Descartes et Leibniz, Voltaire et Rousseau, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe et Schiller, Rossini etMeyerbeer, Hugo et Lamartine, Balzac et George Sand, Ingres et Delacroix.... sans parler de beaucoup d'autres, et sans vouloir nier qu'entre les deux émules *, dont cette rivalité même attire le plus vivement l'attention de la foule, ne se puissent encore intercaler des génies non moins puissants et non moins originaux. Tous ces hommes donc ont leurs partisans, leurs fidèles ; et chacun de nous est d'autant plus fier de ses pressentiments, d'autant plus jaloux de ses préférences, qu'il peut invoquer en leur faveur Tautorité d'un grand nom.
Ainsi donc, cela est acquis, le grand homme prend part à nos divisions, puisqu'il prend part à nos passions et à nos soucis. Mais ces divisions, il est clair pour nous qu'il ne les crée pas. Vientil les aggraver ou les atténuer? Voilà maintenant
1. Il est clair que cette dualité n^cst pas aussi facile dans a vie d'action où la rivalité n'est pas si paciGque ni le partage de la domination si commode. Et cependant de ceux-là aussi Ton peut dire souvent que l'admiration commune et la reconnaissance de 1a postérité les réconcilient dans la gloire.
la question. Or, ici encore, la réponse ne parait pas douteuse. Si la cause de l'individu contre l'État, si la cause du coloris contre le dessin... n'avaient été soutenues que par des gens médiocres, elles eussent été, n'en doutons pas, soutenues avec tout autant de vivacité, je me trompe, avec beaucoup plusd'étourderie, d'étroitesse d'esprit, de violence et d'entêtement dans le paradoxe. Les preuves d'ailleurs en sont là. Ce ne sont jamais les yrais chefs d'école qui sont « excentriques » ; ce sont ceux qu'on appelle les indépendants, les originaux, les enfants perdus, et ceux-là ne font point souche. Quant aux hommes supérieurs, ils ont beau élever drapeau contre drapeau ! La voix du genre humain les réconcilie toujours ; mais cette réconciliation n'est-ce pas eux qui en ont par avance fourni les moyens ? C'est en effet dans l'admiration commune de la beauté que nous nous sommes réconciliés nousmêmes, et la beauté, qui donc nous la donne à contempler, si ce n'est eux ? Ainsi, grâce à eux, les idées se multiplient, l'expression des sentiments se transforme et se rajeunit ; les côtés demeurés obscurs jusque-là de la nature et de la
vie s'éclairent; mais, gr&ce à eux aussi, nos libres efforts et nos progrès se maintiennent dans l'unité d'une tradition qui s'élargit sans se briser. Comme le dit encore Emerson^ « les grands hommes, par leur fidélité aux idées universelles, nous défendent contre nos contemporains ».
Ajoutons qu'ils nous défendent contre les préjugés d'un patriotisme étroit. Nul Anglais n'est plus Anglais que Shakespeare, et nul n'a plus fait goûter parmi nous la littérature de son pays . Il est vrai que « l'ardeur du Midi avait réchauffé l'analyse profonde de Shakespeare, comme le génie romain avait orné et embelli le calvinisme de Milton * ». Concluons enfin : non, ce n'est pas un effort de séparation et de divergence que le grand homme introduit au milieu de nous, c'est beaucoup plutôt un effort de développement indéfini dans la concorde et l'unité.
Mais cet effort, il faut savoir comment il s'imprime au milieu et comment le milieu le reçoit.
i. Philarèthe Cbasles.
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M. James^ prétend que le milieu ne fait que repousser ou accepter le génie, plus sinïplement encore, le détruire ou le laisser vivre. C'est là rompre arbitrairement la continuité historique ; c'est méconnaître l'évidente préparation sans laquelle tout grand homme apparaîtrait dans son époque comme un effet sans cause ou comme une force atteignant un but sans moyens disposés d'avance.
Il y a dans la science une logique des problèmes qui fait qu'ils ne peuvent être indifféremment posés, à plus forte raison résolus, l'un avant l'autre. Mais en revanche, quand tel problème est résolu, tel autre est posé ; le grand savant peut venir : il y a une question digne de lui qui l'attend et qui le réclame. Quand ce moment n'est pas encore arrivé, que voit-on ? Des précurseurs, des esprits ardents et impatients, qui se brisent, trop mal armés, contre des obstacles trop compacts encore ! Longtemps peut-être on les appellera des illuminés, des utopistes. L'avenir sans doute les réhabilitera, quand il connaîtra ceux qu'ils préparaient * ; mais il ne les réhabilitera jamais