Ainsi Descartes a rendu plus célèbre Ramus ; la gloire de
assez pour en faire de grands hommes ; car, s'ils ont rêvé et espéré de grandes choses, ils n'ont pas pu, faute de moyens, les accomplir. C'est ainsi que Roger Bacon a comme prophétisé beaucoup de nos découvertes modernes sans en avoir commencé aucune ; que Cardan a pressenti le calcul infinitésimal, mais n'a pas pu aller au delà ; que Yan Helmont a imaginé la chimie, mais n'a pas été à même de la fonder. Un transformiste ajoutera : C'est ainsi que Robinet, de Maillet et quelques autres ont précédé Darwin ; mais ni les corrélations des organes entre eux, ni les rapports des espèces vivantes avec les espèces éteintes n'étaient assez connus pour remplir les cadres vides de leurs hypothèses ; ils n'ont donc pu tra-
Leibniz a fait la réputation de Glisson ; la critique de Kant a donné un piquant intérêt aux arguments du moine Gaiinilon contre Tontologle de saint Anselme ; les progrès de Thégélianisme ont fait sortir de Toubli un hégélien venu trop tôt, dom Deschamps ; les progrès de la géologie et de la paléontologie ont fait le renom scientifique (car l'autre était assuré déjà) de Bernard de Palissy. « Ceux qui ont été les prédécesseurs des grands esprits et qui ont contribué en quelque façon à leur éducation, leur doivent d'être sauvés de Toubll. Dante fait vivre Brunetto Latini ; Milton, du Bartas ; Shaltespeare fait vivre Lyly. » Mézières, Prédécesseurs et contemporains de Shakespeare, p. 93.
cer qu'une ébauche aux lignes inconsistanles et confuses.
Ce qui est vrai de la science proprement dite est vrai de la politique, de la guerre, de la littérature, des arts. Que fera un génie politique sans État et un génie militaire sans soldats ? Rien de plus simple, dira-t-on, s'il est vraiment génie : il créera, celui-ci son État, celui-là son armée. Mais encore faut-il les éléments ! Or Texpérience prouve que le génie s'emploie beaucoup plus souvent à donner à des éléments préexistants qu'il organise une valeur, une expression, une puissance inconnues, qu'à trouver ces éléments mêmes. Ce n'est pas un grand peintre qui a inventé la peinture à l'huile * ; et l'histoire de ceux qui ont lentement perfectionné le système moderne des notations musicales, des ressources instrumentales et orchestriques, c'est une histoire bien obscure, réservée aux longues patiences des érudits amis du mystère *. C'est Frédéric le
1. LMnvention de la peinture à Thuile, faussement attribuée à Van Eyck, remonte h un siècle plus loin ; un tableau de Jean de Nutine, peint à l'huile sur bois, porte la date de 1280.
S. « Palestrina^ 8*il déblaya ce pédantisme (de la scolastique
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Grand qui a fait de Tannée prussienne une armée victorieuse ; mais c'est le Roi-Sergent qui lui avait formé des soldats. Ce ne sont ni Racine, ni La Fontaine, ni Molière qui ont fait le travail de Vaugelas. Corneille ne doit qu'à lui-même son grand cœur, l'accent fier et pathétique de son éloquence ; mais il avait reçu de ses prédécesseurs, tels que les Rotrou et les Mairet, un système dramatique à peu près formé et suffisant pour l'esprit de l'époque. En politique, pour
musicale), s'il éclaira des purs rayons de son génie la dernière partie du XV1« siècle, ne fut pas novateur pour cela. Il ne se proposa ni d'inventer ni de marcher en avant. Son but fut de rétablir ce qui était altéré, de se servir exclusivement des moyens en usage avant lui, mais de s^en bien servir. Il sut faire des chefs-d'œuvre tout en se conformant aux lois et aux exigences de l'harmonie consonante, sans se permettre d'autres dissonances que les dissonances artiQcielles, et en tirant de cet ancien système tout ce qui pouvait en sortir. Cen était le dernier mot. Dès le lendemain, Monteverde allait faire (ou préparer ?) non une réforme, mais une ^évolution, aborder sans préparation les dissonances naturelles^et commencer une ère vraiment nouvelle, celle de la musique passionnée, de la musique dramatique, de la tonalité moderne. » (L. Vitet, Études sur les beaux-arts f 4« série, p. 293.) Comparez la gloire de Palesti-ina et celle de Monteverde I C'est qu'en toute chose le représentant inférieur, ébauché, d'un système supérieur, est moins beau que le représentant achevé d'un système occupant, dans son ensemble, l'échelon immédiatement inférieur.
combien de personnages connus l'histoire n'at-elle pas dit : Il est venu trop tôt ! Il y avait dans César plusieurs Marins ; mais plusieurs Marins étaient venus en effet avant lui, et ils n'avaient fait que répandre inutilement le sang de leurs concitoyens. Ni Etienne Marcel, ni le cardinal de Retz, ni Dupleix, ni dans un autre genre le financier Law n'ont réussi, parce que le milieu où ils ont vécu ne se prêtait pas encore à la témérité de leurs desseins.
Il est vrai de dire que, pour de tels personnages, la postérité doutera toujours s'ils avaient en réalité tous les éléments de la véritable grandeuj. Le propre du génie, dira plus d'un esprit critique, c'est de voir,^ntre autres choses, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Courir après l'irréalisable, c'est une marque d'infériorité, c'est une preuve qu'on a plus d'imagination que de jugement et que de volonté de faire quelque chose. Mais ce doute appelle lui-même une réponse. — - Soit, répliquera-t-on ! Le vrai génie se détourne de l'impossible, et il s'arrête de lui-même, quand il voit que ses efforts seraient perdus ou n'apporteraient autour de lui que le trouble et la ruine. Il
n'en est pas moins vrai que Thumanîté perd une grande vie et un grand homme. — Et voîcî que l'objection réprendra : Le génie n'a qu'à se porter ailleurs. Qui empêchait le cardinal de Retz d'être un grand personnage ? La monarchie absolue ?
Elle n'avait fait obstacle ni à Colbertni à Louvois. L'éloquence politique était sous Louis XIV une chimère; aussi les esprits créateurs n'y pensaientils même pas^ et les esprits faits pour l'éloquence se reportaient du côté de la chaire. — Soit encore ! Mais enfin, si large qu'on le suppose, le génie n'est pas de son essence universel. Pour briller dans la chaire, il fallait commencer par être prêtre, prêtre convaincu, et n'a pas la vocation qui veut*. Tel qui au XYIP siècle avait l'esprit profondément observateur et aimait à penser aux phénomènes de la vie, eût fait un grand naturaliste^ s'il eût connu le microscope, si les esprits n'avaient pas été tous enchaînés par une théorie mécaniste, etc. Pouvait-il se transformer et devenir un grand
1. On sait que Retz était appelé joar sa naissance àTépiscopat; on sait comment la ténacité de son père et les habitudes de Tancicn régime attachèrent malgré elle à TÉglise « rame la moins ecclésiastique qui fût dans Puni vers ».
mathématicien ^ ? Parmi les médecins dont se sont tant moquée Molière et Boileau, pourquoi n'y aurait-il pas eu d^ommes éminents ? Mais Tétat de la physiologie et de la chimie ne pouvait que les arrêter ou les égarer ; ils étaient cependant engagés dans une profession : ils nourrissaient donc fatalement de grandes espérances, et ces espérances étaient fatalement déçues. ^ Ma vie, dit Metternich *, coïncide avec une période abominable. Je suis venu au monde trop tôt ou trop tard. Plus tôt, j'aurais eu ma part des jouissances de l'époque. Plus tard, j'aurais servi à reconstruire. Aujourd'hui, je passe ma vie à étayer desédifices vermoulus. » Enfin, que d'artistes inconnus qui, dans des époques de transition, ont esquissé un tableau, ébauché une statue, tenté quelque œuvre isolée, incomprise sans doute de leur époque. Nous voyons dans leur œuvre les^ claires promesses d'un talent supérieur ; mais nous comprenons aussi que les conditions faites
1. Les mathématiques et la musique sont les deux sciences (eu arts) qui supposent les prédispositions organiques les plusarrêtées. C'est du moins ce que paraît avoir assez bien prouvé M. de CandoUe {ouvrage cité).