Mémoires^ IV
par les temps et les lieux leur ont interdît tout essor, parce qu'elles leur ont fenné toute issue *. Quoi qu'il en soil , il est bien rare que le grand homme ne soit pas attendu, réclamé par ceux qui l'entourent ; si sa gloire révèle l'intensité des satisfactions qu'il procure, celles-ci attestent ellesmêmes l'énergie des aspirations et des besoins. Or le besoin, ici comme ailleurs, n'est pas une pure privation, quelque chose de tout négatif ; c'est le sentiment qu'une certaine force a d'ellemême et de son état, quand elle s'apprête à exercer l'action qui lui est propre et qu'elle en cherche les moyens. Sans doute le besoin n'existe pas quand Vacte est accompli ; mais le besoin n'existe pas non plus lorsque la force n'y est pas ou ne se sent pas elle-même . Quand l'humanité a senti le besoin de la beauté plastique, c'est qu'elle était devenue capable de la goûter. Un certain nombre d'âmes d'élite et d'imaginations mieux douées devaient donc se mettre à la poursuite de cette beauté. Ceux-ci devaient en entrevoir un aspect,
1 . Telle est la fameuse statue égyptienne du scribe accroupi, du musée dii Louvre ; telles sont les sculptures du Puits de Moise, aux Chartreux de Dijon, etc., etc.
ceux-là un autre. Les uns étaient à même de pousser plus loin leurs efforts, tandis que les autres étaient condamnés à succomber plus tôt devant la lâche et à laisser le labeur inachevé, a Combien, dit Sainte-Beuve, faut-il en poésie de Millevoye, de Malfilâtre, de Gilbert, tombés à l'entrée de la carrière, pour en venir à un grand talent qui réussit et qui vit ? Élevons-nous d'un . degré. Combien faut-il de Vauvenargues, d'André Chénier, de Barnave, pour arriver au philosophe, au poète puissant et complet, à l'homme d'État qui domine son temps, qui fait époque et qui règne ? Changeons de carrière : combien faut-il de Hoche, de Desaix, de Joubert, de ces héros moissonnés avant l'heure, pour rehausser, pour grandir encore le général en chef consommé, qui conçoit, qui combine avec génie, qui dirige et résout, après se les être posés, les plus grands problèmes de son art ? C'est la question qu'on se pose en présence de ces destinées brillantes, tranchées el interrompues par la mort *. » Et, reportant plus particulièrement sa pensée vers le général Joubert, tué si jeune à la bataille de Novi,