Ainsi fit encore H.Wagner dans sa première œuvre, RienzU
des Euphuistes ; Aristole a été le disciple de Platon, Leibniz a débuté par être un fervent cartésien, Pascal s'est formé avec Montaigne, Kant avec Hume, et Maine de Biran a composé ses premiers essais sous les auspices des sensualistes de son temps. •
Mais entre le grand homme et son premier maître, viennent toujours se glisser une foule d'autres influences : du moins y a-t-il un grand nombre d'esprits que le maître aborde, qu'il étudie, qu'il éprouve. Avec eux il expérimente les idées courantes, voit ce qu'elles contiennent, ce qu'il faut y introduire de plus substantiel et de plus solide ; il se rend compte en un mot des tendances de son époque et de ces besoins aux- ' quels ce sera sa propre grandeur de donner une pleine satisfaction. Ces études, par lesquelles le génie s'apprête à sortir de la sujétion, paraissent être dirigées par deux préoccupations remarquables. D'un côté, il s'intéresse aux tentatives incohérentes de ceux qui frayent avec plus ou moins de succès des voies nouvelles ; d'un autre, il remonte le cours de la tradition, pour s'entretenir de plus près avec les génies des siècles
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précédents et en rapporter le secret de ce qui doit faire d'une œuvre nouvelle et nationale une œuvre universelle et éternelle. C'est avec les seconds qu'il forme son génie ; c'est avec les premiers qu'il trouve sa voie et qu'il discerne le travail attendu de lui par les aspirations et les nécessités du temps présent.
Les preuves de ce double travail surabondent dans l'histoire. Avant d'en venir à subordonner systématiquement la raison spéculative à la raison pratique, Kant s'était intéressé aux élucubrations des moralistes du XVIIP siècle qui, en toute chose, mettaient le cœur et l'instinct de la nature au-dessus du raisonnement ; il avait, nous le savons, subi l'influence de Rousseau, qui, maître achevé en littérature, n'est, en philosophie proprement dite, qu'un disciple par certains côtés, par d'autres qu'un précurseur ; mais comment Kant possédait à fond la métaphysique de ses devanciers, celle-là même dont il préparait la critique, c'est ce qui n'est pas à prouver. On sait aussi comment Leibniz, encore sur les bancs de l'Université, s'enquérait, avec une curiosité avide, de tous les travaux publiés en France,
en Angleterre, en Italie ; on se rappelle ces listes interminables de demi-savants, de physiciens de troisième ordre, de chimistes incompris, voire d'alchimistes, qui remplissent les lettres de sa jeunesse. Mais on sait aussi que de très bonne heure il voulut concilier Aristote avec Descartes, en replaçant entre les deux les çaonuments trop dédaignés des grands scolastiques. Et le plus illustre de ceux-ci, saint Thomas, qu'a-t-il fait ? Comment, de tous les problèmes philosophiques que le christianisme et ses nombreuses hérésies avaient soulevés sans les résoudre *, avait-il fait sortir un système si majestueux ? C'est en retrouvant, à travers les gloses des Arabes, c'est en reconstituant et en restaurant la métaphysique de Platon et surtout celle d'Arîstote. Je n'insiste pas davantage sur les grands philosophes, car ici la preuve est faîte depuis longtemps et pour tous.
Dans les arts, la loi est la même. Molière se sert de Tabarin, des farces italiennes et des scènes mêmes
1. L*autorité ecclésiastique les abandonnait aux disputes des écoles, quitte à condamner la solution qui menacerait trop di- Vecteme.Qtle dogme nécessaire.
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qu'il a saisies sur le fait dans les campagnes et dans les boutiques des artisans ; mais il les ramène à une forme plus digne d'une société cultivée, parce qu'il les a étudiées muni des leçons de Plante et de Térence. La Fontaine a hérité des contes gaulois : il recueille toute une tradition rabelaisienne qui parcourt le grand siècle, çà et là, comme en se cachant ; mais il la traduit dans la langue des classiques, car il est passionnément épris d'Horace et de Platon. Corneille a emprunté aux Espagnols les plus récents ; il a regardé autour de lui ces gentilshommes si intraitables sur le point d'honneur et. que Richelieu a eu tant de peine à réduire ; il a écouté avec un pieux intérêt la doctrine janséniste de la grâce, qu'il devait faire parler dans Polyeucte, et il a enfin profité des tentatives d'arrangement dramatique de deux ou trois auteurs secondaires qui occupaient la scène avant lui ; mais partout le suivait et le soutenait l'inspiration des grands Romains.
Raphaël a scrupuleusement étudié tous les peintres de son temps, qu'ils exprimassent la pureté du sentiment catholique, comme Fra Bartolomeo et le Pérugin, ou la vérité tout hu-
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maine comme le Masaccio ; mais quand, aidé de tous ces procédés, fondus dans une harmonie ravissante, il peignait les jeunes filles du Transtévère, il avait aussi l'imagination séduite par les chefs-d'œuvre retrouvés de la beauté païenne K
Les hommes d'action font-ils exception ? Pas davantage ! Christophe Colomb vit avec les matelots, les voyageurs, les traficants ; mais il étudie avec passion Ptolémée, Strabon, Pline et la Bible. Alexandre, Charlemagne, Pierre I" demandent à une civilisation plus ancienne de quoi instruire et gouverner la barbarie plus vivante et plus vigoureuse de leurs sujets. Cromwell est le chef d'une révolution sanglante ; mais cette révolution, « il la fait et la châtie ; » car il est deux ennemis qu'il a également combattus, c'est « l'anarchie et les Stuarts ^ ; » et, s'il est le meurtrier de Charles I", il est aussi pour le patriotisme des Anglais le véritable successeur de leur grande Elisabeth. Ainsi, chez nous, Mirabeau souffrit tout à la fois et de l'opiniâtreté aveugle, étroite, inintelligente, de la monarchie, et des désordres
i • Voyez Gpuyer, Raphaël et t antiquité»