E. Fromentin, Les Maîtres (Vautre fois, p
croyons avoir trouvé nous-mêmes le trait, Tattitude, la mélodie, le mot qui a comblé nosdésirs.^
Mais pourquoi ceci est-il, de l'aveu de tous les critiques, le signe par excellence d'une forte nature? C'est que les influences extérieures (et nous comprenons parmi elles les influences du tempérament, des sens, des images, dans ce qu'elles ont d'accidentel et de fugitif) tendent à nous jeter, çà et là dans des voies détournées, confuses, qui s'entrecroisent ou qui se fuient les unes les autres. Le besoin du nouveau, qui vient de ce qu'on a vite trouvé le bout de son idée, la mode du jour, la lassitude ou la fougue intempérante de l'heure présente, l'influence d'une passion qui ne durera pas plus que sa devancière, la jalousie d'une gloire rivale, vingt autres causes sollicitent l'imagination et la main de l'artiste. Sa conscience a de la peine à s'y reconnaître et à résister. Pour retrouver aisément le vrai dans l'art, comme pour trouver le simple dans la science, le pratique dans l'industrie, l'honnête dans la conduite, il faut avoir une force de résistance et de direction de soi peu commune. On peut, en effet, généraliser ce que Malebran-
che dit si heureusement de la vertu : « Lorsque le bien sensible se découvre à Tâme et l'attire par sa douceur,elle n'est point en repos si elle demeure immobile ; il n'y a pas de plus grand travail que de demeurer ferme dans les couranls : dès qu'on cesse d'agir, on est emporté ^ » Or, tout homme voué à l'art ou à la science monte ou redescend tour à tour un des deux courants dont nous parlions : l'un qui attire uniquement vers les beautés éprouvées et consacrées du passé les âmes plus sensées que hardies, plus distinguées qu'énergiques^ plus dédaigneuses que généreuses, plus capables de goûter le beau que de le produire ; l'autre qui entraîne en avant les âmes dont on peut dire tout au rebours qu'elles sont plus hardies que sensées, plus énergiques que distinguées, etc- Rester maître de soi, de ses mouvements, en demeurant à ce point où est comme le confluent des deux ondes, est une lâche difficile ; on peut trouver. original, dans le meilleur sens du mot, celui qui y suffit. « Il faut, dit Goethe, étudier les hommes du temps passé dont les ouvrages
i, Malebranche, Traité de morale j l^ partie, VI, 6.
ont conservé depuis des siècles même valeur et même considération. Un homme qui a vraiment Tâme grande sentira seul ce besoin, et c'est justement ce besoin de commercer avec les grands prédécesseurs qui est le signe d'une forte vocation *. » Mais c'est aussi, faut-il dire, une marque de puissance novatrice et de jeunesse féconde, que de connaître les aspirations de ses contemporains, pour les satisfaire, et d'unir ses efforts ^ux leurs pour les discipliner et les mener à quelque victoire désirée. Il faut dire enfin que c'est la marque du vrai génie d'unir ces deux voca-
1. Entretiens, Ed. Cbappenlier, tome I, p. 331. Quelques pages plus haut, Goethe disait, avec une modestie que nous ne prenons pas au pied de la lettre, mais avec un scnlirocnt profond de la part de vérité contenue dans ses paroles : « Si je pouvais énumérer toutes les dettes que j'ai faites envers mes grands prédécesseurs et mes grands contemporains, ce qui resterait serait peu de chose... Ce qui est important, c'est l'instant de notre vie où s'exerce sur nous l'influence d!un grand caractère. Lessing, Winkelmann et Kant (il oublie Spinoza) étaient plus âgés que moi, et il a été de grande conséquence pour moi que les deux premiers agissent sur ma jeunesse et le dernier sur ma vieillesse ; et aussi que Schiller fût bien plus jeune que moi et dans toute la verdeur de son activité, lorsque je commençai à me fatiguer du monde (Ibid., p. 216).
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lions', surtout si nous ajoutons que le génie seul est assez fort pour s'assurer le concours des esprits distingués ou des génies moins universels de son époque ; mais ceci vaut la peine qu'on s'y arrête. Arrêtons-nous-y quelques instants.
Considérons d*abord les hommes d'action. Leur œuvre est toujours complexe, et l'exécution de leur grand dessein n'est possible qu'avec l'aide d'un certain nombre de serviteurs ou de lieutenants qui s'y consacrent tout entiers. Le fait est si bien constaté qu'on Ta retourné maintes fois contre la gloire de plus d'un illustre personnage. Voici par exemple ce que Michèle t dit de Charlemagnè : « Il en advint à Charlemagne comme à Louis XIV : tout data du grand règne. Institutions, gloire nationale, tout lui fut rapporté.... Les hommes illustres de toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs d'école, trois réformateurs des lettres ou des mœurs y créèrent un mouvement passager. De l'Irlande vint dom Clément, des Anglo-Saxons Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît. Toute nation paya ainsi son tribut. Citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol
Agobart. L'heureux Charlemagne profita de tout. » Ouelle que soit la séduction exercée par son au* teur, ce jugement n'a point prévalu. Le sens commun persiste à croire que, pour attirer à soi tout ce qu'il y a d'hommes supérieurs à son époque, il faut être plus grand que chacun d*eux. On s'en rapportera plutôt à ce jugement d'un écrivain moins brillant, mais qui se recommande par une connaissance toute spéciale * et approfondie de cette époque : « Le regard perçant du fils de Pépin discerna tout ce qu'il y avait de nobles éléments dans le monde antique ; il les saisit d'une main vigoureuse et les fit entrer dans la construction du monde nouveau. »
Prenons un exemple plus rapproché de nous et d'une étude plus sûre. Il n'est pas difficile de montrer tout ce que Napoléon dut à ses généraux. Lui-même a pris soin d'en perpétuer le souvenir par les titres qu'il leur donnait le lendemain des victoires achevées ou décidées par leur habileté et leur courage. Tout le monde sait les services que lui ont rendus Masséna à Rivoli, Desaix à Marengo, Ney à la Moskowa ; ce que lui
!• Léon Gautier.
ont valu à Eylau la grande charge de Murât, à Wagram la marche de Macdonald sur le centre de Tennemî et la concentration foudroyante de rartillerie de Drouot. Mai^ lorsqu'un grand homme est ainsi entouré d'hommes éminents, prenons garde que d'abord il en est beaucoup qu'il a formes. Il n'a point fait leur intelligence ni leur cœur, sans doute ; mais il leur a préparé des moyens d'action et leur a donné un rôle digue d'eux dans le drame qu'il a conçu et qu'il conduit. C'est parce que Napoléon avait mieux vu que personne avant lui l'importance de la cavalerie et de l'artillerie, qu'il les avait si puissamment organisées, mises en état de frapper, au moment opportun, quelques grands coups, et qu'il en avait confié le commandement à ceux qu'il jugeait les plus capables de l'exercer. Mais pourquoi les lieutenants du grand homme mettent-ils au service de sa gloire tant d'enthousiasme et de dévouement ? Il les a ' persuadés qu'ils exerceraient mieux leurs talents personnels avec lui que sans lui, qu'ils accompliraient moins bien leur œuvre propre dans l'indépendance que dans le milieu qu'il leur ouvrait I Yoilà -tout le secret de son ascendant.
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Le génie cependant ne se borne pas à former, à munir de moyens d'action et à entraîner ses collaborateurs. Il les défend contre eux-mêmes et les préserve de leurs entraînements ou de leurs défaillances, cela va sans dire : mais surtout il met entre eux Taccord nécessaire à l'œuvre commune. Ce ne sont pas en effet leurs efforts personnels qui, convergeant spontanément vers un même but, ont fait par un hasard heureux l'œuvre totale; c'est l'unité voulue d'avance de l'œuvre collective qui s'est imposée à leurs efforts et qui a fait participer chacun d'eux à la vertu de tous les autres. Quand la direction du général en chef n'est plus sentie, Ney n'obéit plus à Murât, Bernadotte ne vient plus au secours de Davout. Tel qui remportait aisément une victoire dans les campagnes d'Ulm et d'Iéna ne pouvait qu'être battu dans la guerre d'Espagne, parce que là la conception générale avait faibli. Ainsi, si Louis XIV n'avait point voulu si persévéramment la grandeur de la monarchie, ni Colbert ni Louvois n'eussent pu accomplir leurs tâches ; Turenne et Condé eussent continué à se battre l'un contre l'autre, et peutêtre n'eussent-ils pas plus fait pour leur gl»ire et
celle de leur pays que n'avaient fait, au siècle pré- ' cèdent, les Guise. Illustres aventuriers, «adroits, superbes, si brillants d'esprit, d'audace et de séduction, si élégants et si imposants, que les autres princes paraissaient peuple auprès d'eux, » les Guise, disent tous les historiens, se complétaient les uns par les autres : « François, grand capitaine, d'une force d'âme extraordinaire, magnanime dans le succès, implacable et féroce dans le péril ; Charles, unissant tous les talents à tous les vices compatibles avec l'hypocrisie, savant, spirituel, politique subtil, orateur éloquent, etc. » Et ces hommes n'ont point réussi, somme toute, à faire de grandes choses ! Aucun d'eux n'a pu grouper leurs forces autour d'un beau dessein ; c'est que nul, de leur temps, n'a su préparer à leurs ambitions ce milieu que trouvèrent sous Henri IV, sous Richelieu et sous Louis XIV, les généraux et les ministres célèbres qui les suivirent.
Telle est donc l'unité qu'un grand homme sait donner aux efforts qu'il obtient ; telle est cette influence si puissante et si bienfaisante, que parfois ceux qui l'acceptent y trouvent les moyens de s'élever eux-mêmes jusqu'au génie et à la gloire.
Maïs ceci, dira-t-on, n'est-il pas réservé aux hommes d'action ? Les savants et les philosophes qui concilient entre eux tant de systèmes, les artistes qui empruntent tout à la fois à leurs devanciers et à leurs contemporains, ont-ils tant de mérite ? Les lieutenants ont leurs ambitions particulières ; leurs rivalités pour être apaisées, leurs résistances pour être domptées, exigent donc la séduction d'une gloire éclatante à partager en commun ; mais les idées ne résistent pas et les systèmes se laissent faire ? — Est-ce bien sûr ? Pour concilier vraiment deux théories qui semblent contradictoires, il faut en trouver une troisième qui comble les vides laissés entre les deux autres. Si l'œuvre était si facile, elle serait faite plus souvent, avec plus de succès et par plus de métaphysiciens. Les idées abstraites, pas plus que les efforts concrets et vivants, ne se réunissent et ne se groupent par une sorte d'attraction mécanique inévitable. L'astronome Picard fixe avec exactitude une mesure astronomique. Toute la Société royale de Londres entend la communication et la loue, mais ne voit rien dans cette mesure que la mesure elle-même. Newton s'y
arrête, la vérifie el y trouve une confirmation, cherchée depuis longtemps *, de la vaste théorie qu'il médite. Qu'est-ce donc qui fait là l'étonnante port^ de la découverte de Picard? C'est la grandeur de la théorie toute préparée dans laquelle elle- entre et oîi elle trouve la place qui l'attend ; mais cette place, c'est Newton qui la lui avait préparée, et c'est Newton qui l'y a conduite et l'y a mise. Cette observation est applicable à toutes les grandes découvertes. Un spirituel critique médical, philosophe indépendant et plein de sens, Louis Peisse, l'a établi pour la découverte de la circulation du sang. Plus d'un détail de ce mécanisme avait été aperçu ici ou là; mais nul n'avait eu, avant Harvey, l'idée du mouvement circulaire complet ; et c'est cette idée qui, vérifiée, fit la signification et l'importance de ces petites découvertes partielles dont nul ne soupçonnait la portée.
Les preuves indirectes de cette loi sont éclatantes. Dans une situation difficile et confuse oîi les besoins sont pressants et les ambitions nombreuses, comment se comportent les hommes de
1 . Nous aurons à revenir sur ce fait à un autre point de vue.
simple talent ? Ou ils se font les serviteurs obstinés d'une seule idée, trop étroite ; ou bien, mus par les scrupules sans cesse renaissants d'une bonne volonté sincère mais impuissante, ils vont et viennent de droite à gauche ; ils prennent tour à tour les partis les plus opposés, et le pays qu'ils voudraient organiser s'agite péniblement dans une succession d'entreprises contradictoires, de projets incohérents et de réformes inachevées. L'anarchie, politique ou littéraire, qu'on signale si souvent dans certaines époques de transition ou de décadence n'a pas d'autre caractère que celui-là.
Quand le grand homme arrive (s'il arrive) au milieu de cette confusion, et qu'il entame avec énergie son œuvre personnelle, il a beau être attendu et désiré, il surprend toujours, et toujours il est combattu de deux côtés. On commence par s'écrier : Qui a pu imaginer semblable paradoxe ? Et c'est à qui s'efforcera, non pas de lui disputer la gloire de faire une telle œuvre, mais de l'empêcher de la faire, en la déclarant chimérique. Puis quand il a achevé, solidement établi et défendu son travail, le même public s'avise de dire
que tout le monde avait eu pareiile idée et qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Celui qu'on traitait d'utopiste ou de rêveur est accusé maintenant de plagiat '. Le public est de bonne foi, et sonillusion n'est pas difficile à comprendre. Si le grand homme emprunte à des précurseurs, c'est bien souvent, nous Pavons vu, à des hommes tenus jusque-là pour des faiseurs d'hypothèses décousues ou de vieilleries abandonnées. C'est après qu'il les a réhabilités en recueillant et en élevant à une haute puissance leurs conceptions, que la foule les réhabilite elle-même. Mais nul que lui ne comprenait tout d'abord la portée possible de ces idées. Non content de prendre en elles ce qui pouvait alimenter son génie, c'est en lui qu'il prend la vie supérieure dont il les anime, pour
1. a Lorsque Harvey annonça sa découverle, malgré tous ces prétendus précurseurs, il ne rencontra d'abord que des incrédules et des opposants. Ce n'est que plus tard, lorsqu'il fallut se pendre à l'évidence, qu'on retrouva la circulation partout, dans Fabrice, dans Colombo^ dans Gésalpîn, dans Servet, dans FraPaolo Sarpi, el jusque dans Galien et Erasistrate. C'est la marche ordinaire. Tout inventeur vivant doit s'attendre à ôtre nié, puis volé au profit des morts. » (L. Peisse, La méde' cine et les médecins, tome I, p. 8, 10.)
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les rapprocher et les confondre en un tout harmonieux et beau, qui sera fécond à son tour. Ainsi donc, dans la formation de ces grandes choses qui sont la force des nations, la vie n'est pas faite par le concours fortuit, par la juxtaposition spontanée des éléments. C'est une forme de vie supérieure, déjà active et agissante, qui organise ces éléments. Nous arrivons à la nature et à l'action intime du génie.