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CHAPITRE m

LE GÉNIE ET l'iNSPIRATION

Problème noaveau. Le génie supprime-t-il le hasard ou suspend-il la nécessité ? — Le hasard ne fait même pas les découvertes. — Deux espèces de nécessité : la nécessité mécanique et la nécessité organique. De la seconde seule peut relever l'invention de Thomme de génie. — Exemples : Colomb et la découverte de l'Amérique, Newton et la découverte de Tatlrdction. Leibniz et la théorie de la substance active. Léonard de Vinci et la Cens, Beethoven et quelquesunes de ses symphonies. — L'organisme qu'on appelle une grande œuvre a-t-il pour germe une conception totale et d'une seule pièce? Ne doit-il son unité qu'à l'inconscient? — Idées multiples qui s'organisent sous l'action d'une idée directrice. — L'idée arlistique et la finalité. — Gomment une conception peut être à la fois ébauche et modèle. — Ulm, léna, Âusterlitz, Wagram. — L'inconscient dans la vie intellectuelle n'est que de la réflexion accumulée.

Ce qu'on entend généralement par inspiration. — Symptômes faux et menteurs. Symptômes insignifiants. Fénclon et J.-J. Rousseau. Mozart et Beethoven. — La fièvre intellectuelle : l'inspiration ne la donne pas, elle la termine ou la prévient. — Vraies conditions de l'inspiration. — Friedland. — L'inspiration n'est pas plus indécomposable que le génie dont elle est la plus éclatante manifestation.

Analyse des éléoaents du génie. Concevoir quelque chose de grand : l'imaginer, l'aimer, le vouloir, l'exécuter. Vérification de l'analyse. Personnages à qui a manqué soit l'une soit Vautre de ces conditions pour arriver au génie et à la grandeur'.

Conclusions.

Il ne s'agît plus maintenant pour nous de 1^

venue du grand homme, des causes qui la préparent et des circonstances qui raccompagnent. Il s'agit du grand homme lui-même, de son œuvre personnelle et du génie qu'il y met. Ne faut-il pas s'attendre à retrouver ici les mêmes théories, gardant leurs positions respectives et continuant leurs systèmes d'explication ? Celui qui fait dépendre tous les événements sociaux d'une cause unique, soit du hasard, soit de la nécessité, ne doit-îl pas rattacher à sa cause favorite le fait social qu'on appelle une grande découverte ou une grande œuvre ? Rien assurément de plus plausible ! mais il est possible également que beaucoup d'esprits voient dans le génie une exception. D'accord sur ce point, ils se partageront ensuite en deux groupes, dont chacun empruntera pour ce cas particulier la doctrine habituelle du groupe adverse ; car chacun d'eux voudra voir dans le fait anormal ou extraordinaire du génie les caractères mêmes qu'il se refuse à trouver dans le reste des choses. Ceux-ci supposeront que le génie est une force si bien construite et si logiquement dirigée que, seule, elle maîtrise le hasard, supprime ou diminue considérablement l'inconnu.

Ceux-là penseront qu'il rompt le déterminisme universel, et qu'au milieu de renchaînemenl monotone des causes et des effets, il se manifeste par une action soudaine, spontanée, rebelle à tout calcul. Ainsi Sainte-Beuve n'entendait pas suivre jusqu'au bout des théories comme celles de M. Taine. « L'étincelle même du génie, disaitil \y il ne l'a pas atteinte, il ne la montre pas dans son analyse ; il n'a fait que nous étaler brin à brin l'étoffe, l'organisme, le parenchyme, comme vous voudrez l'appeler, dans lequel cette âme, cette vie, cette étincelle, une fois qu'elle y est entrée, se joue, se diversifie, librement ou non. » Puis il ajoutait : « Il n'y a rien de si imprévu que le talent ; il ne serait pas le talent, s'il n'était imprévu. » Il faut donc reconnaître que le résultat de nos études antérieures ne préjuge pas absolument la solution de cette autre question qui nous reste à étudier. C'est assez qu'il nous y prépare, et nous y amène munis de l'expérience que nous avons acquise, des réflexions que nous avons faites.

1. Nouveaux Lundis, tome VIU {Étude sur t histoire de la liUéi^ature anglaisé).

Que le grand homme ait été formé par un concours tout à fait fortuit de circonstances ou par un enchaînement très régulier de causes et d'effets, nous le prenons maintenant tout formé.

C'est une force prête à agir ; que fera-t-elle ? et comment agira-t-elle ? On est bien obligé de reconnaître qu'ici le rôle du hasard est par avance singulièrement restreint. Quelles que soient les idées qui éclosent dans ce cerveau, ce seront des idées peu communes : elles seront plus nombreuses, plus soutenues, plus grandes en un mot que celles de nous tous ; cela est évident par définition, comme auraient dit les scolastiques. Ce n'est donc pas par hasard que Raphaël fera de la belle peinture et Mozart de la belle musique, et ce n'est point par hasard que Napoléon remportera des victoires ; ce n'est point par hasard que l'ascendant d'un chef d'école s'établira sur ses disciples et qu'un grand capitaine s'assurera le concours de ses lieutenants. On dira toutceque l'on voudra sur la manière dont sont amenés les faits extérieurs au milieu desquels se meut l'activité du grand homme. Ces faits, des milliers d'individus les voient et les subissent: un seul

les explique, si c'est un savant ; les exprime, si c'est un artiste ; les dirige, si c'est un homme d'État, un politique ou un guerrier.

N'y a-t-il pas cependant un point où quelques doutes restent à dissiper? Ne faut-il pas. attribuer au hasard bon nombre de découvertes et d'inventions, soit dans les arts, soit dans les sciences? Ici encore quelques réflexions bien simples suffiront à écarter toute méprise. Que le hasard ait été l'occasion de certaines découvertes, soit ! mais une découverte scientifique n'est pas constituée par la vue d'un fait isolé, d'un fait brut ! LTiomme dont la postérité associe le nom au fait révélé, c'est celui qui en a trouvé les conditions et les conséquences, au moins les principales, et lui a donné ainsi toute sa valeur enl'élevant, comme on dit, àlahauteur d'un principe. « Un jardinier de Florence, ayant construit une pompe plus longue que les pompes ordinaires, remarqua avec surprise que l'eau ne s'y élevait jamais au-dessus de trente-deux pieds, quelque effort qu'il fit pour la faire monter plus haut. » Très bien I Voilà, si l'on veut, le fait du hasard, et nous ne discuterons pas sur la valeur

plus OU moins grande de cette surprise du jardinier. Mais que fit cet homme étonné ? Yoici tout simplement la suite de l'histoire : « Il communiqua le fait à Galilée, pour en savoir la cause '. » Or supposons que Galilée ait vu le premier et par un semblable hasard le fait que lui rapporta le jardinier, son mérite et sa gloire s'en seraient-ils accrus ? Tout livre de physique élémentaire nous apprend que l'explication générale de l'ascension de l'eau dans les pompes fut une conséquence de notions patiemment acquises sur le poids et la pression de l'air atmosphérique. Ainsi encore^ que la découverte des valvules des veines ait été due en grande partie aux hasards de la recherche, cela est possible ! mais ce qu'on a très justement contesté, c'est que la connaissance de ces valvules ait avancé beaucoup la découverte de la circulation du sang. « Il serait plus exact de dire que c'est l'idée de la circulation du sang qui a fait connaître le rôle fonctionnel des valvules, et, de fait, leur vraie fonction fut méconnue, même par leur inventeur, jusqu'à Harvey '. » C'est que, sui

i. J. Hœfer, Histoire des sciences physiques, 2. L. Peisse, ouvrage cité.

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vant les paroles déjà classiques de Claude Bernard, « il est des faits qui ne disent rien à l'esprit du plus grand nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres ». Voilà pourquoi tant de phénomènes frappant les yeux de tous demeurent inexpliqués pendant des siècles. Bref, « la part du hasard est uniquement dans la rencontre des faits; mais ceux-ci ne se révèlent avec leurs rapports qu'à des intelligences prédisposées * ».

Ce mot de prédisposition nous ramène à la nécessité. M.- W. James lui-môme, tout en la disant soustraite à nos calculs, la reconnaissait implicitement dans sa théorie. C'est même, on s'en souvient, parce qu'il agrandissait démesurément son rôle, qu'il la déclarait impénétrable pour nous, puisqu'il faisait^ dépendre le grand homme non seulement des influences physiologiques et de l'hérédité, mais du concours d'une infinité de causes disséminées dans le système du monde. Il n'est point le seul au reste qui aille ainsi de la nécessité au hasard et en subordonnant la seconde de ces idées à la première.

i . D. Netter, De l'Intuition.

Mais il faut distinguer, conime on sait, deux sortes de nécessité : la nécessité mécanique et la nécessité organique.

La nécessité mécanique pure, c'est la nécessité épicurienne des causes efficientes agissant seules, sans but ni préconçu ni voulu, bref sans finalité. Pour ceux qui n'admettent que celle-là, la multitude infinie des causes produit sans cesse une multitude infinie de combinaisons. Quelquesunes seulement de ces dernières se trouvent en état de réussir et réussissent. A chaque moment de son existence, le monde reçoit ainsi des détermination$ nouvelles qui introduisent certaines possibilités, en écartent d'autres, rendent telle combinaison impossible et telle autre inévitable. Mais dans chaque portion, quelle qu'elle soit, de l'univers, tout se passe suivant les mômes lois. Le grand homme sera donc à chaque instant l'esclave de son passé, le docile instrument des causes aveugles qui l'entourent et qui le pressent; les projets qu'il concevra pour l'avenir seront déterminés par ses idées présentes, et celles-ci seront elles-mêmes le résultat des causesphysiologîques, sociales, historiques, dont les effets se seront

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réunis et pour ainsi dire condensés dans sa personne.

La nécessité organique, c'est celle qui lie entre eux un certain nombre de phénomènes dans la préparation et la constitution graduelle d'un tout harmonieux, déterminé par avance.

Celui qui se place à ce point de vue ne nie pas Tenchaînement des causes efficientes; mais il se demande, entre autres choses, pourquoi certaines combinaisons ne réussissent pas, pourquoi d'autres réussissent, pourquoi, parmi ces dernières, il en est dont le succès est inégal, pourquoi celles-ci résistent péniblement et n'agissent guère que pour se défendre, tant bien que mal, contre « les causes de destruction extérieure ou de relâchement interne », tandis que celles-là, non seulement résistent avec vigueur, mais agissent avec efficacité et provoquent autour d'elles d'autres combinaisons qui se forment à leur image. La réponse est tout indiquée : c'est que la vie tend toujours à spécifier ; c'est que les détails sont ou éliminés sans délai, ou tolérés pour un temps, ou acceptés avec une sorte d'empressement et de faveur et promptement

consolidés, suivant qu'ils contribuent plus ou moins bien à l'unité d'un certain ensemble. C'est donc dans le tout qu'est la raison des parties ; l'unité finale est donc en quelque sorte voulue ; l'ensemble est donc prémédité, tout au moins désiré ; car « l'harmonie est l'intérêt suprême de la nature », et nous pouvons dire, au point de vue spécial qui nous occupe, qu'elle est aussi l'intérêt suprême de la pensée.

Nous n'avons à appliquer ici ces distinctions qu'au travail créateur du génie de l'homme. Or, qu'est-ce que la composition d'une œuvre d'art? qu'est-ce qu'une grande invention * ? C'est un développement ordonné, tendant à un tout harmonieux, d'accord avec lui-même et d'accord avec la nature, h un tout qui se fait et qui s'achève au milieu d'un conflit de faits accidentels, faiblit quelquefois devant les uns, triomphe de beaucoup d'autres qu'il se soumet et s'incorpore, puis devient fécond comme tout ce qui a vie, en laissant se détacher de lui des parties qui tra-

1. n esl clair que nous prenons ces mots dans leur acception la plus large.

vaillent à devenir aussi des touts complexes, s'ordonnant et agissant selon les mêmes lois.

Il n'est pas nécessaire de reprendre point par point cette défînilion. Tout le monde sait, par exemple, qu'une grande théorie enfante d'autres théories, que telle vérité, occupant dans telle découverte une place encore restreinte ou subordonnée, deviendra la pièce maîtresse d'une découverte ultérieure. Ainsi la théorie cartésienne de la substance, s' agrégeant d'autres organes, c'est-à-dire d'autres idées et d'autres théories secondaires, devient le spinosisme.

Tout le monde sait qu'une théorie qui n'est pas une est tenue par cela seul pour fausse où (ce qui revient à peu de chose près au même) pour incomplète ; s'il faut l'élargir pour l'ouvrir à des faits nouveaux, y réclamant leur place, l'ensemble entier voudra subir un remaniement qui restaure en lui l'unité d'abord ébranlée ; si, d'autre part, cette tentative ne réussit pas, l'organisme aura vécu ; ses anciens éléments se décomposeront, en attendant qu'un certain nombre d'entre eux soient ressaisis par une conception plus puissante, qui leur assure

une place et un rôle dans un organisme nouveau.

Mais pour diminuer autant que possible l'obscurité qui enveloppe encore le secret de ce développement organique, il faut savoir où en est ce germe et d'où vient ce germe lui-même ; car révolution vitale est, comme on sait, l'objet d'un grand nombre d'explications où l'on s'efforce de faire dominer tantôt le pur mécanisme et tantôt la finalité. D'où vient donc ce germe premier des grandes œuvres du génie ? Yient-il des choses extérieures et des faits? ou vient-il d'une source plus profonde, cachée comme l'origine même de la vie ? Ce germe est-il unique ? Est-ce, comme le veut M. de Hartmann, une « conception totale et d'une seule pièce » ? Ce germe se développet-îl selon des lois toutes fatales? ou ce développement n'est-il que celui d'une activité libre, prenant conscience de ses lois et y obéissant dans la mesure où elle le veut? Comment alors la conscience et la liberté de l'individu coopèrentelles à ce qu'un pareil développement renferme de nécessaire ?

Avant de répondre à ces questions, prenons un

petit nombre d'exemples : Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique, Newton et sa théorie de l'attraction universelle, Leibniz et sa théorie de la substance active, Léonard de Vinci et la Cène, Beethoven et quelques-unes de ses symphonies. Voilà certes de grands hommes, et voilà de grandes œuvres ! Il ne s^agit pas de les célébrer en termes dignes d'eux et d'elles, mais de chercher si des documents authentiques peuvent nous éclairer sur les manières de faire et les méthodes qui nous ont valu les uns et les autres. En les examinant, nous serons heureux de pouvoir vérifier à l'occasion quelques-unes des vues que nous avons précédemment émises ; mais nous chercherons surtout de quoi répondre aux dernières questions que nous venons de nous poser.

C'est par suîle d'une erreur heureuse que Christophe Colomb * a découvert l'Amérique ! Voilà

1. La vie de Christophe Colomb a été racontée par des esprits très divers. Quelques-uns ont voulu rabaisser le mérite de son

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une phrase souvent répétée ; elle donnerait à croire aux ignorants qu'un des plus grands faits de Thistoire de rhumanité a été dû surtout au hasard. Est-ce là la vérité ?

Quand l'historien d'aujourd'hui analyse les éléments alors si confus de cette époque fiévreuse, il sépare sans grand'peine les erreurs, les vraisemblances, les vérités, les fables, les superstitions ; suivant qu'on regarde les unes ou les autres, la découverte d^ Colomb apparaît tantôt comme une entreprise facile que certaines erreurs du temps (comme l'étendue imaginaire de l'Asie à l'Est et la petitesse supposée de la terre) devaient encourager plus encore, tantôt comme une héroïque folie dont le succès fut dû surtout à des hasards heureux. Ce qui est vrai, c'est que les arguments invoqués en faveur de la tentative étaient assez forts pour lui donner un caractère de raison, et que d'autre part les lacu-

œuvpe : d'autres (comme Roselly de Longues) onl essayé de faire de lui un inspiré, un saint, un prophète à visions extatiques. Nous conseillons de préférence à tous les autres un historien sérieux, instruit, positif et de sens rassis, l'Américain Washington Irwing.

Lrwin:

nés de la science étaient assez grandes pour remplir d'effroi les âmes les plus vigoureuses jetées dans les abîmes d'un tel inconnu. On pouvait dire, cela est vrai, que la sphéricité de la terre étant acquise à la science, on n'avait qu'à gagner vers l'ouest pour arriver à l'est un jour ou l'autrp ; mais la plupart des théologiens (et on sait quelle était leur autorité) s'obstinaient à nier cette sphéricité. Dans tous les cas, la circonférence de la terre était inconnue. « Nul ne pouvait dire si l'Océan était sans bornes ou impossible à traverser ; les lois de la pesanteur et de la gravitation étaient ignorées. » Nul n'avait encore formulé

cette grande idée, que les lois de la matière sont identiques à elles-mêmes partout. C'était donc un mélange d'espérances et de terreurs qui répondaient à un fouillis de probabilités et de mystères inextricable pour la masse. Or Colomb était tout à la fois un homme d'action et un savant, un ami des aventures et un grand cœur, réunissant en lui tout ce que l'esprit du XVP siècle suscitait d'héroïsme et de rêverie, de culte de l'antiquité et de passion du nouveau, d'ambition humaine et d'enthousiame religieux. Guidé, comme le

dit rhistorien « par ces faibles et rares lueurs qui éclairent inutilement les intelligences ordinaires, » il réclamait la route inconnue et son nouveau monde à la navigation, à la science, à la tradition, aux calculs des astronomes et aux commentaires des érudits.

Puis, « aussitôt qu'il eut créé sa théorie, elle s'enracina fortement dans son esprit et influa sur sa conduite ; jamais il n'en parla avec doute, avec hésitation, mais avec autant d'assurance que s'il avait vu la terre promise. Aucune épreuve, aucune déception ne purent le détourner de la poursuite de son projet ; un profond sentimentreligieux se mêlait à ses méditations et leur donnait parfois une teinte superstitieuse, mais d'une nature élevée, sublime. Il se considérait comme un instrument dans les mains de Dieu, comme élu entre les hommes pour accomplir une haute mission. Il s'imaginait voir ses futures découvertes prédites dans les Écritures, en termes mystérieux, par les prophètes ; le résultat de ses travaux devait être de faciliter la prédication de l'Évangile... » Colomb resta ainsi dix-huit ans à lutter contre les objections, à vaincre les résistances ou

riaertie de ceux dont il avait besoin pour exécuter son entreprise i à convertir enfin ceux-là même — princes ou théologiens — dont il avait le plus à cœur de servir les intérêts ou la gloire. Sa grandeur véritable, la voilà ! Que plus tard ce fût une circonstance fortuite qui le jeta sur une île ou sur une autre ! Qu'il ait cru trouver le Japon quand il rencontrait une des Antilles, peu importe ! Comme on Ta très ingénieusement dit, sa gloire n'est pas tant d'être arrivé, c'est d'être parti.

Ne trouve-t-on pas, dira-t-on, dans cette surprenante existence quelque chose qui ressemble à l'idée fixe, à l'idée impulsive des aliénistes, puis la superstition d'un esprit illuminé, sujet passif d'extases religieuses et de visions qui ne permettent ni réflexion ni liberté ?

Si l'on tient absolument à employer ici le mot d'idée fixe, qu'on sache qu'alors ce même mot désignera deux états singulièrement différents. L'idée fixe qu'étudie et que soigne, comme elle le peut, la médecine mentale, c'estune maladie dont les symptômes et les phases sont bien connus. Elle commence par une agitation incohérente des senti-

ments, par une sorte de désagrégation des idées, par une incapacité croissante de réflexion, d'attention et de volonté. En d'autres termes, il se fait dans l'être tout entier comme un vide qu'accompagne

un sentiment des plus douloureux de malaise général, d'effroi indéfinissable. Seule l'imagination subsiste, incapable de s<^ calmer, plus incapable encore de se conduire et de se fixer d'elle-même sur un objet plutôt que sur un autre. Puis tout à coup, une réminiscence, une suggestion, une idée due à ^quelque association bizarre fond sur cette intelligence désemparée ; l'obsession commence. Alors l'idée fixe se complète par une impulsion continue^et le tourment qu'elle impose ne cessera pour un moment que quand le malade, sans autre motif que celui de se délivrer delà douleur de l'obsession, aura commis l'acte insensé que son imagination réclamait de lui. 11 arrive encore quelquefois quedeâ esprits, plutôtfaibles que malades, s'engouent, sans trop savoir pourquoi, d'une idée ; ils s'en tiennent donc à elle, la retrouvent partout et l'expriment à tout propos ; mais ils la contemplent ou la rêvent beaucoup plus qu'ils ne la raisonnent: ils ont un secret

pressentiment que des effbrts suivis pour la mettre à exécution révéleraient trop cruellement des difficultés qu ili veulent ignorer. S'il en est parmi eux qui agissent quand même, se brisent fièrement contre les obstacles, puis nient ou expliquent à leur façon des insuccès qui devraient les décourager pour toujours, il est clair qu'avec ceux-là nous reprenons le chemin de l'aliénation véritable. L'idée fixe de Christophe Colomb a-t-elle l'un ou l'autre de ces caractères ? D'abord l'a-t-il subie ? Non très certainement ! Il l'a voulue, il l'a cherchée de tous les efforts de son intelligence et de son courage. Il y arrive par l'érudition, il y arrive par le calcul, il y arrive par l'habitude de mépriser le danger et de l'aimer, quand il est utile ; il y arrive par son zèle religieux autant que par son amour de la gloire. C'est donc bien lui qui Ta conçue, qui la formée, qui l'a défendue, qui l'a fait vivre et triompher à travers mille résistances de toute nature. Y a-t-il rien là de cet état passif d'une âme obsédée par une action étrangère et mystérieuse, qui brise le fil de ses idées et rompt la continuité de ses efforts ? Sans doute, il est une période de sa vie qui présente avec

Tétat de l'idée fixe une ressemblance apparente : c'est celle qui suit le travail mental d'où est sortie la conviction raisonnée et qui précède le commencement de l'exécution. Oui, c'est alors chez lui une idée que rien n'ébranlera ; elle le suivra jusqu'au bout : elle le suivra non avec la troupe des cauchemars ténébreux, des impulsions subites, des terreurs irréfléchies, des joies puériles, mais avec un cortège d'espérances lumineuses qui, sans dérober à sa vue aucun des sacrifices inévitables, lui montreront incessamment la récompense de ses travaux dans le triomphe final et dans la gloire. Cet état ressemble pour un instant et par un de ses côtés à l'idée fixe, comme parfois l'habitude ressemble à l'inslinct, comme l'héroïsme de d'Assas ressemble au dévouement d'un terre-neuve, et comme la sûreté mathématique des combinaisons d'un habile architecte ressemble à l'infaillibilité des abeilles dans la construction de leurs cellules hexagonales !

Pour un bon nombre de ceux qui s'intéressent légèrement aux progrès de l'esprit humain, l'explication des travaux de Newton tiendrait volon-

tiers dans deux anecdotes qui traînent partout. Il y a d'abord l'histoire de la pomme que Newton voit tomber d'un arbre et qui le fait méditer sur la chute des corps en général ; il y a ensuite la réponse par laquelle il expliquait brièvement à l'un de ses amis la grandeur de ses résultats : « En y pensant toujours. » M. Bîot (ce n'est pas une mince autorité) affirme, en donnant ses preuves, que le fait et le mot sont l'un et l'autre authentiques \ 11 est donc bien avéré que Newton, assis sous un arbre et voyant tomber la pomme, se mît à réfléchir, une fois de plus, sur ce singulier pouvoir qui sollicite les corps vers le centre de la terre. Le problème n'était certes pas nouveau, ni pour les autres savants de son époque, ni pour lui. Sans remonter à Timée de Locres, àAnaxagore et à Plùtarque, Galilée avait démontré que la loi de la chute des corps est la môme que celle de la génération des carrés ; Huygens avait découvert que la pesanteur diminue avec la distance au centre de la terre ou à mesure qu'on s'élève audessus de la surface terrestre. Mais dans quel rap-

, î. Voyez Biot, Mélanges scientifiques et littéraires, tomel, p. 135 et 172.

port la pesanteur dimînue-t-elle ? Il n'avait pas résolu cette question... quoiqu'il l'eût pu, pensent les historiens de la science, en combinant avec les lois de Kepler la loi des forces centrales, dont il avait lui-même donné la formule. « Xes découvertes, dit Laplace, consistent dans de pareils rapprochements d'idées, susceptibles de se joindre, et qui étaient isolées jusqu'alors. » C'est donc à Newton qu'était réservée la gloire de combiner ces théories séparées encore, d'en combler les lacunes, d'en établir les principes, d'en démontrer aussi les conséquences, bref de réunir dans une môme loi générale les phénomènes de la chute des corps terrestres et du mouvement des corps célestes.

Réfléchissant donc, à ce qu'on assure, sur la <5hute de la pomme, Newton se demanda si ce pouvoir de sollicitation et d'attraction 'exercé par la terre ne s'étendait pas jusqu'à la lune même, si la lune n'était pas retenue autour de la terre par la pesanteur terrestre. Puis il songea que les planètes, qui se meuvent autour du soleil , devaient de même être retenues dans leurs orbites par leur pesanteur vers cet astre. Abordant alors ce

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'. /il savait de ces phénomènes à la lumière des L is de Kepler, il trouva par le calcul que Téner-

e de la pesanteur solaire décroissait proportion- : 3llement au carré de la distance, résultat au-

uel il ne put arriver qu'en découvrant, chemin lisant, l'équivalent des beaux théorèmes sur les orces centrifuges, qui devaient tant contribuer, ix ans plus tard, à la célébrité de Iluygens.

« Ayant ainsi déterminé la loi de la pesanteur des planètes vers le soleil. Newton essaya aussitôt de l'appliquer à la lune, c'est-à-dire d'en conclure la vitesse de son mouvement de circulation autour de la terre, d'après sa distance déterminée par les astronomes, et en partant de l'intensité de la pesanteur, telle qu'elle se manifeste par la chute des corps à la surface de la terre même. Mais, pour efTectuer ce calcul, on conçoit qu'il faut connaître exactement le rayon de la terre, c'est-àdire la distance de sa surface à son centre, en parties de la même mesure qui sert à exprimer l'espace parcouru en un temps donné par les corps pesants, lorsqu'ils tombent près de cette surface ; car cette vitesse est le premier terme de comparaison qui détermine l'intensité de la pesan-

leur à cette distance du centre, et l'on n'a plus ensuite qu'à l'étendre jusqu'à la distance de la lune, en Paffaiblissant, suivant la loi du carré : après quoi, tout se réduit à examiner si, ainsi diminuée, elle a précisément le degré d'énergie qu'il faut pour retenir la lune contre l'efTort de force centrifuge qu'excite en elle son mouvement de circulation tel qu'on l'observe.

« Malheureusement, à cette époque, il n'existait point encore de mesure exacte de la terre *. »

Newton se heurta donc, dans ses calculs, contre des discordances qui l'arrêtèrent, et il se demanda si « quelque cause inconnue, peut-être analogue aux tourbillons de Descaries, modiGait pour la lune la lui générale de pesanteur que le mouvement des planètes indiquait. Il ne renonça donc point pour cela à son idée principale, et comment pourrait-on croire que l'on abandonnât de telles pensées ? Mais, ce qui était un effort aussi grand et plus conforme au • caractère de son esprit méditatif, il sut là conserver pour lui seul et attendre que le temps lui révélât la cause in-

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