‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 53 sur 64 · Biot, ouvrage jcité, pages 136 et · texte numérisé non relu

Biot, ouvrage jcité, pages 136 et

PSTCHO^.OGIE DBS GRANDS HOMMES 189

onnue qui modifiait une loi indiquée par de si

Drtes analogies. »

Il s'écoule alors un intervalle de près de qua-

orze ans, pendant lesquels Newton se livre à ^es

mmortels travaux sur l'optique, à des observations astronomiques, à des calculs. Il se familiarise de plus en plus avec Faction des forces naturelles, dont il mesure les effets divers avec l'exactitude des mathématiques, éprouvant de jour en jour ce calcul nouveau qu'il s'était créé, « par lequel il lui devenait possible d'atteindre les effets les plus composés, d'en mettre en évidence les éléments simples, d'obtenir ainsi les forces abstraites qui les produisent, pour redescendre ensuite, par la connaissance de ces forces, aux détails de tous les effets ». Il était ainsi dans la maturité de son génie, quand les résultats de certaines expériences, indiquées par lui, mais exécutées par un autre savant, par Hoocke, le ramenèrent à sa grande idée.

Moitié par suppositions d'un caractère plus ou moins métaphysique, moitié par des expérimentations suivies d'inductions et de tâtonnements, Hoocke était arrivé, en 1679, à l'idée suivante :

dans une lettre à Newton sur le mouvement des projectiles, il présentait Tellipse concentrique comme la conséquence d'une gravité réciproque au carré des distances au centre de la terre. « Ce rapprochement ne pouvait manquer de frapper un esprit qui avait, depuis si longtemps et si constamment, fixé ses pensées sur les mouvements célestes. Aussi Newton s'empressa de l'examiner par le calcul, et il trouva qu'il était fondé, c'est-à-dire qu'une force attractive émanée d'un centre, et agissant réciproquement au carré des distances, fait nécessairement décrire au corps qu'elle sollicite, une ellipse, on en général une section conique dont le centre occupe un des foyers ; et non seulement pour la forme de l'orbite, mais pour la vitesse en chaque point, les mouvements produits par une telle force sont exactement pareils aux mouvements planétaires. C'était là évidemment le secret du système du monde.

» Mais il restait toutefois à expliquer ou à faire disparaître cette singulière discordance que le mouvement de la lune avait offerte à Newton, lorsqu'en 1665 il avait voulu étendre jusqu'à elle

la gravité terrestre, en raffaiblissant avec la distance suivant cette même loi. Aussi, malgré ce que toutes les autres inductions semblaient présenter de vraisemblance. Newton se retint encore Qi garda en lui-même sa découverte. Enfin, trois ans après^ et à ce que Ton peut conjecturer, vers le mois dé juin 1682, se trouvant à Londres à une séance de la Société royale, on vint à parler de la nouvelle mesure d'un degré terrestre récemment exécutée en France par Picard, et l'on donna beaucoup d'éloges aux soins qu'il avait employés pour la rendre exacte. Newton s'étant fait communiquer la longueur du degré résultant de cette mesure, revint aussitôt chez lui, et, reprenant son premier calcul de 166S, il se mit à le

refaire avec ces nouvelles données. Mais, à mesure qu'il avançait, comme fe/fet plus avantageux des nouveaux nombres se faisait sentir, et que. la tendance favorable des résultats vers le but désiré devenait de plus en plus évidente, il se trouva tellement ému qu'il 7ie put continuer davantage son calcul et pria un de ses amis de tachever. »

Dès lors, Newton ne douta plus. Il voyait,

ajoute Biot, \dk peiisée de toute sa vit, tobjet comtant de toits ses désirs dSiik *f, sagrand génie, qui pendant tant d'année»' . .^pntenu en suspens sur une loi qui ne lui avait l'^s semblé rigoureusement conforme à la nature^ .i/» Teut pas plus tôt reconnue pour véritable, qu-1j^ en pénétra les conséquences les plus éloignées cf les suivit toutes avec une force, une continuité, U7ie hardiesse de pensées dont il ne s'était jamais vu, dont il ne se verra peut-être jamais d'exemples chez un mortel. »

Tel est le récit, fait avec une autorité indiscutée, de la plus grande découverte des sciences du monde. Newton a-t-il trouvé ses idées par digression ? A-t-il pensé à côté, comme un jeune auteur d'une théorie de l'invention prétend que fait en réalité tout spéculatif? N'y a-t-il dans ses travaux aucune idée maîtresse, et vit-il en quelque sorte au jour le jour, se laissant conduire par les faits que ses contemporains ou lui découvrent sans les avoir ni pressentis ni cherchés ? Constatons d'abord deux choses : Newton a bien réellement tenu à réunir dans une même théorie des faits que la plupart de ses prédécesseurs étu-

tîoïï.fî '' .rément ; puis ces théories envelop- A'" , à la. fois les mouvements du ciel et ceux de la terre, l'astronomie et la physique, il a voulu les démontrer. Non seulement il ne s'est point contenté, comme il le dit lui-même si fièrement, d'hypothèses [hypothèses non fîngo) ; mais il avait une idée si haute du but qu'il poursuivait que, pendant de longues années, il a gardé dans le secret de son intelligence des découvertes partielles et des vues qui eussent fait la célébrité d'un savant moins ambitieux. Bref, une théorie universelle et une théorie dont les principes et les conséquences fussent démontrés, c'est là bien certainement ce qu'il a voulu. Contentons-nous actuellement de ces deux remarques, et poursuivons le reste de nos exemples.

On s'est demandé souvent à quelle époque Leibniz avait été en possession de sa théorie de la substance active. Si l'on voulait parler de sa théorie complète et achevée, la réponse n'était pas difficile. « J'ai changé et rechangé sur de nouvelles lumières, et ce n'est que depuis douze ans que je me trouve satisfait. » Voilà ce que Leibniz écrivait à Th. Burnet en 1697. C'est donc

en 1685 qu'il s'était trouvé, comme il levait, satisfait. Avait-il tant changé qu'il paraît le dire, ou. du moins les opinions qui s'étaient succédé dans son esprit n'avaient-elles eu que de faibles rapports, soit les unes avec les autres, soit avec la théorie à laquelle il devait aboutir en 1685? On sait aujourd'hui qu'il est arrivé à sa théorie par un grand nombre de voies différentes le conduisant toutes à un même but.

En 1671, méditant sur l'eucharistie et travaillant, comme il le dit, à la « démonsti^ation de la possibilité de la présence réelle y) y \\ la trouve difficile à concilier avec la doctrine cartésienne, il entrevoit que « ce n'est pas dans l'étendue que consiste l'essence des corps ». On peut dire que dès lors cette idée ne le quitta plus. En 1673, il écrit au duc de Brunswick une lettre célèbre où il lui fait connaître le programme de ses travaux et de ses espérances '. Il y revient sur l'explica-

1. C'est dans cette môme année de 1673 qu'il fut à Londres, oîi il put connaître l'ouvrage de Glisson (Voyez l'intéressante étude de M. Mai'ion) . Mais il est bien certain que toutes les idées de la lettre au duc de Brunswick étaient arrêtées déji dans l'esprit de Leibniz ; car elles y forment un tout bien

tien de reucharistie, qu'il avait déjà soumise à Arnauld; « il faut, dit-il, qu'il y ait dans tout corps un principe ultime, incorporel, substantiel, distinct de la masse [amole distinctum) : c'est ce que les anciens et les scolastiques appelaient la substance ». C'était là en apparence un retour à la scolastique, comme ces derniers mots le donnent à croire ; mais c'était déjà une vue profonde, que de vouloir concilier les scolastiques avec Descartes. On voit en effet dans cette même lettre qu'il était plein d'enthousiasme pour le nouveau mécanisme scientifique, et qu'il n'y voyait cependant pas le dernier mot de toutes choses. Une correspondance qu'il avait eue à peu près à la même époque, à Paris même, avec Malebranche, en donne une autre preuve. A la suite d'entretiens qui avaient roulé sur les principes des sciences, sur l'étendue, la divisibilité et le mouvement, Leibniz reconnaissait que le grand disciple de Descartes lui donnait bien la possibilité abstraite du mouvement ; mais il ajoutait : « Je suis assuré que vous jugerez -vous-même qu'il

compact, et dont les premiers germes sont faciles à retrouver dans des écrits antérieurs à son voyage en Angleterre.

faut encore quelque chose pour faire concevoir clairement la nécessité de la mobilité dans tout ce qvii est étendu ; et je souhaite que vous m'en fassiez part, si vous avez en main quelque chose qui vous puisse satisfaire*. » Bientôt, la correspondance avec Arnauld nous montre Leibniz retrouvant la même difficulté et y répondant par une affirmation de plus en plus nette de son idée capitale, en mécanique, en physique, en philo- , Sophie naturelle, car il trouve que la doctrine contraire ne permet de comprendre ni les vraies lois du mouvement *, ni la réalité de la matière ^, ni la nature des animaux*, ni la distinction de Dieu et du monde ^, tandis que la sienne se relie avec

1. Voyez cette correspondance entretenue sur place entre Malebranche et Leibniz, dans les Fragments de philosophie cartésienne de V. Cousin.

2. Parce qu'elle ne tient pas compte de la force, et que c'est la force qui est constante, non le mouvement.

3. Parce que le mouvement h. lui seul n'est qu'une abstraction ou une chose imaginaire,

4. Parce qu'elle ne laisse point de milieu entre l'automatisme pur ou la spiritualité des animaux.

5. Parce que, si les substances créées n'ont point d'activité indépendante, elles ne seront plus que des modifications d'une substance unique.

d'autres convictions auxquelles il est arrivé sur la continuité de la nature en toutes choses, sur la Providence divine, sur loptimismé, sur la conciliation désirable et nécessaire des grandes philosophies, celle de Platon, celle d'Aristote \ celle des scolastiques et celle des modernes. L'originalité de Leibniz est précisément d'être arrivé à son idée par des avenues nombreuses, très différentes, percées, pour ainsi dire, à travers toutes les sciences et toutes les parties de la philosophie. Mais, si cette idée de la monade active et indépendante se retrouvait ainsi devant lui dans tout ordre de travail, c'est que la première fois qu'il Tavait aperçue il en avait pressenti l'importance : elle fut donc l'idée capitale, sous l'action de laquelle toutes ses autres idées tendaient à se rejoindre et à s'organiser, en se prêtant un mutuel concours.

Mais Colomb, Newton, Leibniz étaient des hom-

1. Parce que la monade est à la fois Tidéc de Platon, Tentéléchie d'Âristote, la forme substantielle des scolastiques, et que, grâce à Tharmonie préétablie, Tindépendance de la monade laisse subsister au-dessous d'elle tout le mécanisme cartésien.

mes de science \ La fantaisie deTartisle n'est-elle pas plus libre et plus remplie d'imprévu? L'artiste est libre sansdoute, en ce sensqu'iln'est pas obligé de retrouver et de reproduire, comme fait le savant, Tordre môme de la nature ; mais il faut qu'il en ait un : il n'y a pas d'art poétique, pas de traité technique sur la musique ou la peinture qui ne débute par cette vérité fondamentale. Mais à tout ordre il faut un principe d'unité. Il est incontestable qu'ici lartiste cherche en lui-même beaucoup plus que dans les faits de la nature externe. Et que prendra-t-il en lui ? Ce qu'il voudra, pourvu que son âme soit naturellement belle et ses sentiments contagieux par leur vivacité, leur délicatesse ou leur puissance ; mais, le choix fait, il faut qu'en lui tout s'y conforme, les idées secondaires, les sentiments et les moyens d'exécution. Léonard de Vinci semble avoir été, et fut en effet, pour son temps, un homme universel ; mais Pic de La Mirandole en. était un, lui aussi,

1. Nous eussions pu ajouter encore ici l'étude d'un homme d'action ; mais nous avons pensé que les exemples tirés de la vie et des campagnes de Napoléon revenaient assez souvent dans noire travail.

et nous n'avons de lui aucune œuvre où nous puissions trouver du génie. C'est que chez Léonard, les connaissances, qui étaient encyclopédiques, et les plaisirs et les fantaisies les plus minutieuses se tournèrent bientôt, comme le dit et le prouve Ch. Blanc \ vers l'art de la peinture. Mais, non content de cette préparation générale, qui devait faire profiter son art favori de la variété et de l'intensité de ses préoccupations et de ses idées, chacune de ses œuvres importantes, comme la statue équestre du duc Sforza, la Joconde, la Cène, fut pour lui l'occasion d'un , travail extraordinaire. Il travailla quatre ans à la Joconde, et quant à la Cène, « il s'y prépara par des méditations et des études sans nombre ; » non qu'il cherchât çà et là dans la nature, à la remorque du hasard ou comme un paresseux et un rêveur attendant une inspiration capricieuse, mais parce que son ambition s'obstinait à chercher dans cette nature quelque chose qui répondît aux exigences de son idée. Nous renvoyons ici à la belle étude de Ch. Blanc ; on y

1. Voyez dans les Peintres de toutes les écoles l'étude de Ch. Blanc sur Léonard de Vinci.

suivra la pensée du grand artiste dans la composition, dans le plan général, dans l'arrangement des groupes, puis dans le rendu de tous les détails. « Rassemblant, résumant alors, dit l'émînent critique, ses longues observations sur la nature humaine, Léonard étudia un à un les types des douze apôtres. 11 les chercha longtemps dans la nature ; il fréquenta longtemps les marchés, les faubourgs de Milan, pour y rencontrer parmi les êtres les plus vulgaires des tètes analogues à celles que devaient avoir les douze pêcheurs. Portant toujours sur lui un crayon et des tablettes, il dessinait à la hâte les traits qui pouvaient lui servir. Les têtes même les plus monstrueuses lui fournissaient, dans Fexcès de leur laideur, îhorrible exagération d'un caractère qu'il savait ensuite ramener à des conditions humaines, en supprimant le difforme, en conservant l'expressif. Il dégrossissait ainsi et peu à peu épurait les monstres, jusqu'au point de retrouver en eux, à travers les affreuses déviations produites par une nature aveugle, le germe puissant d'une physionomie profondément caractérisée et par là redevenue imposante, forte et belle. »

Comme le prieur du couvent, étonné de sa lenteur, le pressait de terminer son œuvre, il lui exposait qu'une seule tête manquait encore à son tableau : celle de Judas. Il y a un an et plus, ajoutait-il, que tous les jours, soir et matin, je vais au Borghetto, oîi Votre Seigneurie sait bien qu'habite toute la canaille de la capitale ; mais je n'ai pu trouver encore un visage de scélérat qui satisfasse à ce que j'ai dans Tidée. Une fois ce visage trouvé, je finis le tableau en un jour. » Et, quelque temps après, Léonard, ayant trouvé une figure telle qu'il la cherchait, en dessina sur place les principaux traits ; et, rassemblant toutes ses observations précédentes, il peignit la tête de Judas, qui porte la trahison si fortement empreinte sur son visage... » Ainsi chaque tête était une œuvre dans l'œuvre totale, et les détails, comme le tout, devaient leur unité à une idée.

Et de qui parlons-nous ici? D'un curieux devenu artiste à force de patience? d'un esprit subtil déguisant ses abstractions sous des formes compliquées et laborieuses ? Nous parlons de celui que l'on a pu désigner par ces mots : « l'initiateur souverain de la peinture renouvelée, Tar-

liste le plus divers, le plus complet des temps modernes, le génie le plus original, le plus rare et le plus rayonnant de Tltalie. » (Ch. Blanc.)

Nul art ne passe, et avec raison, pour plus libre et plus créateur que la musique ; et, dans toutes les formes de la musique, il n'en est point de plus détachée de toute considération étrangère à la musique elle-même que la symphonie. Mais là encore, il y a un certain idéal concret, qui est aimé et désiré et qui est le principe de l'unité de l'œuvre, parce que l'expression parfaite de cet idéal est le but ou la fin du travail tout entier. La critique musicale a toujours admiré dans Beethoven « la spontanéité des épisodes par laquelle il suspend dans ses beaux ouvrages l'intérêt qu il a fait naître, pour lui en substituer un autre aussi vif qu'inattendu ». Cet art lui est particulier, dit Fotis, et c'est à lui qu'il est redevable de ses plus beaux succès. Mais le critique compétent ajoute : « Étrangers en apparence à la pensée première, ces épisodes occupent d'abord l'attention par l'originalité ; puis quand l'efTet de la surprise commence à s'affaiblir, le compositeur sait les rattacher à l'unité de son plan et fait voir que, dans

PSYCHOLOGIE DES GRANDS HOxMMES 203

l'ensemble de sa composition, la variété est dépendante de Tunité. »

Cette unité est-elle le résultat des inspirations successives qui finissent par s'accorder, ou bien est-elle voulue dès le principe et cherchée systématiquement ? Un exemple mémorable est là pour aider à la solution de cette question. Beethoven avait commencé sa Symphonie héroïque pour rendre hommage h Bonaparte, dont il était enthousiaste. Puis il apprend que le premier consul se fait empereur: il voit que c'est un ambitieux... « Alors sa pensée changea de direction. A l'héroïque mouvement, il substitua la marche funèbre qui forme aujourd'hui le deuxième morceau de la symphonie ; et au lieu de la simple inscription de son ouvrage : Bonaparte, il mit celleci : Sinfonia eroica par festeggiare il sovveiiire dtin gran uomo. Il sovvenire ! Son héros lui semblait déjà descendu dans la tombe ; au lieu d'un hymne de gloire, il avait besoin d'un chant de deuil. » Mais ce n'est pas le seul fait à relever ici. Ce morceau détaché devint le germe d'une autre symphonie qui en développa la puissante expression : la symphonie en tit minein\ Si donc

une idée venait à sortir pour lui d'un ensemble ébauché déjà et à être reprise pour entrer dans une nouvelle œuvre, c'était à la condition de devenir comme le germe d'un tout organique tiouveau, comme le principe d'une vie distincte de la première, mais complète aussi et harmonieuse dans l'organisation de toutes ses parties.

Revenons maintenant à cette formule oîi un philosophe allemand de notre époque s'est flatté probablement de condenser une métaphysique entière en môme temps qu'une esthétique : « Le génie reçoit comme un don des dieux qui ne lui coûte rien la conception totale et d'une seule pièce. » Après les analyses que nous, venons de terminer, aucune des deux parties de celte phrase, croyons-nous, ne peut sembler exemple d'une très grande exagération. Nous avons constaté en effet que, dans tous ces hommes de génie, l'idée qui fait la grande existence vient d'un concours continuel entre l'homme lui-même et les choses, d'une interprétation de tous les in-

stants dans laquelle Thomme apporte non seulement son attention, mais le travail constant et réglé de toute son âme. C'est un mélange infini oîi l'événement, qui ne passe jamais inaperçu, provoque la volonté, mais où la volonté aussi appelle révénement, l'attend, le surveille, y prépare l'intelligence ; où le pressentiment, soit justifié, soit trompé, secoue violemment toutes les facultés de l'individu et leur imprime une agitation féconde. Sans doute, malgré tous les transports de joie et d'orgueil, malgré les incertitudes et les angoisses qui la traversent, cette agitation a vite retrouvé la puissance de son rythme et la sûreté de ses allures. Un chiffre suffit à Newton pour reprendre, avec la certitude du succès, un travail interrompu pendant quatorze ans. Il est donc naturel, quand on voit les Uens étroits qui unissent entre elles toutes les parties de ces belles œuvres, de les comparer aux organismes de la nature. Est-ce une raison pour dire que, comme ceux-ci, elles ne doivent leur unité qu'à l'Inconscient ? Dans la formation des organismes vivants, toutes les phases de l'évolution sont prévues ou, si l'on aime mieux, prédéterminées. Pour que le germe

206 P3YCH0L0aiE DES GRANDS HOMMES

les traverse toutes et parvienne à la forme complète qu'il poursuit, il suffit que rien d'extérieur ne l'arrête ; les traits essentiels qui rattacheront rorganisme à un genre, à une espèce, à une variété donnée, sont fixés dès la première minute de la vie. En est-il ici tout à fait de même ? Ce que nous avons constaté, c'est que dans les intelligences supérieures il éclôt une multitude d'idées, dont la plupart tendent à se rejoindre pour former les unes avec les autres, et sous la domination de l'une d'entre elles, un organisme toujours croissant, mais toujours croissant dans l'unité. On affirme aujourd'hui, nous le savons, que tout organisme est ainsi le produit d'un grand nombre de vies élémentaires : cellesci se réunissent en association, en colonie ; elles délèguent peu à peu à l'une d'entre elles la direction des grandes fonctions, qui les font vivre ; et c'est le mode d'organisation exigé par la centralisation des fonctions qui fait une place et un rôle, de très variable importance, aux éléments ainsi groupés en un même tout. Mais, à part les monstruosités et les perturbations séculaires, le groupement de ces existences, leurs

rapports rautuels et le choix de l'individu directeur sont arrêtés d'avance. Tout œuf porte en lui, et dès le premier instant de révolution, la totalité des caractères de Torganisme futur.

L'idée directrice de l'évolution vitale est donc bien une conception totale et d'une seule pièce. Ajoutons qu'elle ne demande aucune réflexion et ne coûte aucun effort à l'activité qu'elle conduit. La finalité qui se manifeste dans la formation de l'œuvre d'art n'exige-t-elle pas, quoi qu'en dise M. de Hartmann, plus de réflexion et plus de volonté ?

On ne conteste point que le génie ait conscience de ridée présente. On ne niera môme pas qu'il ait conscience de la liaison de celte même idée ' avec celles qui la précèdent ; car, de quelque façon qu'il ait trouvé la solution de son problème, il sait que c'est une solution : c'est pour cela qu'il s'y arrête. Le musicien se complaît à développer sa phrase musicale, parce qu'il sent qu'elle achève avec succès la mélodie commencée. Le peintre est heureux de tenir un dernier détail, un coup de pinceau, un trait, un contraste dans les couleurs, parce qu'il y trouve quelque chose qui lui

manquait. Supposez encore une fois que cette dernière idée soit une trouvaille accidentelle, une dictée de quelque génie, le résultat d'une mécanique cérébrale ou tout ce quïl vous plaira d'imaginer, l'artiste n'en voit pas moins le lien qui la rattache à celles qui s'étaient déjà offertes à lui. Ce n'est pas là seulement la condition du génie ni même du talent ; c'est la condition de la science la plus humble et de l'art le plus médiocre. Il n'y a pas lieu de plus insister ici. Ce qui est plus important et plus sujet à controverse, c'est de savoir si le génie inventeur a conscience du lien qui rattache ses idées présentes à l'idée d'une création future, et quelle est, relativement aux idées successives qu il organise en un tout, la valeur de cette conception dominante, à.laquelle nous paraît suspendu tout le travail discursif de l'invention.

Un jeune philosophe * a prétendu tout récemment que nulle invention ne pouvait être intentionnelle, et qu'il y avait même contradiction à le supposer. Voici à peu près son raisonnement.

1. Paal Souriau, Théorie de Vinvention^ Ihèse présentée à la Faculté des lettres de Paris. Paris, Hachette, 1881.

Considérons d*abord qu'il y a dans toute recherche des tâtonnements et des lenteurs ; c'est un fait que nous sommes tenus d'expliquer. Or, de deux choses l'une : ou l'idée que nous appelons directrice est complètement déterminée par avance, ou bien elle est mêlée d'incertitudes demandant à être dissipées, de lacunes demandant à être comblées. La première hypothèse est, dit-il, inadmissible ; car elle revient « à dire que, pour concevoir une chose, il faut l'avoir préconçue ; autant vaudrait nier la possibilité de l'invention » . C'est déplus aboutir à l'inexplicable et au mystère. Car cette idée directrice, d'où vient-elle ? D'une idée antérieure sans doute, dont elle est la reproduction et la copie. De copie en copie, on ramènerait toutes nos conceptions à une première conception renfermant notre vie intellectuelle tout entière, et sortant elle-même on ne sait d'où... La seconde hypothèse, qui pose que, avant de se former des images bien nettes et bien précises, il faut s'en être fait une vague idée, paraît, ajoute l'auteur, plus acceptable dans la forme, « car il est certain que notre esprit va du moins parfait au plus parfait, de l'image indécise à l'image dé-

terminée. Mais, dans ce cas, on voit clairenaent que Timage préconçue est l'ébauche et non le modèle de l'image définitive. Puisqu'il y a progrès dans la formation des images, tout ce qui fait l'originalité des dernières est sans précédent dans les premières, en sorte qu'aucun de ces perfectionnements successifs ne peut avoir été prémédité. »

Mais voici une analyse plus pressante encore par où l'on pense démontrer que l'idée de progrès inlérieur et celle de préméditation sont absolument contradictoires. « Quand nous disposons intentionnellement la série de nos actions, la fin à laquelle nous tendons semble à la fois déterminée et déterminante par rapport à la série : déterminée, puisqu'elle en sera l'effet ; déterminante, puisqu'elle en est le motif. Mais il est évident qu'elle ne peut avoir ce double caractère à un môme point de vue : ce ne peut-élre la même chose qui se trouve au commencement et à la fin de la série. Ce qui est déterminé c'est l'acte même ; ce qui est déterminant, c'est l'idée de cet acte. Lafinalité n'est donc pas la détermination de l'acte présent par l'acte futur, mais au contraire

la déleroiination de Tacte futur par Tidée que nous en avons présentement. Il résulte de là que, si notre esprit se bornait à réaliser des intentions, il ne ferait pas un pas en avant. Penser intentionnellement, cène serait autre chose que conformer ses idées futures à ses idées actuelles, ou, autrement dit, se répéter. La supposition n'est même pas intelligible. On comprend qu'un acte matériel soit intentionnel, car alors la fin qu'on se propose de réaliser est bien distincte de l'idée que l'on en a. Mais, si l'on se propose de concevoir une idée, comme on saurait l'idée qu'on cherche, on la concevrait déjà, et par conséquent on n'aurait pas à la chercher. Ainsi Tidée de finalité ne peut en aucune façon servir à expliquer le progrès intérieur de l'esprit. »

Cette analyse est ingénieuse, et l'objection renferme des traits spécieux ; mais il n'y a ici que malentendu. Et d'abord l'invention ne se réduit pas à la conception d'une idée, pas plus que la création de la vie dans la nature ne se réduit à la production d'un germe isolé. C'est même ramener gratuitement à une formule un peu ridicule la théorie que Ton combat, que de l'enfermer • dans

une semblable phrase : « se proposer de concevoir une idée ». Non, sans aucun doute, l'inventeur ne se propose pas « de concevoir une idée » ; mais, parmi un grand nombre d'idées qu'il conçoit, il en saisit une qui lui paraît plus vivace que toutes les autres, c'esl-à-dire qui, par des affinités pressenties et entrevues, se montre mieux préparée à grouper des faits restés jusqu^alors isolés, à expliquer desidées encore incomprises, a élever à une plus haute signification des aperçus, des hypothèses ou même des démons tratiops n'ayant pas encore trouvé leur place en un système large et vigoureux. — II doit y avoir là, dans ce vide que nos connaissances géographiques laissent sur nos cartes, un monde inconnu dont l'existence explique tout à la fois d'antiques traditions et des faits que nous ne comprenons pas. — Il faut que lès mouvements célestes et les mouvements terrestres soient soumis à des lois identiques. — Il doit exister dans les corps quelque chose qui soit distinct de l'étendue et qui explique ce que l'étendue seule ne peut expliquer... Voilà bien des idées diirectrices. Or, dire qu'une telle idée gouverne tout le travail qui

sert,. soit à la démontrer, soit àTexprimer, soif à la réaliser matériellement, ce n'est ni une tautologie ni une contradiction ; car, entre Tidée première de l'œuvre et l'œuvre achevée, il y a tout à la fois distinction et analogie. Mais, dira-t-on, cette première idée sera donc en môme temps l'ébauche et le modèle de l'œuvre finale ? Oui, très certainement ! Elle en sera l'ébauche, parce que les premiers traits seuls y apparaissent visiblement-et peuvent être montrés à autrui comme le commencement et la promesse de quelque chose dé grand. Elle est aussi en un sens un modèle, non pour les yeux à courte vue de l'homme ordinaire, mais pour celui-là du moins qui sent ce que cette idée exige de lui et ce qu'il est capable de lui donner. La campagne d'Ulm * fut précédée, dans l'esprit de Napoléon, d'une campagne idéale, simple ébauche, si l'on veut, car il lui manquait les faits d'armes qui devaient bientôt illustrer la campagne réelle, mais néanmoins modèle sublime, car l'idée de frapper en un point central un coup imprévu et décisif y était.

1. On peut en dire aulant de celle d'Iéna et de plus d'une autre.

C*est aux exigences de cette idée que, sur le Danube et sur les Alpes et jusqu'au fond de l'Italie, devaient se plier les détails de l'exécution. Quant à ces actes partiels réservés à Thabileté de ses chefs de corps et à la bravoure de ses soldats, Napoléon pouvait affirmer que, soit d'une manière, soit d'une autre, ils assureraient le succès de son dessein. « Il n'y a que les esprits nets, dit Thiers*, qui en toutes choses, guerre, administration, gouvernement, sachent se faire comprendre et obéir. » Mais, quand à la netteté l'homme qui commande joint la grandeur des conceptions, Texécution ne se fait pas seulement docile, elle est héroïque ; car à l'énergie, à la rapidité, à la concordance des ordres qui la dirigent, elle sent toute l'importance de l'idée dont ses efforts assurent le glorieux triomphe.. Si elle croit que l'œuvre qu'on lui demande est une tentative dans Tinconnu ou le résultat d'un choix incertain entre deux combinaisons dont aucune n'a définitivement prévalu, c'est alors qu'elle tâtonne ou se ménage : l'efficacité de son énergie n'est que la moitié de ce qu'elle

Page 1