‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 55 sur 64 · Nous ne disons pas dans la vie animale · texte numérisé non relu

Nous ne disons pas dans la vie animale

joint à- la réflexion actuelle; Tune et l'autre se retrouvent et se reconnaissent en une harmonie longuement préparée. C'est ce que nous allons constater plus sûrement, en nous arrêtant à examiner d'un peu plus près ce qu'on est convenu d'appeler Vinspiration.

L'inspiration, est-il besoin de le dire? ne saurait être un état partout semblable à lui-même et dépendant d'une faculté spéciale. Toutes les fois qu'un homme, exerçant ses facultés sur quelque matière d'importance, conçoit et applique une idée qui surprend par la grandeur de ses effets, on dit qu'il a été inspiré; mais il serait difficile d'étahUî». qu'un homme ait jamais été « inspiré » dans un art autre que celui qu'il connaît et pratique habituellement et où l'ont porté ses aptitudes. II n'est pas probable qu'un poète trouve sur un champ de bataille des inspirations tactiques analogues à celles qu'il rencontre dans ses fictions ; et si Tyrtée a été inspiré, c'est en composant sa poésie, non en faisant manœuvrer ses

bataillons. Les formes que cet état peut revêtir sont d'ailleurs nombreuses. Le mot : « qu'il mourût! » est une inspiration... sublime, ajoutet-on quelquefois ; mais le plus souvent le substantif à lui seul en dit assez. La bienfaisante brutalité d'un chirurgien qui, repoussant autour de lui les timides, enfonce en temps opportun le bistouri sauveur; le coup d'un financier qui, se trouvant seul à deviner une « situation de place », en profite, soit pour assurer le succès d'une belle affaire hardiment lancée, soit pour se tirer d'un mauvais pas ; l'audace de l'architecte ou de l'ingénieur qui tournent un obstacle et, dans des conditions faites pour décourager un moins habile, savent trouver des moyens d'embellir et de consolider leur travail, ce sont là autant d'inspirations. La langue scientifique et la langue vulgaire sont parfaitement d'accord pour qualifier ainsi ces inventions heureuses, réalisant ces deux conditions : importance des effets ou des résultats, absence appareille de toute préparation et de tout eflfort. Ainsi nous trouvons de l'inspiration non seulement dans tel mot, tel hémistiche, tel coup de théâtre, mais dans telle poésie de plus

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longue haleine : c'est que h pensée y est sans nuage, que tout mot y produit effet, que les idées ' succèdent aux idées, les sentiments aux sentiments, avec une rapidité entraînante. Par une de ces fictions où Ton se complaît jusqu'à en être à moitié dupe, on croit que l'auteur a dû trouver tout cela d'un seul coup, que l'idée, l'image et la forme, le mot, le son. Tac cord, tout enfin a dû nécessairement venir à lui, sans lui demander aucun effort, et s'est imposé victorieusement à sa pensée et à son art.

Tel est le sens général du mot inspiration.

Voyons d'abord ce que l'inspiration n'implique pas (quoi qu'on en dise); écartons les symptômes faux et menteurs auxquels on prétend trop souvent la lier.

La facilité ou la difficulté plus ou moins grande * du travail interne et préparateur peuvent caractériser la physionomie particulière du génie de tel ou tel homme ; mais, ce n'est pas là ce qui fait

î. Une îoU qu'on est arrivé à un cortain degré, bien entendu ; cap il y a certaines difficultés de travail et de conception qui mettent irrévocablement un homme au-dessous de la , moyenne ou qui lui interdisent de la franchir.

-a présence ou Fabsence du génie même : on ne — ile contestera pas. Eh bien, quand nous qualifions =2une œuvre d'inspirée, c'est d'après l'effet qu'elle risproduit sur nous, non d'après le travail qu'elle a . fcoûté et que nous ignorons, qu'il nous est même s difficile d'apprécier sans courir le risque de nous

* tromper : voilà qui nous semble aussi exact. L'esprit d'un auteur est allé avec une extrême rapidité

., d'une idée à une autre idée ; mais il a rempli

* rintervalle de réminiscences et d'aperçus plus ou moins vagues. Ces vraisemblances lui ont suffi. Suffiront-elles au lecteur ? et nous supposons un lecteur intelligent. Ce n'est pas sûr ! Il est possible que cherchant, sans les trouver, ces idées intermédiaires, ce travail si facilement exécuté lui paraisse à lui pénible et embarrassé ! Supposons d'autre part un auteur très exigeant pour lui-même, ne vpulant à aucun prix laisser rien d'obscur dans la suite de ses idées ; sa peine épargnera la nôtre,- car un dernier mot, longtemps cherché, éclairera tout un ensemble et nous le fera embrasser d'un seul coup. Il n'y avait point de rature dans le Télémaqiie de Fénelon ; il y en avait considérablement dans

les manucrits de J.-J. Rousseau: Or comparons r expression du sentiment de la nature telle qu'on la trouve chez l'un et chez l'autre. Fénelon voit tout à travers les anciens. Dès qu'un trait, pris à Homère ou à Virgile, revient dans sa mémoire, il l'accueille et le place dans ses périodes. A coup sûr, il est impossible d'imiter avec une familiarité plus heureuse. Et cependant l'accumulation des souvenirs est trop grande, le parti pris un peu pédantesque de faire la leçon à ses contemporains, en les ramenant à r « aimable simplicité du monde naissant », se fait trop sentir, pour que cette simplicité voulue nous fasse illusion. Rousseau, nous le savons, travaille ses expressions et remanie ses phrases. Il a autant de peine à être satisfait de ce qu'il écrit qu'à l'être de ce qu'il voit dans la société des autres hommes. Son esprit, qui a lutté contre tant de difficultés et d'illusions, lutte aussi contre la langue, car il veut lui faire exprimer, sans en altérer cependant la pureté, les sentiments les plus secrets de son âme tourmentée et ombrageuse ; mais ces mots enfin, il les a trouvés, et à travers eux l'intensité de son émotion nous ar-

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rive contagieuse ei pèaêiniiîe. P-^nr l-!>T3t dOT, que l'on compare Iln5pîral5t>s de? Kmrit^ dm promeneur solitaire ou de tint de fis^e* des Oji-

fessions à la descripâon 5Î 3ibjr;dsiite de ille de Calypso et aux fadles effcsicos de Mentor sur les beautés de la vie champêtre ! La Joconde est restée quatre ans sur le chevaJet. Dans lequel des innombrables travaux faits en quatre jours tMiuverait-on plus d'inspiration ? Mozart et Beethoven diffèrent autant qu'il est possible dans les procédés ou, pour mieux dire, dans les allures de leur travail. L'un a composé dès Tenfance; l'autre a été amené à la musique par contrainte et même, diton, par violence '. L'un entendait immédiatement

1. Voyez sa biographie dans Fétis. « Chez Mozart, faible eii> fant bégayant à peio^, le génie avait fait ane irraption violente. 11 par^t au contraire que chez Beethoven, nonobstant les traditions les pins répandues, le génie ne sembla pas affecter de spécialité dès les premières années ; car M. Baden, de Bonn, qui fut le compagnon d'enfance du grand artiste et qui fréquentait avec Ini les écoles primaires, rapporte que ce fut en usant de violence que le père de Beethoven parvint à lui faire commencer Fétude de la musique, et qu'il y avait peu do jours où il ne le firappât pour l'obliger à se mettre au piano. »

Il est vrai que, les premières diflicultés une fois vaincues, il se prit de passion pour son art et y Ht des progrès très rapides..

chanter en lui non seulement l'air que son imagination Jui apportait tout d'abord, mais tous ceux qui venaient se grouper autour du thème primitif, l'étendre et le varier pour former avec lui une œuvre harmonieuse ; l'autre cherchait, éprouvait, consultait ses idées, modifiait sa composition. L'inspiration du premier a plus de jeunesse, de mélancolie, de JLendresse et de gaieté; l'inspiration du second a plus de profondeur et (Je pathétique ; elles sont donc bien différentes, mais elles ne sont certainement pas inégales.

C'est encore l'erreur d'une vieille rhétorique que de considérer l'inspiration comme inséparable d'une effervescence violente des sentiments et d'une sorte de délire- Corneille et Lafontaine étaient fort calmes, chacun à sa manière, et, d'un autre côté, plus d'un homme de talent, de génie même a éprouvé les transports les plus vifs dans la composition de celles de ses œuvres qui nous paraissent aujourd'hui les moins inspirées. Voici ce que Voltaire, par exemple, dit de sa tragédie de Catilina * : « J'ai ébauché entièrement Catilina en huit jours. Ce tour de

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