Lettre au président Hénault
force me surprend et m'épouvante encore. Cela est plus incroyable que de l'avoir fait en trente ans ! Cinq actes en huit jours ! cela est ridicule, je le sais bien ; mais, si l'on savait ce que peut l'enthousiasme et avec quelle facilité une tête malheureusement poétique, échauffée par les Catilinaires de Cicéron et plus encore par l'envie de montrer ce grand homme tel qu'il est pour la liberté, le bien-être de son pays et de sa ' chère patrie, avec quelle facilité, dis-je, ou plutôt quelle fureur uub tête ainsi préparée et toute pleine de Rome, idolâtre de son sujet et dévorée par son génie, peut faire en quelques jours ce que dans d'autres circonstances elle ne ferait pas en une année, enfin siscirent domim Dei, on serait moins étonné. » Il s'agit ici, répétons-le sans commentaire, delà tragédie de Catilina, Rien donc n'est quelquefois plus trompeur que cet état renouvelé de la Sibylle et de son trépied. Car, il n'y a pas à le nier, c'est bien de l'histoire des oracles antiques que date cette métaphore passée en théorie. Et non seulement plus d un poète de la vieille école, mais plus d'un critique, voire d'un savant, a cru trouver dans la description de Vir-
gile la peinture même de rihspiration poétique. On a oublié que Virgile a probablement consacré toute une journée (selon son usage) à remanier cette peinture sublime... et inspirée d'une prêtresse qui ne l'était pas du tout ; car il est bien acquis que le fait de cette dernière ne pouvait être qu'hystérie ou imposture.
Mais il ne faut de paradoxe d'aucune espèce:
nous ne voulons certes pas nier que l'artiste ou le poète soient souvent troublés jusqu'à la souffrance par le désir passionné d'exprimer tout ce qu'ils sentent et tout ce qu'ils rêvent. « Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme une torture dont il faut que je me délivre, écrivait Byron; , mais ce n'est jamais un plaisir; au contraire, la composition m'est un labeur violent. » Nous avons, en des genres différents, quelques témoignages qu'il est bon d'ajouter à celui-là. On cite à tout propos le mot attribué à Bufifon : le génie n'est J^ qu'une longue patience. Voici de lui un passage plus explicite et plus clair* : « L'invention dépend de la patience ; il faut voir, regarder longtemps I
1. Cité par Flourens dans son étude sur Buffon, ] vol., Gar- /J nier, p. 109.
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son sujet : alors il se déroule et se développe peu à peu ; vous sentez un petit coup de l'électricité qui vous frappe la tête et en même temps vous saisît le cœur : voilà le moment du génie ; c'est alors qu'on éprouve le plaisir de travailler... » Ainsi Claude Bernard *, après avoir parlé des faits qui restent longtemps sous les yeux d'un savant sans lui rien inspirer, ajoute : « Puis tout à coup vient un trait de lumière : l'idée neuve apparaît avec la rapidité de l'éclair, comme une sorte de révélation subite. »
Quand je rapproche ces paroles des faits cités plus haut, il me semble que (les exceptions dues à quelques singularités de tempérament mises à part) la vérité s'en dégage assez clairement. Si l'inspiration paraît très souvent liée à une agitation générale du corps et de l'esprit ou à une fièvre plus ou moins violente, ce n'est pas du tout qu'elle en provienne, c'est qu'elle la termine..., au lieu de la prévenir, comme elle le fait chez les génies qui, sans en être ni plus ni moins grands, sont nés plus faciles et plus heureux. Les physiologistes expliquent la fièvre physique
i .Introduction à Véiude delà médecine expérimentale ^ p. 59t
par le déchaînement d'énergies locales, dont certaines portions affaiblies du système nerveux ne modèrent plus Tactivité. La fièvre morale ou intellectuelle peut être expliquée de la même manière. Ce sont ou des passions multipliées ou des désirs contradictoires, soulevés par une même passion, qui s'agitent, sans qu'un grand dessein leur impose son unité et les conduise avec discipline. Ce sont mille idées de détail qui cherchent encore, sans la trouver, l'idée maîtresse, à la lumière de laquelle chacune ira se ranger à sa place et recevoir le développement qui lui convient. Ces idées, vu leur nombre, ne peuvent être à peu près toutes que des idées secondaires ; et parmi elles il s'en trouve certainement beaucoup d'inutiles et de parasites. Elles forment donc d'abord une sorte de chaos ; chacune prétend non seulement à l'existence, mais à l'expression et au relief ^ Obsédé de leurs ambitions respectives, l'esprit va de l'une à l'autre avec in-
1. De là ces conseils de tous les Arts jîoéliques : Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. • .. Ambitiosa recidet ornamenta... '-
Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.
quiétude et dépit ; car une idée ne satisfait que lorsqu'elle est claire, et la clarté est une chose relative qui, avant tout, suppose l'ordre, comme Tordre à son tour veut une subordination, donc un point central et commun... Cette agitation dure plus ou moins longtemps. Les uns en sortent très vite; d'autres, qui ont trop de scrupules, en souffrent beaucoup ; d'autres enfin — parmi les faux talents — n'en souffrent jamais ; peut-être même s'y complaisent-ils, avec une naïve béatitude ; mais tant qu'elle dure, disons hardiment que c'est un signe que l'inspiration n'est pas venue.
L'inspiration, en effet, que donne-t-elle ? Une idée quelconque {iinam e multis), qui ferait simplement une idée de plus à ajouter à la suite de toutes les autres ? Évidemment non. D'abord il en faudrait beaucoup trop. L'inspiration, quelle qu'elle soit précisément, n'est pas si fréquente, et on n'emploierait pas ce mot auguste et mystérieux pour si peu. Qu'on nous pardonne l'antique formule, à laquelle nous a ramenés la phrase nôme de Claude Bernard : ce n'est pas ime idée que l'inspiration apporte, c'est Vidée. Pour parler
plus explicitement, l'inspiration est quelque chose qui paraît tenir lieu d'un long travail, qui termine tout à coup une tentative menaçant d'être laborieuse, qui donne la clef d'un labyrinthe, suggère liexpression dont on était en peine et fait apparaître la forme définitive de l'idée * . L'inspiration apporte donc beaucoup plutôt le soulagement et la paix, la paix de Y acte, entendons-nous bien, au sens aristotélique ! Cette paix, en effet, ce n'est pas la cessation de l'action ; c'est la plénitude de l'action, qui désormais, se sentant apte à créer, va droit à son but, sûre d'elle-même, sans efforts inutiles, avec une puissance dont rien ne se perd, une énergie dont aucune parcelle n'est égarée.
1. M. Ch. Lévêque, dans une critique bienveillante de notre livre sur Vimagination, dans le Journal des Savants, nous proposait de l'inspiration la définition suivante : « Elle consiste en ceci, qu'à un certain moment l'image la plus expressive de son idée éclôt dans l'esprit de l'artiste en même temps que son idée elle-même. » Ceci ne pourrait s'appliquer, ce nous semble, qu'aux arts proprement dits, où c'est l'imagination qui domine. Mais l'inspiration n'est pas le privilège de l'artiste. Il faudrait donc au moins dire, d'une manière plus générale : elle consiste en ceci, qu'à un certain moment le moyen le meilleur d'atteindre le but poursuivi apparaît en même temps que le but lui-même ou avec une rapidité exceptionnelle.
Quand Tinspiration ou, ce qui revient au même, l'idée créatrice apparaît ainsi-comme \^fiat dans le chaos des autres idées, cette apparition a toujours un caraclère de soudaineté surprenante. Le changement qu'elle opère est considérable. C'était la confusion ; et tout à coup la perspective est fixée : tout s'éclaircit et tout s'ordonne, quoique tout s'Slargisse. La disproportion entre ce qui était et ce qui est paraît énorme. Il n'est donc pas étonnant que quelquefois le grand homme lui-même, devant ce que lui révèle sa propre idée, soit étonné et ravi, comme si elle lui arrivait de quelque puissance supérieure. Mais ce qui domine alors en lui, ce n'est pas la fièvre, toujours impuissante, ni la contemplation stérile de l*extase ; c'est une vision parfaitement lucide et une volonté parfaitement décidée, parce qu'elle se sent enfin toute armée pour une action prompte et efficace. Si l'on veut une preuve saillante, entre beaucoup d'autres, de cette espèce de loi psychologique, on n'a qu'à lire dans Thiers la description de la violente colère de Napoléon, quand il apprit que Texcessive prudence de Villeneuve faisait manquer le plan de descente en Angle-
terre. Son exaspération était effrayante, et l'un de ses plus -intimes d'alors, le savant Monge, n^osait rapprocher. Mais qu'on fasse attention à ce qui suit : « Tout à coup, revenu de cet emportement, il se calma d'une manière soudaine ; et reportant son esprit de ces routes fermées de l'océan vers les routes ouvertes du continent, il dicta pendant plusieurs heures de suite, avec une présence d'esprit, une précision de détails extraordinaires, le plan qu'on va lire dans le livre suivant. C'était le plan de l'immortelle campagne de 1803. Il n'y avait plus trace d'irritation ni dans sa voix ni dans son visage \ »
Toute inspiration apporte donc avec elle une de ces idées dominantes qui, d'un grand nombre d'autres idées, font un organisme gracieux ou puissant. Mais d'où sort cette idée ? Ce ne peut être évidemment d'une sphère étrangère aux autres idées de l'individu (une telle hypothèse serait non seulement incompréhensible, mais absurde). Il faut donc que ce soit du fond même de sa propre intelligence. Mais, quoique tout le monde ait des idées, plus ou moins, tout