Consulat et Empire, t. v, p
le monde n'a pas d'inspiration. Essayons de démêler à quelles conditions une intelligence est capable d'en avoir ou d'en recevoir. .
Nous croyons, quant à nous, qu'on en peut indiquer trois .
Tout d'abord, chez l'homme ainsi élu, les idées même de détail prennent un caractère particulier où se sentent ses aptitudes et sa vocation spéciale. L'artiste ne regarde pas la nature comme un autre homme. 11 faut qu'il trouve une expression à ce qu'il voit, à ce qu'il entend. Mais le plus souvent il n'y trouve que ce qu'il y met. C'est dire que son esprit, toujours actif cherche dans ses sensations et dans ses images des occasions de se représenter sous des formes brillantes les états divers de son âme, et que ces états enveloppent tous un secret besoin de se produire et de se communiquer. Le savant a lui aussi sa manière de voir le fait : il y voit une conséquence, donc un signe de quelque loi de la nature, et ce signe il faut qu'il le comprenne. L'homme d'action y voit une force à discipliner et à faire travailler à quelque dessein conçu par lui. Bref, chez l'un et chez l'autre, toute idée possède à
^^^.--^elque degré une vertu intrinsèque, vertu active s'il en fût, qui paraît la destiner à un mode de vie supérieur à la vie commune, et lui donne une valeur indépendante* des satisfactions banales cherchées machinalement par la foule.
L'homme prédestiné à Tinspiration devra se reconnaître encore à ce fait, qu'il se contente rarement de l'idée actuelle et présente, et qu'il veut à tout prix lui trouver une place parmi ses souvenirs et ses prévisions. C'est dire qu'il cherche toujours, et ne se sent heureux que lorsqu'il a trouvé, ce point de vue dominateur sous lequel il embrasse et retient beaucoup à la fois. Qui de nous ne côtoyé à chaque instant dans le monde un sujet de comédie^ de drame ou de tragédie ? La vie quotidienne en est pleine : ni les situations ni les caractères dont vil le théâtre ne sont en somme si extraordinaires, qu'on ne les retrouve, ainsi que l'ont remarqué tant de critiques, dans les conditions les plus communes de la vie. L'immense majorité d'entre nous marche cependant sur de tels sujets sans les regarder plus de quelques minutes ; elle ne leur fait aucune place dans ses pensées et ne construit avec eux rien
de consistant *. Un conmique de race au contraire n'entend pas un bon mot sans imaginer toute une scène. Un esprit né pour le roman ou pour le théâtre ne tombe pas sur une situation dramatique, sans vouloir la placer dans un tout ayant son commencement, son milieu, sa fin ; il cherche surtout les personnages, la passion, le fait, qui précipitera le mieux la marche des événements, dénouera le plus logiquement la crise, amènera le plus heureux dénouement. Un général inspiré ne verra pas commettre une faute à son ennemi sans chercher aussitôt tous les moyens de Ty enfoncer jusqu'au bout. Un vrai savant ne verra pas un fait sans essayer de le classer ; si aucun ensemble n'est prêt à le recevoir, il voudra lui en faire un avec d'autres faits, et si les faits connus ne lui suffisent pas, il commencera par en imaginer. Ce qu'on appelle Tidée intuitive n'apparaît jamais que dans l'esprit d'un homme qui cherche, qui est en éveil, qui se pose à chaque instant des questions, chez qui les connaissances acquises sont assez bien ordonnées pour
1. Nous pourrions renvoyer ici à un bien grand nombre de feuilletons dramatiques de M. P. Sarcey.
multiplier les chances d'association et di appel et lui faire trouver, grâce à elles, avec une apparente soudaineté, d'autres idées.
Cette rencontre des idées dites intuitives et des idées réfléchies peut s'opérer cependant de deux manières.
Tantôt c'est une impression d'autrefois, vite perçue, vite remplacée par une autre, vite chassée par conséquent du champ des souvenirs distincts, qui aura subsisté à Vétat faible. Un beau jour, elle revient et elle surprend. Comment revient-elle ? Comment surtout reste-t-elle, et comment produit-elle effet ? Un travail de recherches, c'est-à-dire un travail réfléchi d'or- \ ganisation et de groupement l'a rappelée, puis l'a retenue dans une sphère ordonnée et lumineuse où elle a trouvé sa place aisément. Un rapprochement scientifique ou esthétique permet ainsi à l'état faible de reprendre, en contact de X état fort y une clarté, une énergie, une efficacité inattendues. Le phénomène isolé rentre dans sa loi : l'attitude entrevue jadis trouve sa signification dans un tableau ; le court motif se développe, et il trouve son effet tout préparé par le
mouvement commencé dans une scène ou dans un morceau d'une symphonie.
D'autres fois, c'est l'état fort qui est ancien, et c'est l'état faible, c'est-à-dire le phénomène accidentel et insignifiant en apparence, qui apporte l'excitation d'aujourd'hui. Il est possible que cette excitation soit à peine sentie. C'est qu'alors l'esprit, conduit par l'analogie, se précipite vers les idées qui l'intéressent et quil évoque de nouveau, pour y combler une lacune et y mettre enfin le dernier trait. Mais ici encore c'est l'état fort qui apporte la vie à l'état faible. Que le réfléchi soit donc ancien ou nouveau et que l'irréfléchi soit lui-même une impression d'autrefois ou une impression d'aujourd'hui, c'est le conscient et le réfléchi qui fait toute la valeur de l'irréfléchi et de l'inconscient. Mais de tels contacts seront d'autant plus fréquents et féconds, que l'esprit sera plus habitué à chercher des rapprochements utiles, ses idées ne se sentant, pour ainsi dire, à l'aise, que dans un milieu où tout concoure et tout conspire, vivant en un mot.
Enfin l'inspiration véritable exige une volonté prèle, elle aussi, en toute circonstance, à tirer
parli de ses idées. Comme Léonard de Vinci a toujours le crayon dans la main pour saisir au vol un trait qu'il esquisse et qui, redressé ou complété, trouvera un jour ou l'autre sa place en un tableau, comme Newton est toujours prêt à faire un calcul et Claude Bernard toujours prompt à instituer une expérience pour vérifier une hypothèse * : ainsi Annibal, César, Napoléon ne laissent jamais passer une occasion ; car ils se sont préparés pour toutes celles qu'ils jugeaient probables ou même possibles, mais surtout pour celles qu'ils prévoyaient plus spécialement, par
1. L'idée intuitive veut toujours être vérifiée. Quelquefois la } vérifie ition se fait très vite, soit parce que la preuve se trouve par hasard à la portée du savant, soit plutôt parce que les faits recueillis de longue main s'adaptent tous à l'idée. Alors l'ensemble de la découverte prend un caractère de promptitude qui lui donne une apparence très saillante d'intuition soudaine et irréfléchie. D'autres fois, la vérification est plus longue, parce que le problème est plus compliqué, que toutes les données n'en sont pas encore aussi claires, que la solution n'en est donc pas aussi préparée par les découvertes antérieures. L'idée garde alors plus longtemps le carjctère de l'hypothèse. Mais ces différences de degré n'ont point d'importance. Claude Bernard avait donc raison (et nous n'admettons pas l'ingénieuse correctio.i du D' Netter) en appelant également toutes les idées intuitives idées expérimejitales.
cette raison qu'ils se les étaient ménagées euxffiômes. Yoici Napoléon qui arrive sur le champ de bataille de Friedland, où ses généraux ont 'commencé une action sanglante et confuse.
« Promenant sa lunette sur cette plaine où les Russes, acculés dans le coude deTAUe, essayaient vainement de se déployer, il jugea bien vite leur périlleuse situation, et Toccasion unique que lui présentait sa fortune, dominée, il faut bien le reconnaître, par son génie, car la faute que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour ainsi dire inspirée, en les poussant de l'autre côté de l'Aile, et en les réduisant ainsi à la passer devant lui pour secourir Kœnigsberg. » Voilà la part des efforts réfléchis du passé ; voilà la préparation lointaine. Voici maintenant comment la réflexion présente fera sortir de cette sagesse accumulée le coup de foudre victorieux : « La journée était fort avancée, et on ne pouvait pas réunir toutes les troupes françaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des lieutenants de Napoléon pensaient-ils qu'il fallait remettre au lendemain pour livrer une bataille décisive. — Non, non, répondit Napoléon ! on ne surprend
pas deux fois Tennemi en pareille faute. — Sur-le champ il fit ses dispositions d'attaque....- Jeter les Russes dans l'Allé était le but que tout le monde, jusqu'au moindre soldat, assignait à la bataille. Mais il s'agissait de savoir comment on s'y prendrait pour assurer ce résultat et le rendre aussi grand que possible. Au fond de ce coude de l'Aile dans lequel l'armée russe était engouffrée, il y avait un point décisif à occuper : c'était la petite ville de Friedland elle-même.... C'est là que se trouvait la retraite unique de l'armée russe, et Napoléon se proposa d'y porter tout son effort *... » On sait la suite, et comment l'armée russe n'aperçut la gravité du coup dont la menaçait l'audace calculée de son ennemi, que quand déjà ce coup était mortel.
Il est un autre genre d'inspirations qu'il faut se garder d'oublier, car elles font l'obscure grandeur de plus d'un héros, quand les circonstances ne les couronnent pas d'une gloire à la fois religieuse et nationale, comme celle d'un saint Vincent de Paul. Nous voulons parler des inspirations de la charité. Elles étonnent souvent plus que les