‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 58 sur 64 · Thiers, Consulat et Empire, t. Vil, p. fOl · texte numérisé non relu

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autres, non pas précisément qu*on en soit moins capable ; mais on en est moins jaloux, el Ton a toujours des raisons excellenles'pour les trouver au-dessus des forces humaines, donc invraisemblables et presque absurdes, au regard de la sagesse commune. Elles sont cependant soumises aux mêmes conditions psychologiques que celles du génie proprement dit. Comme dans une physionomie donnée l'arliste véritable voit un modèle que nous n'apercevons pas, ainsi dans le malheureux ou dans le coupable qu'il rencontre, le héros dont nous parlons voit une âme d'un prix infini. Comme le premier sait promptement éliminer de son modèle les excès ou les déviations de l'aveugle nature, ainsi le second écarle les misères de toute espèce derrière lesquelles il veut trouver l'étincelle cachée que peut toujours ranimer, même pour le bien temporel, le souffle de la grâce. Mais quelque espoir qu'il fonde sur le secours divin, il sait trop le nombre et la force des obstacles. Sa charité se fait donc un devoir d'être ingénieuse et prévoyante, persévérante et patiente, de multiplier les moyens d'action en faisant appel à tous les concours, de ne rien lais-

ser perdre des ressources même les plus menues que la Providence a pu cacher sur sa route. C'est ainsi que les historiens les plus exacts louent Vincent de Paul de « n'avoir laissé, sans le sonder, aucun des problèmes soulevés par la misère », d'avoir donné à la charité française « une impulsion savante », d'avoir fondé enfin par la combinaison de mille efforts « l'organisation ad- i mirable » de Tassislance publique K I

Mais ce qui prépare surtout les inspirations de ] ces grandes âmes, c'est que, toujours avides de faire le bien, toujours en éveil et toujours prêtes, toujours résolues à ne point laisser leur tâche inachevée, elles ne connaissent plus ces hésitations i à demi calculées, cette crainte de la responsabilité, ces faux scrupules, ces timidités intéressées enfin de la paresse et de l'égoïsme. Ce qui manque en effet à la plupart des hommes, ce ne

1. Expression de M. J. Loiseleup, dans le journal le Temps des 15 et 19 novembre 1882. L'écrivain observe justement que pour la foule ce nom rappelle surtout et presque uniquement un vieillard chauve qui se penche vers des enfanta abandonnés, les recueille et les confie aux dévouements qu'il provoque V par une allocution improvisée. Ainsi d'habitude on ramasse i la vie tout entière du grand homme en un épisode et l'épi- } sodé lui-même en un mouvement dramatique ou pittoresque' 1

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sont pas les idées! Les bonnes intentions pullulent, avec les vœux de la philanthropie et les élans, bien courts il est vrai, de la pitié. Ce sont les

hommes qui manquent à leurs propres idées : ils n'osent pas, ils ne veulent pas les suivre. Et pourtant, quand nous parlons d'une inspiration justement vantée, qu'admirons-nous, sinon l'œuvre qu'elle a fait créer, l'action qui l'a suivie ? Une inspiration qu'on n'écoute pas et qu'on ne suit pas jusqu'au bout n'en est plus une. C'est une imagination, c'est une rêverie plus ou moins prononcée, comme en ont tous les faiseurs de plans de campiagne en temps de guère, tous les réformateurs d'abus en période électorale, tous ceux qui chaque matin trouvent des sujets de drames dans la lecture des faits divers ou dans les incidents des tribunaux. Bref dans l'ordre de la charité pasplusqu'ailleurs, le phénomène del'inspiration n'est un élan subi par une âme où la volonté proprement humaine a disparu : c'est par excellence le triomphe de cette volonté armée et exercée de longue date, fortifiée de toutes les résistances qu'elle a vaincues et de^tous les concours qu'elle s'est assurés par ses habitudes de chaque jour.

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L'inspiralionn'est doncpas un fait indécomposable. Il est aussi complexe que le génie même dont il est la plus éclatante manifestation. Il est rare en effet que le ^grand homme ne travaille qu'à une tâche unie, toujours la même, où les difficultés s'enchaînent en une série visiblement continue. Très souvent les problèmes, les obscurités, les dangers se dressent inattendus sur sa route ; et quelquefois les situations mêmes qu'il a créées, dans son drame réel ou fictif, ne semblent avoir d'autre issue que ce qu'on appelle un coup de théâtre. L'inspiration par laquelle il résout le problème, triomphe du danger, dénoue la crise, ne peut cependant qu'être rattachée par dés liens étroits à toutes les lois de son art et de sa science. C'est qu'il ne s'agit pas simplement de nous surprendre : une grande absurdité nous surprend tout comme une grande vérité : mais la première nous irrite, et la seconde nous ravit. Pour produire ce dernier effet, le coup de théâtre d'une tragédie, par exemple, ne doit être en opposition ni avec les caractères des personnages ni avec la logique des événements qu'a produits l'antagonisme de leurs passions. Lacon-

linuîlé que nul ne soupçonnait doit devenir visible après coup. C'est de la même façon qu'un plan de campagne ou de bataille, incompris de celui qu'il déroute , apparaît ensuite si lumineux et si simple, aux yeux de tous. La surprise est même d'autant plus irrésistible et triomphante, qu'elle a été mieux préparée par les calculs d'un général bien au courant des forces ennemies comme des moyens dont il disposait pour les vaincre. Car la surprise. heureuse et pour amsi dire esthétique s'oppose bien à l'attente facile «t vulgaire ; mais l'action qu'elle décide, tous l'auraient aussi bien prévue qu'ils réussissent ensuite à la comprendre, s'ils avaient eu lé regard aussi profond que celui qui a tout concerté pour la produire *. Ainsi l'inspiration a sa source profonde et cachée là où le génie luimême a la sienne.

Pour résumer toute cette étude, le génie est

4. Voyez dans Thiers et dans Lanfrey, la ppéparalion du passage du Danube, au sortir de l'île Lobau, et le coup de théâtre du débarquement devant les hauteurs do Wagrain.

une forcé qui, loin de se refuser à l'analyse, implique, ce nous semble, l'harmonie de dons distincts, mais nécessaires Tun à l'autre. Le premier de ces dons, c'est de concevoir quelque chose de grand. Mais une grande œuvre, un grand dessein, suppose un nombre considérable d'idées dont on perçoit les rapports et qu'on peut tenir toutes unies sous son regard, pendant un temps plus ou moins long. La force cérébrale nécessaire à cette attention soutenue et prolongée, qui se répand sans se diviser et se multiplie sans s'affaiblir, n'est donnée qu'à un bien petit nombre* d'intelligences ; mais elle est nécessaire dans tous les ordres de travail, pour que ce travail aboutisse à des œuvres supérieures. Ainsi le grand savant saura bâtir pièce à pièce et contemplera longtemps sans fatigue ses figures idéales, ses constructions algébriques et les longues suites de ses raisonnements abstraits ; le grand musicien entendra sans peine des sons variés et nombreux* qui, soit simultanés, soit

1. « Beelhoven composait ep marchant et n'écrivait jamais une seule note avant que le morctau dont il avait le plan dans la tête fût entièrement achevé. » (Fétis.)

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successifs, tendront nalurellement à se mettre d'accord ; le grand peintre ne laissera pas se confondre ou s'évanouir les traits ou les couleurs qu'il aura vus ou imaginés, et qui lui auront paru aples à faire scène; le grand capitaine verra clair dans lafuméè du combat. On voit aisément sous ces différences ce qui constitue l'unité de ce premier don du génie. C'est par lui que la patience, réclamée par BufiFon, que la mémoire, dont on dît souvent tant de merveilles, sont si différentes chez l'homme de génie de ce qu'elles sont chez l'homme médiocre et chez le sot. Est-ce uniquement par la quantité qu'elles sont supérieures ? Non certainement. On peut même dire que ni cette patience (malgré le sens primitif du mot), ni cette mémoire du grand homme ne doivent être passives et résignées à tout subir. Car le bel avantage que ce serait de se souvenir bon gré mal gré de toutes les sottises qu'on a entendues ! On sait d'ailleurs que la surexcitation, l'agrandissement de la mémoire est dans certains cas une maladie qui ne profite guère à l'intelligence. Mais, chez le grand homme, la ténacité de la patience et la richesse de la mémoire sont beaucoup plutôt

effets que causes du génie. La première ne se consacrera chez eux qu'à des travaux dont l'imporlance, vue -d'un coup d'œil d'ensemble, aura puissamment intéressé Tin lelligence qui les dirige. Ainsi ce n'est pas précisément parce qu'il a été patient, que Newton a découvert l'attraction ; c'est parce qu'il la pressentait et voulait la démontrer à tout prix, qu'il a eu cette patience que l'on a vue. La seconde retiendra surtout ce dont de la réunion est commandée par des affinités scientifiques ou esthétiques. C'est aussi cette force de conception qui tantôt abrège le raisonnement (il abrège tout, parce qu'il voit tout, a-t-on dit de Montesquieu), tantôt donne les moyens de le conduire pas à pas, et sans déviation, jusqu'au bout.

Concevoir ne va sans doute point sans imaginer. Mais l'imagination du grand homme * ne borne pas son rôle à soutenir par une représentation telle quelle les efforts de l'entendement. Elle anticipe inévitablement sur le possible et sur l'avenir ; elle met en suspicion les expériences et

1. Nous ne parlons pas ici du poète et de Tartisle, pour qui la vérilé serait par trop évidente.

les raisonnements qui n'aboutissent pas encore à un ensemble assez bien lié pour exprimer l'action d'une force puissante, partout d'accord avec ellemême. Une telle exigence tient toutes les facultés en éveil ; elle ne les laisse pas s'endormir dans des demi-satisfactions, mais elle ne les laisse pas non plus se décourager. Ce qu'on imagine fortement, on le croit toujours possible, et on est toujours prêt à faire un dernier effort pour le réaliser tel qu'on se le représente. Christophe Colomb, Newton, Léonard de Vinci nous l'ont assez prouvé l'un et Tautre.

L'homme de génie seul conçoit et imagine, disons-nous, un grand dessein; mais cette grandeur n'est pas seulement dans le nombre des effets matériels produits ou à produire; elle est surtout dans l'intensité des sentiments que ces actes sont appelés à exciter chez lesautres hommes. Et quels sentiments? Des sentiments d'admiration sans doute, mais ne craignons pas de dire aussi de respect, d'amour et de reconnaissance. Il est plus difficile de faire le bien que de faire le mal. Semer autour de soi la haine ou l'épouvante est à la portée de ces hommes trop nom-

breux qui flottent entre le scélérat et l'imbécile, comme un Néron, comme un Ravaillac, comme un communard ou un nihiliste. Il n'appartient d'exciter l'enthousiasme qu'à des âmes mêlées de force et de bonté. Ce n'est pas que le grand homme ne soit souvent impitoyable dans l'exécution complète et sans merci de ce que lui semble exiger|le succès de son dessein ;mais son dessein, tant qu'il ne dévie pas, est bon et bienfaisant dans son ensemble ; c'est donc en somme l'amour qui l'emporte sur l'égoïsme et sur la haine, dans l'âme de celui qui l'a conçu. Ce mot semblera-t-il banal ? Cependant si aimer le plaisir, la richesse ou un travail modéré, si même aimer la réputation et les honneurs est à la portée d'un certain nombre, il n'est donné qu'à bien peu d'aimer la vraie gloire, c'est-à-dire de faire de la grandeur de la patrie ou de celle de l'esprit humain comme son bien propre et personnel, et de s'y dévouer jusqu'au sacrifice. Or un tel amour est nécessaire à l'entretien de cet enthousiasme ardent et continu, sans lequel nous ne comprendrions ni tant d'efforts d'imagination, ni tant de persévérance et d'énergie, et qu'en fait nous

remarquoDs chez tous les grands J:ionimes de rhîstoîre.

Nous ne nous arrêterons pas maintenant à prouver que cet amour ne s'en tient pas à des rêveries plus ou moins brillantes et à des vœux plus ou moins ardents, mais qu'il agit. Le génie ne se passe donc point de la volonté, toujours prêle à prendre, quand il le faut, le pinceau, la plume, la parole ouTépée, et qui mesure la valeur de ses conceptions, non seulement à leur grandeur idéale, mais à la possibilité de leur exécution et à la solidité des résultats qui doivent en sortir.

Cette volonté enfin ne se manifeste .pas uniquement dans les préparatifs qui achèvent la conception proprement dite et réunissent par avance, en les inventant, s'il est nécessaire, les moyens d'exécution ; elle se manifeste dans l'exécution même par la présence d'esprit, par la vigueur, par la ténacité dans la résistance ou la rapidité dans l'attaque, par l'emploi judicieux et résolu de tous les moyens opportuns. Le grand poète ou est naturellement ou s'est rendu familier avec la rime, et c'est cette familiarité qui souvent

lui vaut ses plus heureuses inspirations * ; le grand musicien connaît toutes les ressources de l'instrumentation et des voix, comme le véritable homme de théâtre connaît son métier^ comme le grand homme de guerre sait manier les moyens d'action dont il dispose, les séparer ou les grouper, suivant les exigences du temps et du lieu.

Nous ne savons si cette analyse ne semblera pas à quelques esprits excessive, et si Ton n'y verra pas une sorte de programme compliqué dont le génie est toujours prêt à se moquer impunément. Il nous reste donc à la justifier, en montrant qu'elle nous explique deux faits bien connus. Elle nous explique d'une part l'originalité qui, chez les grands hommes, s'allie à une sorte de parenté mutuelle ; car si les mômes élé-

\, Voir par exemple un des plus charmants passages d'Alfred de Musset :

Si jamais là tète qui pon-he

Devient blanche.

Ce sera comme l'amandier,

Cher Nodier !

Cfl qui lo blanchit n'est pas l'âge

Ni l'orage, Muis la douce rosée en pleui's

Dans les fleurs '.

Il est bien évident que c'est la rime d'amandier et de Nodier qui a suggéré celte gracieuse peinture.

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ments se relrouveot chez eux tous, c'est tantôt ' un, tantôt Tautre qui domine et qui fait le carac- •ère de Tensemble. Elle nous explique encore le ticmibre considérable de ces hommes qui ont approché du génie sans y atteindre, parce que tel ou tel élément leur a manqué, sans éire suffisamment compensé par l'extraordinaire supériorilé de Tun des autres.

On dit Très^souvent de tel ou tel grand homme qu'il est complet, et avec raison, ce semble, car ce n'est pas trop de toutes les forces de noire nature pour produire ces œuvres sublimes, qui passionnent toute une époque et transforment souvent tout un pays*. Chaque grand homme a cependant sa physionomie personnelle. Ici, c'est l'imagination qui supplée en maint endroit à la vue directe des objets ; là, c'est le calcul et la raison qui voient tant de choses avec une telle netteté, qu'elles laissent bien peu à imaginer. Chez l'un, la conception est naturellement si prompte et si maîlresse de l'exécution, que les

1 . Voyez ce que nous avons dit, dans notre douxièmo chapitre, page 80, sur le grand dessein, et dans nolrq trolilèmo chapitre sur les rapports du grand homme et do ion mlllou.

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intermittences de la volonté sont pour lui peu dangereuses. « Il reprend son travail, Tabandonne, s'en distrait, s'en détourne, il y revient après une longue absence, comme s'il ne l'avait jamais quitté ^ » Chez l'autre, c'est surtout la volonté quia été la puissance créatrice. Voici le grand Frédéric. Sainte-Beuve, qui juge avec une égale sagacité les génies de tous les genres, a pu dire de celui-ci : « En général, on n'aperçoit dans aucune des qualités de Frédéric cette fraîcheur première qui est lé signe brillant des dons singuliers de la nature et de Dieu. Tout chez lui semble la conquête de la volonté et de la réflexion agissant sur une capacité universelle, qu'elle détermine ici ou là, selon les nécessités diverses*. » N'insistons pas davantage. Il est inutile de refaire

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