Fromentin, sur Rubens, dans les Maîtres d'autrefois
2. Causeries du lundiy tome III. Il y revient encore ailleurs : « Frédéric-le-Grand se forme lentement; il s'essaye, il entame, il échoue, il revient à la charge, il s'y prend et s'y reprend maintes fois. Cela est sensible dans les deux premières guerres de Silésie. Cela le sera jusqu'à la fin, et au milieu de ses plus belles combinaisons de la guerre de Sept Ans... Jamais on n'a mieux vu le parti pris à l'avance d'être un grand prince et le ferme propos de faire supérieurement tout ce qui concerne le mélier de roi. » (Causeries du lundi, tome VIL)
le parallèle de Turenne et de Condé, de rappeler ce que nous avons dit de Mozart et de Beethoven, deFénelon et de J.-J. Rousseau, etc.
Le second point mérite peut^tre que nous nous y arrêtions un peu plus. Il est certain que Fliistoire des lettres, des arts et de la politique est remplie de ces candidats au génie qui, malgré Testime justifiée de ceux qui connaissent leurs travaux, n'ont pas, somme toute, obtenu de la postérité le titre de grand homme. Or l'examen de leurs droits montre bien vite ce qui a manqué à chacun d'eux.
Prenons par exemple cette générosité, cette flamme d^amour etdebonté, cette ardeur enthousiaste pour ce qu'il y a de plus sublime dans son art, que nous avons jugée nécessaire au génie. Assurément, elle n'a pas tout à fait suffi à ces héros, tels que Thraséas, Germanicus, Godefroy de Bouillon, Bayard, Savonarole, l'Hôpital, Jean Bart, Plélo, Montcalm, Ney, Manin; elle n'a pas suffi à des philosophes comme Gerson, comme Jordano Bruno, comme la Boétie»
comme le P. André, ou à des maîtres comme Rollin ; elle n'a pas suffi complètement à des ar-
listes Gomme Léopold Robert, Ary Scheffer, Berlioz, à des poètes comme Gilbert et Casimir Delavigne ou Klopstock, à des savants comme Paracelse ou Van Helmont. Elle les a poussés près du but, elle ne les a pas portés jusqu'à lui, n'ayant pu suppléer absolument ou à la netteté, ou à l'ampleur des idées, ou à l'éclat de l'imagination, ou à l'énergie suivie de la volonté. N'est-ce pas elle en revanche qui a fait défaut à ces ambitieux, pleins de talents, de ruse ou d'audace,, qui, tout en agissant sur leur époque, quelques-uns même en la troublant, n'ont su être ni les chefs ni les coopérateurs glorieux des grandes chosesauxquellesles destinait leur intelligence, les Catilina, les Guise, les Retz, les Albéroni, les Sieyès, les Talleyrand, peut-être lesMoreau et les Bernadotle? Si Talleyrand eût réussi, lorsqu'il en était temps encore, après Austerlitz, à calmer l'ivresse de Napoléon, son rôle certes était beau. Il fit de louables efforts sans doute pour adoucir les prétentions du vainqueur. Mais s'il eut le mérite de conseiller la modération, il n'eut pas celui de la faire prévaloir. Et pourquoi? « A{?nan{ à plaire plusqiCà contredire^ dit Thiers, ayant, en fait de
^' politique européenne, des penchants plutôt que '- des opinions... il n'avait pas auprès de son souvef rain le crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. « Ajoutons, ce qui est dans la pensée de l'historien que nous venons de citer, un cœur généreux, et ne cherchons pas d'autres causes. C'est que les parties divines de Y ari de gouverner, dont on parle si souvent, sont comme les parties divines de l'art d'écrire: c'est le cœur qui les donne, car c'est lui qui donne, avec la bonté, la sincérité communicative, l'entraînement contagieux vers un but d'autant plus grand qu'il dépasse de plus haut les intérêts personnels les soins subalternes de l'amour-propre et les fantaisies passagères. Prenons un autre exemple. jQu'a-t-il manqué à ce général, qui, tenant eji main la fortune de son pays, contraignit ses troupes Jb, rester dans une situation intermédiaire entre la victoire et la défaite, avec l'espoir d'être «accepté par le vainqueur comme le représentant de la nation et l'arbitre de ses destins ? Il lui a manqué d'aimer assez son noble métier pour ne regarder que le champ de bataille et aller droit devant lui, là où l'appelaient le devoir et l'hon-
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iieur. La France se dira longtemps que cela. peutêtre eût suffi. Déshonneur à part, nous rangerons dans la même catégorie ces écrivains d'un si vaste savoir et de tant d*esprit, qui en fin de compte n'ont pas plus ajouté aux forces de la pensée humaine que les précédents n'ont ajouté à la grandeur de leur patrie : ainsi les sophistes de la Grèce, ainsi les Gassendi, les Saint- Évremond, les Grimm, les Restif de La Bretonne. D'un autre côté, on en rencontre qui, à un moment ou à un autre, ont vu très juste, mais qui n'ont pas eu l'énergie ou la constance nécessaires pour agir avec efficacité. Tel fut le plus habile et le plus ingénieux des adversaires de Napoléon, l'archiduc Charles, si souvent battu pour n'avoir pas exécuté tout ce que son propre plan lui commandait*, tandis que la fougue ou la ténacité ont porté tout près de la grandeur des Bliicher et des Welling-
i. Voyez surtout, pour les suites d'Essling et de Wagram, ' Thiers, Consulat et Empire^ tome X, pages 349, 351 : « L'archiduc Charles pouvait se faire et se fit ces raisonnements, qui étaient sages, qui méritaient même d'être approuvés, s/, adoptant. un pareil plan, il le suivait dans toutes ses consé- ^ quences, s'il employait le temps qui allaK s'écouler à renforcer \ l'armée autrichienne, etc., etc. »
Ion. Enfin, on peut trouver des personnages très justement célèbres et dont la gloire cependant a pu être assez gravement compromise par Texcès de rimagination sur la raison ou sur la volonté : tel est dans l'histoire Charles XII, tels en poésie Ronsard, en philosophie Swedenborg, à la tribune Camille Desmoulins, Vergnîaud, Barnave; tel avait failli être Diderot.
Si élevé donc qu'il soit au-dessus de nous tous, le génie confine et touche à nous tous, par toutes les conditions de son développement, parles liens qui l'unissent à sa patrie et à sa race, par la lente élaboration de l'hérédité qui le prépare dans les familles les plus obscures, par la coopération indispensable du milieu, par la manière dont il concentre sous un point de vue dominant et fait triompher avec une force d'action décisive, les idées, les désirs, les imaginations, les efforts qui s'ébauchent ou qui s'agitent, aussi bien dans les rangs de ses adversaires que dans ceux de ses admirateurs et de ses soldats, par la nécessité qui s'impose à lui comme à nous, de pénétrer incessamment de son esprit le déterminisme des événements, de mêler aux forces brutales de la
nature et même de Thisloire les forces morales qui développent, en lui les sentiments auxquels il cède, autour de lui les sentiments qu'il inspire. Le grand homme ne cessera donc jamais d'être nécessaire à l'humanité ; car plus les éléments du travail commun sont riches, plus ils risquent d'engendrer la confusion, l'incohérence et la lutte. L'homme de génie esl à un moment donné, pour la vie de sa patrie et de son époque, ce que le cerveau est pour la complexité de l'organisme, coordonnant tout, disciplinant toutes les forces secondaires, donc dirigeant tout vers un même but, et recevant néanmoins ses aliments du travail et des actions infiniment petites de l'organisme qu'il anime.
11 est bon d'avoir ces vérités sous les yeux, dans un temps où les progrès sans fin de la démocratie donnent à croire, à quelques-uns de ses partisans, qu'elle tient le grand homme pour suspect et travaille à le rendre inutile ; à quelques-uns de ses ennemis, qu'elle le rend tout simplement impossible. Nous n'avons point à prendre parti dans un conflit d'hypothèses qui disposent, chacune h leur façon, de notre avenir
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social ou politique. Nous poserons seulement celte question : Pourquoi la démocratie serait-elle jalouse du génie, s'il est prouvé que chacun peut, non pas certes y arriver, mais tout au moins y préparer quelque descendant inconnu ; s'il est prouvé que, loin de faire autour de lui le vide et la solitude, le grand homme est essentiellement celui qui fait appel à ce qu'il y a de meilleur dans son époque, qui élève les esprits et les courages de ses amis plus haut qu'ils n'eussent pu atteindre sans lui, qui, parmi les esprits trop dédaignés du passé, réhabilite ceux qui ont été ses précurseurs, qui affranchit surtout ceux qui l'écoutent de la servitude des systèmes en décadence ? Nous n'oublionspas que le grand homme finit quelquefois par des excès suivis de défaites, où risquent un instant de sombrer, soit le bon sens et le bon goût publics, soit la puissance et la liberté nationale. Souhaitons donc d'en venir à un état social tel que, tout en préparant et en secondant les génies, nous soyons à même de les contenir à temps; ce doit être là notre idéal. Mais appliquons-nous aussi à distinguer les faux grands hommes des véritables, et défions-nous des sots