‹ Psychologie des grands hommesChapitre 15 sur 98 · M. Th. Ribot · texte numérisé non relu

M. Th. Ribot

XXII PSYCHOLOGIE COMPAIIÉE.

le composent, ainsi la mémoire est résolue en des mémoires. Dire que chaque sens a la sienne et que telle personne a, par exemple, la mémoire des yeux plus tenace et plus nette que celle de Touîe, n*est pas assez. 11 faut dire que chaque cellule de Téconomie, par cela seul qu*elle hérite des états qui Tout précédée, se montre douée d'une véritable mémoire. On a beau dire que ces cellules se renouvellent incessamment, l'une chassant l'autre. Les maladies infectieuses n'impriment-elles pas aux tissus vivants, à leurs éléments présents et à venir, pour l'existence tout entière, une modification indélébile? Ainsi, sous Finfluence d'une impression suffisamment vive, les cellules s'imprègnent si profondément qu'elles communiqueront cette imprégnation à celles qui viendront successivement prendre leur place et jouer leur rôle, héritant de leurs aptitudes innées ou acquises. La mémoire et Thérédîté seront ainsi deux formes d'une même loi : cette loi, c'est la tendance de chaque vivant, simple ou complexe, à engendrer des formes semblables aux formes auxquelles il s'est antérieurement habitué.

La. diversité des éléments vitaux, si nous en croyons cette théorie, explique donc la diversité des mémoires, comme elle expliquait la variété des imaginations. Quant aux maladies de la mémoire, elles ressembleront à toutes les maladies, sans exception, qui ont pour cause tantôt Taffaiblissement et la disparition progressive d'un élément nécessaire à l'existence du tout, tantôt l'excès de vitalité d'un de ces éléments qui détourne à son profit la nutrition nécessaire aux autres. C'est ainsi qu'on explique, ici ces disparitions partielles de souvenirs emportant tout d'un coup, comme une avalanche qui tombe et qui fond, des périodes entières de la vie, là ces résurrections inattendues de souvenirs endormis qui vous transportent trente ou quarante a,ns en arrière et

PSYCHOLOGIE COMPARÉE* XXUI

VOUS laissent indifférents à la vie présente, oublieux des événements de la veille.

Je vous fais grâce pour aujourd'hui des explications analogues de Thabitude, résolue, elle aussi, eu une multitude de petites tendances locales qui luttent entre elles pour Texistence jusqu'à ce qu'elles s'accordent •assez pour créer par leur ensemble un courant unique et suivi. Je laisse également de côté la théorie de ces constructions mentales procédant par lente accumulation, de telle sorte que, d'un bout à l'autre de l'échelle de la vie intellectuelle, les conceptions et les systèmes différeraient uniquement par la quantité de leurs parties. Mais voici une dernière nouveauté qui, dépassant toutes les précédentes, prétend les envelopper toutes et leur apporter leur couronnement définitif : c'est celle qui fait de tout individu une collection, une colonie, une société dont l'importance dépend uniquement , assure- t-on, du nombre et de la cohésion organique des associés.

Le sens commun et même la science pensaient jusqu'à présent qu'un nombre plus ou moins grand d'individus, rapprochés par des intérêts communs, par un mutuel échange de services, pouvaient avoir conscience, chacun de leur côté, du lien qui les unissait; qu'ainsi le senti-' ment social, la conscience sociale, si l'on veut, n'avait de fond que dans les consciences ii;idividuelles, que là seulement était la source de ces sentiments de bienveillance et de sympathie, de ces actes de dévouement, tout au moins de coopération, d'entente finale et. de concours qui, par leur réunion et leur persistance, font toute la substance de la vie sociale. Qu'ensuite l'individu puisât largement dans ce milieu pour alimenter sa propre vie; que, placées les unes à côté des autres, les activités particulières se multipliassent au lieu de s'additionner; bref, que chacun de noua dût beaucoup à la société, c'est

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