F. Brunetière, Revue des Deux Mondes du 15 avril
s'efforce de dégager les lois générales dont la suite de leurs états paraît être la révélation.
Eh bien, de même, la psychologie se demande s'il n'y a aucune loi qui préside à la formation, à Tapparition, aux succès, aux épreuves, aux revers, à l'influence, à la renommée des hommes que la postérité qualifie de grands. A-t-elle le droit de le faire? Elle a toujours celui de l'essayer, et elle en use, quitte à laisser discuter les résultats auxquels elle se flatte d'être arrivée.
L'écrivain que je viens de citer dit à la fin de son travail : « Toutes les fois qu'on essaye de formuler les lois du talent, mais surtout celles du génie^ c'est une tentative pour transformer la critique en une science, et la détourner par conséquent de son objet propre, qui est de démontrer en quoi Racine diffère de Shakespeare, et non pas ce qu'il y a de commun entre Racine et Shakespeare ».
S'est-il trouvé des littérateurs qui aient eu l'idée de transformer ainsi la critique et de ne faire que de la psychologie ou de la théorie littéraire, à propos de chacun des écrivains qu'ils étudiaient? C'est affaire à eux de soutenir leur tentative et de la justifier par le succès. Mais la psychologie proprement dite ne tient pas du tout à détourner la critique de ses méthodes préférées. Efle demande seulement que, sous prétexte de défendre ses propres frontières, la critique ne mette pas en interdit celles des autres.
Il est vrai que la critique croit avoir une raison
pour condamner d'avance ces tentatives de la psychologie comparée, quand elles s'appliquent aux grands hommes. Il prétend que € le propre du génie est d'être individuel, comme le propre de son œuvre est d'être irrecommençable ». C'est toujours la même confusion ! Le génie de Racine, oh ! assurément, il est individuel, et Ton ne découvrira jamais l'art de faire naître un second Racine. Mais cela n'est pas seulement le propre de Racine : c'est le propre de tout le monde : jamais père et mère de famille ne « recommenceront » exactement l'enfant qu'ils ont perdu. Cela revient à dire que le génie individuel est individuel, comme le caractère de chaque personne lui est personnel, ce dont on n'a jamais douté.
Aller plus loin et dire que dans le génie de chacun des grands écrivains, des grands pohtiques, des grands artistes, tout, sans exception, est individuel, c'est d'abord trancher d'un mot ce qui est en question. C'est de plus aller à rencontre de faits qui, pour un homme sans parti pris, semblent cependant bien évidents. Comment dire qu'entre l'auteur de Macbeth et celui de Phèdre « il n'y a rien de comparable, absolument rien, ce qui s'appelle rien », lorsqu'une ligne après on écrit soi-même : « Ayant reçu l'un et l'autre le don du théâtre, et l'un et l'autre ayant pratiqué le même art... ». Est-ce donc n'avoir rien (Je comparable que d'avoir reçu en commun pareil « don » et que d'avoir pratiqué avec un succès égal, sinon identique, un art
dont aucune critique ne se fait faute, j'imagine, de marquer les caractères, les conditions, les lois, les ressources, les exigences? Il y a déjà là de quoi restreindre cette exubérance d*adverbes négatifs. Cependant je lis encore : « Si vous croyez découvrir entre eux quelque autre chose de commun que ce qu'ils ont de différent, vous vous tromperez, sans aucun doute; et ce quelque chose pourra bien leur appartenir en tant qu'hommes, faits comme tous les hommes, mais non en tant que Shakespeare et Racine, c'est-à-dire à titre d'hommes de génie ». Quoi! entre ce qui les fait hommes, bâtis comme tous les hommes, et ce qui les fait Shakespeare et Racine, il n'y a rien d'intermédiaire et rien qui leur soit commun avec d'autres représentants de l'espèce humaine? Laisseznous au moins y regarder : notre curiosité ne fera de tort à personne. Elle est d'ailleurs encouragée par des apparences assez sérieuses. Dans Socrale, il n'y a pas seulement un homme de chair et d'os, puis l'individualité inimitable, mystérieuse, inexplicable même, si vous voulez, de Socrate; il y a un Grec, il y a un philosophe; il y a même un grand philosophe. Il y a dans Shakespeare un Anglais et dans Racine un Français; dans l'un et dans l'autre il y a un chrétien, un homme moderne (au sens large du mot) et nourri néanmoins de la connaissance de l'antiquité. Pourquoi nier de prime abord qu'il y ait chez •tous les deux une grandeur ou puissance
d'humanité, autrement dit un génie offrant dans l'un et dans l'autre des traits reconnaissables et comparables? Le génie particulier de tel grand homme ne se recommence pas : le génie pourtant se renouvelle. Après avoir fait Platon, la . philosophie grecque n'a pas produit un second Platon, mais elle a eu un Aristote. L'a-t-elle eu par hasard? Ce renouvellement se fût-il opéré partout, dans quelque milieu, dans quelques circonstances que ce fût? ce n'est pas probable, mais pourquoi? Si le génie a des conditions qu'on peut indiquer, c'est qu'il a une certaine nature qu'on peut chercher à découvrir. Ce qu'un être devient dépend sans doute en très grande partie de ce que les conditions extérieures lui donnent ou lui refusent, lui défendent ou lui permettent ; mais le rapport qui existe entre ces conditions mêmes et l'essor plus ou moins heureux de son développement suppose aussi que cet être a sa vie intime, son caractère durable et ses lois ; car les mêmes conditions de milieu qui arrêtent, par exemple, la propagation d'une essence ou d'une race favorisent la survivance d'une autre.
Il semble donc bien qu'il y ait deux choses à étudier dans le grand homme : comment il se fait et ce qu'if est. Ces deux problèmes s'enchaînent mutuellement, et tous les deux relèvent de la psychologie comparée.
En effet, si original qu'il soit, le grand homme
tient à Thumanité et à tous ceux qui la représentent avec lui. Son génie se surajoute à ce qu'il a de commun avec eux tous et à ce qu'il a de commun avec plusieurs d'entre eux. En s'y surajoutant, il le dépasse et s'en distingue; mais, encore une fois, il y tient. S'il en était autrement, tout grand homme serait un miracle ou un monstre. Encore les monstres ont-ils des lois ; car il est classique aujourd'hui que les phénomènes pathologiques se rattachent d'une certaine manière aux lois de la physiologie générale.
D'un côté, le grand homme, si extraordinaire qu'il soit, ne peut être séparé ni de ses aïeux, ni de ses contemporains, ni de ses successeurs, ni de ses maîtres, ni de ses disciples, ni de ses amis, ni de ses ennemis. N'est-ce pas avec les autres hommes, avec les autres artistes, avec les autres savants qu'on le compare, pour déclarer qu'il est égal à ceux-ci et supérieur à ceux-là? Puis, no mesure-t-on pas la plus grande partie de sa valeur à l'action qu'il a exercée?
D'autre part, peut-il y avoir du génie sans raison, du génie sans imagination, du génie sans travail et sans volonté ? Si oui, comment donc le génie supplée-t-il à ce qui lui manque? et comment s'y prend-il pour aviver ou pour charmer ainsi chez nous des facultés qui lui font défaut? Si non, quelle dose ou quel mode de réflexion, d'imagination et de volonté faut-il pour arriver à ce que nous appelons le génie? — Ces deux ordres de questions relèvent donc
bien de la psychologie, soit de la psychologie individuelle, soit de la psychologie sociale, qui, d'ailleurs, ici comme partout, sont inséparables Tune delautre. Je sais qu'il y a des gens pour nier Tune et des gens pour nier l'autre. Ceux-ci prétendent que tout est individuel, et ceux-là que rien ne Test. Il n'y a pas plus lieu de s'arrêter aux objections des premiers qu'à celles des seconds. La psychologie, en général, est la science de l'âme humaine. Or, Tâme humaine est aussi intéressante et aussi utile à étudier dans la vie sociale que dans la vie individuelle. A côté des produits de l'imagination et de la passion, de la raison et de la volonté qui s'élaborent dans ma conscience close, il y a les passions nationales, il y a les œuvres collectives de la poésie ou de la religion populaire ; il y a enfin ces échanges qui s'opèrent entre un siècle et l'homme qui le personnifie, entre un peuple et le héros qui le sauve ou qui achève de fixer ses destinées. Entre ces deux modes de développement de l'intelligence et des passions humaines, il y a un lien continu. Aucun homme, qu'il soit grand ou qu'il soit petit, ne vit seul, ne se développe seul, et n'agit seul; mais quelle que soit l'importance de ce qu'il reçoit, il faut bien qu'il se l'approprie et qu'il en fasse un tout qui existe, c'est-à-dire qui soit individuel. Il faut bien aussi que ce que la société met en commun pour le conserver, l'agrandir et le propager, elle Tait reçu de personnes réelles et vivantes, faisant
d'elle autre chose qu'une abstraction. Or, je soutiens que nulle part ces deux ordres de conditions ne se tiennent d'aussi près que dans l'existence des grands hommes. Il n'y a rien de si individuel que le grand ^ homme; mais il n'y a rien non plus qui soit si national d'abord et ensuite plus humain, plus universel en un mot ; sans cela, comment se soutiendrait sa réputation et d'où partirait son influence?
Mais qu etudierons-nous dans le grand homme?
Il faut se borner. Chercher en quoi il ressemble au reste des mortels, c'est h quoi s'amusent bon nombre d'esprits ingénieux : on trouve intéressant de rechercher comment les plus célèbres personnages mangent , boivent, aiment , se promènent , sont malades et se guérissent, puis meurent. On pouvait supposer qu'ils cédaient à toutes ces lois de la nature comme les plus obscurs membres de l'humanité, et on n'avait guère de chances de se tromper. Il a été quelquefois tiré de ces ressemblances une conclusion qui avait la prétention d'être piquante et qui n'était qu'enfantine, tant elle était évidente. « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Assurément! Ce n'est pas avec son valet de chambre que l'homme de génie médite, prépare ou exécute ce qu'il fait de grand. Il n'y a jamais rien de grand dans la façon dont un homme, quel qu'il soit, s'éveille, s'habille, dîne et se couche. C'est avec son chef d'état-major et non avec son domestique
qu'un homme de guerre fait son plan de campagne ; c'est avec ses collègues de l'Institut ou avec les meilleurs de ses élèves qu'un savant discute ses hypothèses; ce n'est pas avec le brave homme qui balaye son laboratoire.
Mais, en cherchant bien, on a tiré de ces comparaisons une conclusion toute différente. On a cru voir que le grand homme ne faisait absolument rien comme les autres et qu'en tout il apportait une étrangeté d'allures, une recherche de l'exception qui, même pour les habitudes les plus vulgaires de l'existence, achevaient de le mettre en dehors du reste des hommes. 11 y a peut-être ici quelques faits spéciaux à éclaircir, quelques difficultés de détail à résoudre ; mais avant d'en venir là, il est bon de faire justice, non pas de la méthode, mais de l'absence complète de méthode avec laquelle ont été préparées quelques élucubrations de cette nature.
Prenez un groupe d'hommes quelconques : prenez des professeurs, prenez des ecclésiastiques, des artisans, des militaires; vous trouverez dans chaque profession ce que vous trouvez dans l'ensemble de l'humanité, vue pêle-mêle, à savoir, la plus grande diversité de vertus, de faiblesses, de misères, et la plus grande diversité de destinées. Je ne nie pas que certains métiers exigent des qualités spéciales et, après les avoir exigées, les développent. Ainsi l'état militaire n'appelle à lui que des gens qui se sentent quelque courage; puis, ce courage, il l'exerce et le
fortifie. Mais pour tout ce qui ne touche point aux nécessités professionnelles, que de variétés, que d'oppositions! Pourquoi les goûts, les appétits, la tendance à contracter une maladie ou à s'en garantir, se ressembleraient-ils chez les uns et chez les autres? En réalité, on ne voit guère de groupe social qui, pour tout ce qui touche à ces caractères généraux et (dans un sens) indifférents, n'offre la gamme complète des états humains. Il était donc à présumer que les grands artistes, les grands savants étaient, en leur qualité d'hommes, soumis à la même loi. Mais, en partant de cette idée a priori qu'ils n'avaient leurs semblables en rien, on a cherché parmi eux les extrêmes : on les a trouvés, on les a mis en relief; puis on a négligé systématiquement tous les états intermédiaires et moyens. Voilà ce qu'on a appelé la démonstration du caractère anormal, excentrique, maladif, « dégénéré », ou « progénéré » des grands hommes.
Personne n'a plus cultivé ce système facile et puéril que M. Lombroso. Dans son livre sur V Homme de génie *, il passe en revue toutes les personnes célèbres qui, à sa connaissance, ont eu une petite taille, comme Horace, Alexandre, Aristote; puis il énumère ceux qui ont été doués d'une grande taille comme Pierre le Grand, Mirabeau, Bismarck, etc. Il oublie de chercher ceux qui n'ont été ni petits ni