Édition française, in-8, Paris, Alcan
grands et qui ont eu tout simplement la taille commune : il en eût trouvé à foison. D'après bon nombre d'exemples, il nous dit que « le volume des crânes des hommes de génie s'élève au-dessus de la moyenne pour la capacité cérébrale ». Quelques lignes plus bas, il ajoute : « Mais on trouve de nombreuses exceptions qui la font quelquefois descendre au-dessous de la moyenne vulgaire » ; quelques-uns même ont été, assure-t-il, « submicrocéphales ». Il croit en conclure que « comme le génie est souvent expié par l'infériorité de certaines fonctions psychiques, il est aussi accompagné d'anomalies dans cet organe même qui est la source de sa gloire ». Que n'a-t-il continué ses autopsies rétrospectives ! Il n'aurait point manqué de trouver des crânes célèbres qui n'étaient ni submicrocéphales ni macrocéphales, mais qui étaient des crânes ordinaires, suffisamment développés, bien conformés, reproduisant enfin le type normal de notre espèce. Il a découvert des personnages illustres qui ont été très précoces ; il en a vu aussi qui ont été assez tardifs et qui n'avaient appris certaines choses qu'avec difficulté. Il nous en cite qui aimaient beaucoup, beaucoup trop, les femmes, et d'autres qui les dédaignaient. Il en connaît qui avaient des passions très ardentes, d'autres dont les passions s'étaient presque éteintes, 1
parce qu'elles avaient cédé peu à peu la place à l'amour de la gloire et à la curiosité scientifique. Il '
a étiqueté ceux qui étaient toujours malades et sont
morts jeunes, et il leur en oppose d'autres dont la santé robuste a été prouvée par une longévité exceptionnelle. Faut-il perdre son temps à faire la liste (qu'il a soigneusement omise) de ceux qui ont manifesté leur génie à peu près à l'âge où tant d'autres ont manifesté leur talent, de ceux qui ont eu les passions humaines et qui n'ont eu que celles-là, de ceux qui se sont tout simplement mariés et ont vécu en pères de famille, de ceux qui ne sont morts ni à trente ans ni à cent, mais à soixante-dix et qui, après avoir été malades comme le premier venu, se sont guéris de même? Il y en a, dit-il, qui bégayaient, d'autres qui étaient gauchers. Eh ouil beaucoup sans doute ont eu des fluxions de poitrine, et il est pleinement acquis à la science que quelquesuns d'entre eux sont devenus fous : chez tout le monde la tête peut devenir malade, comme le cœur ou les intestins. Quelle découverte! Certains ont eu l'amour de l'indépendance et des voyages : M. Lombroso les classe sous la rubrique de 4: vagabonds :». Il aurait dû nous parler de Kant, qui n'est jamais sorti des murs de Kœnigsberg; et il aurait vu là une autre c anomalie i». Il se fût dispensé de dépouiller de nouveaux dossiers pour y relever les cas de ceux qui sont sortis de chez eux avec plaisir et qui y sont rentrés de même. Il aurait pu citer des hommes de génie qui ont été très riches comme Platon (dit-on) et assurément comme Newton, comme Rubens, comme Voltaire, comme Victor Hugo; puis, en face
d'eux, ceux qui sont morts pauvres, comme Corneille, comme Lamartine et comme beaucoup d'autres. Il aurait encore vu là une justification de sa théorie, surtout s'il eût persisté à ne pas voir les grands hommes qui n'ont été ni riches ni pauvres et qui ont vécu comme ils ont pu, à la façon d'un grand nombre de fonctionnaires, de travailleurs et de bourgeois. Appeler cela de la méthode expérimentale, et traiter de métaphysiciens attardés ceux qui se refusent à admirer de pareils procédés, ce n'est pas prendre son public aussi au sérieux qu'il le faudrait.
Mais dans l'homme proprement dit, si variable et si divers, qu'enveloppe tout grand homme, il y a encore autre chose : il y a le savant, l'artiste, le peintre, le musicien, il y a l'homme politique et l'homme de guerre. Pour être un grand homme, il faut d'abord être un homme; pour être un grand musicien, il faut être d'abord un musicien. Au point de vue où je me place, il ne me semble pas qu'il y ait intérêt à recommencer, à propos des hommes de génie, des études de psychologie générale qu'on peut tenir ici pour acquises, de discuter, par exemple, sur la nature et le rôle de la mémoire et sur les différentes espèces d'imagination. Revenir à ces questions de temps à autre et toutes les fois que la connaissance des procédés d'une intelligence extraordinaire paraît les éclairer d'un jour nouveau, cela suffit. Doit-on maintenant, pour expliquer les grands hommes, expliquer la vocation et les apti-
tudes des hommes d'imagination , de science et d'action dans tous les genres? Ceci est plus délicat.
Il est hors de doute que la connaissance de l'homme voué aux travaux de l'esprit peut préparer à l'étude de beaucoup de grands écrivains, comme l'étude de la logique ordinaire et des procédés d'invention qu'elle décrit, prépare à l'étude des grands savants. Il est encore certain qu'une psychologie spéciale de l'artiste servirait à nous expliquer plus d'une apparente singularité dont on a voulu faire soit le privilège, soit la rançon du génie.
J'ai écrit ces mots : « Les hommes voués aux travaux de l'esprit ». On les retrouve dans le titre d'un ouvrage célèbre, en Son temps, du médecin Réveillé-Parise. Réveillé-Parise a étudié les maladies qu'il croit propres à cette classe d'hommes : il en a cherché les origines dans leur existence sédentaire, dans leur habitude de beaucoup vivre en dedans, de faire travailler leur cerveau, de donner une grande importance à chacune de leurs impressions personnelles, puis dans les occasions qu'ils se créent à euxmêmes tous les jours d'entrer en conflit d'amourpropre ou d'ambition avec des rivaux.... On pourrait trouver encore bien d'autres causes du mécontentement et delà tristesse qui ont compromise si souvent la paix ou la dignité de leur vie. Ils ont quelques raisons de se croire supérieurs à la masse des hommes : c'est des autres hommes néanmoins qu'ils attendent la réputation, le succès, les honneurs et trop
souvent leurs moyens d'existence, soit qu'ils les demandent à un souverain ou à une aristocratie protectrice, soit qu'ils doivent les tenir de ce public immense, si souvent agité en des sens contradictoires par l'imprévu des événements, par la contagion instantanément répandue d'une mode nouvelle, etc. Il y a là, pour l'équilibre de leur esprit dans la vie pratique, une menace perpétuelle. On comprend donc très bien ces chiffres que M. Lombroso a extraits des statistiques de son pays :
« En Italie, dit-il *, les portefaix ne fournissent que 36 suicides sur un million; les commerçants en présentent 272, le corps enseignant 355,3 et les hommes de lettres 619. » M. Lombroso n'a pas la prétention d'avoir expérimenté ou recueilli des documents sur un million d'hommes de génie; mais tenons compte du langage de la statistique, et admettons, si Ton veut, que les grands hommes fournissent, eux aussi, plus de suicides que les portefaix, que les négociants ou même que les membres du corps enseignant d'Italie. Est-ce au génie qui les tourmente qu'ils doivent ce dégoût de la vie? Le tiennent-ils de ce qu'ils ont de semblable ou de ce qu'ils ont de supérieur à la majorité des hommes de lettresj N'y a t-il pas là une preuve qu'ils n'ont pas réussi à s'élever au-dessus des passions qu'ils partageaient avec leurs confrères moins bien servis