‹ Psychologie des grands hommesChapitre 28 sur 98 · Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Ouvrage cité, p

par les circonstances ou moins vaillants? Si beaucoup d'hommes de lettres se tuent, n'est-ce point précisément parce qu'ils n'ont pas pu arriver au génie? Il semble bien que ce soit là le cas des suicides toujours cités de Chatterton, de Nourrit, de Léopold Robert, de Saint-Simon, de Gérard de Nerval. Je n'ai pas besoin de dire que ces personnages, si distingués qu'ils aient été, ne compteront jamais parmi les grands hommes ^ On cite de vrais grands hommes qui ont été « tentés » de se suicider. Eh bien, soit! ils ont été tentés de le faire, mais ils ne l'ont pas fait. Si l'intensité de leur mélancolie, si la délicatesse de leur vanité, si le grand nombre de leurs déceptions, les ont conduits au bord de l'abîme, n'est-ce point la conscience de ce qu'ils avaient encore à faire de grand qui les retint et qui les sauva? Voilà pour les parties faibles; mais les hommes voués aux travaux de l'esprit ont aussi des qualités et des ressources qui ne peuvent pas ne pas se retrouver, plus fortes et plus abondantes encore, chez les plus éminents d'entre eux. Je ne doute pas du tout qu'il y ait à faire une psychologie du peintre, une psychologie du musicien, une psychologie du

i. Je ne pense pas non plus qu'on veuille compter comme tels Hégésippe, Stilpon, Blount, Fischer, Welthum, Kuh, Tannahil, Kleist, Maylath, que M. Lombroso énumère, avec son sérieux habituel, parmi les hommes de génie pris à témoin de la véracité de ses théories. Quant au suicide d'Aristote, c'est une légende qui ne repose sur rien. Le suicide de J.-J. Rousseau n'a jamais pu être prouvé : le plus probable de beaucoup est qu!il est mort d'une attaque d'apoplexie.

soldat. Qu'est-ce qui fait la vocation des uns et des autres? Qu'est-ce qui la rend non seulement irrésistible, mais féconde? Beaucoup d'intelligence, beaucoup de force de caractère, beaucoup d'imagination, rien de tout cela ne suffît. On doit admettre que ces dons, même réunis, exigent encore un certain tempérament, une certaine organisation (pour prendre des mots bien vagues et qui servent à exprimer ce que l'on trouve d'indéfinissable).

Pour être géomètre, il faut savoir construire mentalement dans l'espace et garder devant soi des figures nettes, aux combinaisons et aux développements desquelles on s'intéresse autant que le peintre s'intéresse à la physionomie d'une personne vivante. Pour être musicien, il faut se faire entendre à soi-même l'air intérieur que l'on chante; mais cela sans doute ne suffit encore pas; il faut que toutes les nuances de la pensée et du sentiment qu'on éprouve ou qu'on jmagine, on se les rende immédiatement par des tonalités particulières ou par des rythmes appropriés *. Pour être peintre, il

1. Traçant le programme de sa Symphonie fantastique (en 1832), Berlioz écrivait : « L'auteur suppose qu'un jeune musicien, affecté de cette maladie morale qu'on appelle le vague des passions, voit pour la première fois une femme qui réunit tous les charmes de l'être idéal que rêvait son imagination, et en devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, Vimage chérie ne se présente jamais à Vesprit de l'artiste, que liée à une pensée musicale dans laquelle il trouve un certain caractère passionné, mais noble et timide, comme celui qu'il prête à l'objet aimé. •

faut un accord étroit de l'œil et de la main. II. faut que cet œil, conducteur de la main, soit capable de voir dans leur ensemble et dans leurs mouvements, dans la variété de leur coloris, les scènes qu'il a besoin de se représenter. On sera plutôt dessinateur si l'œil, même fermé, veut avant tout la netteté, la fermeté, la vie des contours : on sera plutôt coloriste si, s'appliquant à rendre une couleur, on cherche avec impatience et avec amour les combinaisons qui la complètent et, dans le milieu où on Ta placée, lui donnent toute sa valeur, tout son charme, bref, la plénitude de son expression*.

Tous les juges compétents l'ont remarqué : on peut être un grand écrivain militaire, un profond critique en stratégie, et ne posséder aucun des dons qui font le soldat. Des hommes comme Carlyle et comme Thiers ont admirablement compris et fait comprendre des batailles qu'ils n'avaient point vues : ils avaient le don de reconstruction idéale qui fait l'historien, c'est-à-dire la persévérance dans la recherche des détails et des détails qui, se rejoi-

1. Charles Blanc raconte (Gramm. des arts du Dessin, p. 600) que Delacroix, cherchant de beaux • violets » et ne les trouvant pas, fit demander une voiture pour aller au Louvre étudier les violets de Rubens. Descendu dans la rue, il trouve en face de lui un fiacre peint en jaune; et il s'aperçoii tout à coup que cette dernière couleur produit du violet dans les ombres. Aussitôt il congédie la voiture et remonte dans son atelier : il avait trouvé, sans le secours de la chimie, le moyen naturel de faire valoir la couleur qui le tourmentait. Quel autre homme qu'un artiste, épris de la couleur, eût pu faire une pareille observation?

gnant les uns les autres, foraient un tout suivi. Aucun des deux certes n'eût raisonnablement prétendu à mener dix mille hommes au feu. Jomini, le plus éminent théoricien de la tactique, n'exerça jamais de commandement. C'est que, sur le champ de bataille, il ne s'agit plus de reconstruire et d'expliquer ce qui s'est fait *. Il importe sans doute de voir de loin les mouvements qui s'exécutent sur le territoire de l'ennemi, de les deviner sur un indice, d'en suivre en imagination et d'avance tout le déploiement probable; mais il importe plus encore de voir tous les mouvements à leur opposer et de faire en sorte que ces derniers s'exécutent dans le moment voulu, avec le concours préparé de toutes les forces nécessaires.

Mais ces qualités spéciales sont-elles réservées exclusivement au grand musicien, au grand peintre, au grand historien, au grand capitaine? Elles atteignent évidemment chez eux un degré supérieur. II faut bien cependant qu'elles se retrouvent aussi chez les hommes qui, dans chacun de ces genres, ont eu du tempérament, une nature, comme on dit aujourd'hui, ou plus simplement du talent. Il y a des hommes de second ordre chez qui vraisemblablement les forces de l'application et de la volonté

i. Ceci permet de comprendre comment il est plus facile à un homme de guerre d'être ensuite Thistorien de ses propres campagnes (témoin César) que de conduire soi-même une campagne après avoir raconté celles des autres.

ont suppléé à rentraînement d'une vocation native. Jetés par hasard dans une cajrrière qui ne leur convenait pas ou qui ne leur convenait pas plus qu'une autre, ils s'en sont tirés à leur honneur : ils ont observé, réfléchi, comparé, ils ont profité de leurs insuccès mêmes et des critiques que ces échecs leur ont valus. Mais on en trouve aussi chez qui s'est produit le phénomène inverse. Ceux-ci se sont senti des aptitudes qui ne laissaient aucun motif de douter de leur vocation; aussi ont-ils réussi de bonne heure dans l'art qui les attirait. Ils ont étonné tout le monde par la facilité avec laquelle ils ont prodigué les marques irrécusables de leur talent ; mais ils en sont restés là. Chaque année, les concours des grandes écoles et les expositions mettent en lumière des jeunes gens nés musiciens ou nés peintres et qui semblent devoir s'imposer au public par la promptitude et le retentissement de leurs premiers succès. Mais d'autres viennent les années suivantes, dont les succès ne sont ni moins caractérisés ni moins précoces. Finalement, la réputation des uns et celle des autres pâlit également et peu à peu s'efface : ils ne comptent plus que pour les amateurs très au courant de l'histoire de leur art; le grand public, celui de qui vient la gloire, ne les connaît plus.

Ainsi, autre chose est d'être un homme doué d'aptitudes toutes particulières, autre chose est d'avoir du génie. Le problème ne consiste donc pas,

pour nous, à savoir comment Léonard de Vinci et Raphaël sont devenus peintres, comment Mozart et Beethoven n'ont pu faire autrement que d'être musiciens, et comment Bonaparte était né pour l'art de la guerre. Le problème est de savoir comment chacun d'eux a dépassé tous ses rivaux, au point d'être qualifié, non pas seulement de peintre ou de musicien, mais de grand peintre, de grand musicien et de grand homme.

L'histoire met-elle à notre disposition un nombre suffisant de sujets clairement désignés pour servir de base à une telle-étude? — Il est très difficile, dira-t-on, de savoir qui est un grand homme. « Qui est-ce qui a du génie? Si Dante a du génie, le Tasse en a-t-il? Si Molière a du génie, Beaumarchais en a-t-il? Si Titien a du génie, Véronèse en a-t-il? etc., etc. » Et on ajoute : « Le plus intrépide énumérateur n'en finirait pas de poser ces points d'interro- . gation * i. La difficulté qu'on signale est réelle : elle ne dépasse aucune de celles que l'esprit humain trouve devant lui dans toute recherche. Remarquons d'abord que l'on peut retourner ce système d'interrogations et se ménager des réponses affirmatives, comme on s'est ménagé à plaisir des réponses négatives ou des motifs de doute suspensif. — Si Platon a du génie, Aristote en a aussi; si Descartes a du génie, Leibniz en a; si Newton a du génie, Pascal

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