‹ Psychologie des grands hommesChapitre 30 sur 98 · Cicéron · texte numérisé non relu

Cicéron

2. Le général lord Wolseley, dans une étude sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure.

Dans les réflexions préliminaires qu'on vient de lire, nous avons employé tour à tour les expressions : grand homme et homme de génie. C'est ici le moment, non pas encore de les définir l'un et l'autre (on a très bien dit : « Les définitions sont au bout de la science et non à son origine »), mais de les indiquer, de les montrer dans l'ensemble des traits qui les signalent à l'admiration et à la curiosité.

Un grand homme et un homme de génie, est-ce la même chose? Je le crois, quant à moi, et il me semble que tout le monde, ou à peu près, le croit également. Vouloir distinguer le grand peintre, le grand poète, le grand musicien (hommes de génie, sans aucun doute) du grand homme, me paraîtrait bien subtil*. Ce serait le cas de se demander : Où trouver le grand homme? où trouver celui qui, sans

1. Je m'arrête à cette objection parce qu'elle m'a été faite par un homme de beaucoup d'esprit (mort depuis peu) et qui était fort au courant de tous les problèmes de la psychologie comparée, le P. J. de Bonniot. Il est vrai que le P. de Bonniot voulait se réserver de soutenir que ni Montesquieu, ni Rousseau, ni Voltaire n'avaient le vrai génie, que Raphaël n'est pas un grand homme, etc. « Dieu seul est grand, mes frères »; j'entends cela; mais nous ne comparons pas ici l'homme à Dieu et à ses élus; nous comparons les hommes entre eux.

LA P2âYCH0L0Gie ET LA CRITIQUE.

s'astreindre à cultiver un art particulier, a su montrer en lui la perfection des qualités « qui constituent rhorame proprement dit »? S'il y a une chose évidente, c'est que le don de créer dans un art exclut généralement le don de créer dans un autre. Avoir à la fois le génie de la peinture et celui de la musique, ou le génie de la philosophie et celui de la politique, c'est ce qu'on n'a guère vu jusqu'à présent ; car les ressources de l'humanité, même dans ses héritiers les plus illustres, ont leurs limites. Si donc le grand homme était exclusivement celui qui a su être « homme » par le développement égal et harmonieux de toutes ses facultés, il ne faudrait pas seulement dire que « grand homme » et « homme de génie » sont loin d'être synonymes; il faudrait dire que l'un exclut l'autre et que même rien n'empêche autant d'être un grand homme que d'avoir du génie, ce qui véritablement ne vaudrait pas la peine d'être réfuté.

Le grand homme, voilà la réalité complexe qui s'impose d'abord à nous. L'histoire a gardé son nom; sa patrie lui a élevé des monuments; peu à peu les nations l'ont adopté, après l'avoir haï et combattu; elles s'en sont emparées, elles l'ont imité, elles l'ont traduit, elles se sont disputé la possession de ses œuvres; elles se sontelïorcées de lui donner chez elles des continuateurs et des rivaux. Pourquoi s'accorde- t-on à le quahfier de grand? Apparemment parce qu'il nous dépasse les uns et les autres; mais

en quoi? Dans ce que nous trouvons de plus précieux parmi les choses qui nous tiennent au cœur et qui donnent pour nous du prix à la vie ! Nous jugeons donc également grand le philosophe qui a inventé un système contenant ou expliquant une somme de vérités considérables et nouvelles; nous jugeons grand l'homme qui a fondé ou restauré l'unité de sa patrie, celui qui a conquis pour elle soit la suprématie, soit la liberté; nous jugeons grand l'artiste ou l'écrivain dont l'œuvre tient en réserve de quoi captiver après lui des séries de générations. Un grand homme est donc celui qui a révélé à l'humanité plus de vérité ou plus de beauté, plus de puissance active que n'en peuvent produire, non seulement la moyenne de l'humanité, mais ce qu'on appelle communément l'esprit, la distinction, le talent ou la vertu.

Le caractère le plus saillant de ces -êtres extraordinaires, c'est le don de créer, et ce don n'est autre que le génie. Or, qu'est-ce que créer, dans le sens tout relatif qu'il est permis ici de donner à ce mot? C'est produire quelque chose que les efforts réunis des autres hommes n'avaient pu jusque-là trouver, c'est mettre à la disposition de l'humanité soit des moyens d'expression, soit des moyens de calcul et d'invention, soit des moyens d'action nouveaux, qui ajoutent quelque chose à l'intelligence, à la puissance communes.

Pourquoi est-il si rare, dans l'histoire de l'huma-

nité, de voir un disciple * égaler son maître en quelque genre que ce soit? Parce que le maître a été rinventeur; on dit encore avec plus d'énergie, le créateur. Cela suffit pour que nous le placions au-dessus des autres. Pourquoi, dans la philosophie et dans les sciences, met-on si haut l'homme qui a inventé une méthode, un langage, un nouveau mode de calcul*? Parce qu'il a donné là une œuvre dont le propre est d'en faire naître d'autres indéfiniment. Il a donc produit une chose qui a vie, qui s'accroît, qui subsiste en se renouvelant, qui est féconde : autrement dit, il a créé. Je ne prétends pas donner là une définition complète et irréprochable du génie, mais je crois en signaler la faculté caractéristique et dominante. Niera-t-on qu'un tel génie soit nécessaire pour mériter indubitablement le nom de grand homme? et niera-t-on qu'il suffise d'avoir donné des preuves de ce don créateur pour être digne d'être appelé grand?

Le grand homme cependant n'est pas grand en toute chose ni en tout temps ^; son génie n'apparaît pas dans tout ce qu'il fait ni dans tout ce qu'il dit. Suivant l'expression de Pascal, s'il a la tête plus haute que nous, <r il a les pieds aussi bas que les

1. A moins que ce disciple ne se soit séparé et émancipé de celui dont il avait d'abord suivi docilement les leçons.

2. Comme l'application de l'algèbre à la géométrie, comme le calcul infinitésimal, etc.

3. De même que, dit saint Jean Chrysostome, tout n'est pas saint dans la vie des saints.

plus petits d'entre nous, que les enfants, que les bêtes ». Quelques-unes seulement de ses conceptions portent donc la marque du génie. Mais alors le contraste entre la vie ordinaire et ces moments exceptionnels est si grand, la solution de continuité parait au commun des hommes si profonde et si difficile à combler, qu*à presque toutes les époques on a vu là les manifestations d'une force mystérieuse, surnaturelle, en tout cas spéciale, se refusant à l'analyse, à la fois étrangère et supérieure aux règles de la logique. Quelques-uns la nomment intuition, le plus grand nombre inspiration. On a enveloppé ces mots dans la même obscurité auguste et sacrée dont on entoure volontairement les mots créer, création, œuvre créatrice. L'admiration irréfléchie du vulgaire a été élevée par quelques-uns à la hauteur d'une théorie; après la voix de Dieu ou des dieux, nous avons eu celle de l'Inconscient, qui ne paraît certainement pas beaucoup plus claire. Quoi qu'il en soit, il y a là un fait qui ne peut, inexplicable ou non, être nié. Le mot d'inspiration a été appliqué et Test encore trop souvent à toutes sortes d'idées, d'œuvres, de découvertes; il tient une trop grande place dans la langue même de la critique savante, pour qu'une étude sur les grands hommes le puisse négliger.

Acceptons donc que l'inspiration est la marque ordinaire des conceptions du génie, comme le génie est Tapanage des grands hommes. Ce sont là trois

termes inséparables pour nous. Mais Tordre dans lequel il convient de les étudier n'est pas indifférent; il semble même que la priorité accordée à Tétude de Tun de ces faits implique en faveur d'une théorie spéciale une sorte de préférence.

L'esprit souffle où il veut : l'inconscient ne livre pas ses secrets. L'inspiration tombe sur un privilégié ; une grande idée possède l'élu, le tourmente, le pousse.... Que l'occasion soit favorable, il crée, et son inspiration, manifestée aux autres hommes par une œuvre guerrière, ou artistique, ou religieuse, devient génie. C'est assez que ce génie soit connu, que ses créations, mises à l'épreuve, aient résisté un temps plus ou moins long, soit à des attaques matérielles, soit aux efforts de la critique; celui en qui il est apparu prend place parmi les grands hommes. Une idée venue du dehors et d'en haut, divinitus, une révélation, une inspiration, d'autres diront un éclair et une commotion cérébrale, voilà ce qui lui a donné la vertu créatrice, l'a élevé au-dessus des autres hommes, l'a fait paraître et l'a fait en réalité plus grand qu'eux. C'est donc l'inspiration qu'il faut étudier tout, d'abord pour avoir le secret de ces existences supérieures : — voilà une première méthode.

En voici une autre. Les générations qui se succèdent sur la terre mettent au monde des êtres inégaux, dont les uns, par la seule vertu de leur organisation native, sont plus vigoureux, plus actifs,

plus intelligents, plus capables d*enchainer leurs idées OU de conduire les autres hommes, tandis que le reste paraît fait pour vivre dans la médiocrité et dans Tobéissance. Gomme les vagues de la mer montent et descendent, se réunissent en masse et se divisent, comme les capitaux dans la société se dispersent et s'accumulent, ainsi, par des unions dont le choix bon ou mauvais n'est pas toujours le fait du hasard, les aptitudes que donne l'organisation s'affaiblissent, se réduisent, s'annulent; ou bien, s'ajoutant les unes aux autres, elles se développent et se multiplient; puis, arrivées, par des combinaisons heureuses, à un certain degré d'énergie et de force d'expansion, elles produisent au dehors des effets préparés longuement dans l'obscurité et dans le silence, mais qui éclatent tout à coup aux yeux des autres hommes, les éblouissent ou les captivent : le grand homme est né! Cet homme agit; c'est dire que , dans un ordre ou dans un autre, selon la nature spéciale de ses goûts et selon le milieu qui lui est fait, il crée. Lorsque dans une circonstance plus importante, devant une difficulté scientifique, politique ou autre, son génie voit plus promptement et plus nettement que l'intelligence commune, et conforme son action à ses idées, c'est alors qu'on le juge inspiré. L'inspiration n'est ainsi que l'un des effets les plus saillants du génie ; mais le génie lui-même n'est que le résultat de cette lente accumulation, d'où le grand homme un jour

est sorti avec toutes ses facultés et toutes ses aptitudes. C'est donc par l'étude des actions héréditaires et des sélections qui les dirigent qu'il convient de débuter. Telle est cette seconde méthode.

Chacune de ces deux méthodes impliquant une tendance apparente à préférer telle ou telle explication du génie, le choix peut sembler délicat. Je ne veux rien préjuger quant à moi; mais il me semble que placer l'inspiration individuelle et fortuite à la base de ces grands développements historiques, c'est chercher à expliquer l'obscur par ce qui est plus obscur encore. Puis, n'y a-t-il pas des faits positifs qui semblent appeler de préférence la méthode opposée? On voit souvent des hommes de génie inspirés en présence d'une œuvre à achever, d'une dernière difficulté à vaincre. De cette inspiration partielle à la formation antérieure de leur génie, de leur génie à la place qu'ils ont occupée dans le développement déjà commencé de leur siècle et de leur patrie, on remonte aisément et de manière à former un tout à peu près continu. Voit-on aussi souvent des inspirations fécondes éclater tout à coup dans des natures que rien n'a préparées? Le grand homme se manifeste-t-il au hasard ? et son apparition n'est-elle elle-même qu'un « inspiration » à jamais inexplicable de la nature inconsciente? Une pareille hypothèse , précisément parce qu'elle est d'une vérification plus difficile, ne peut servir que bien malaisément de point de départ. Nous adopte-

rons donc la deuxième méthode, avec le moins de prévention et le plus de liberté d'esprit qu'il nous sera possible : elle cherche ses explications dans des faits moins difficiles à étudier; elle est mieux d'accord que la première avec l'esprit de la méthode expérimentale, elle nous permettra de mieux constater ce que cette dernière peut nous apprendre ou s'obstine à nous tenir caché sur la question qui nous occupe.

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