‹ Psychologie des grands hommesChapitre 32 sur 98 · Gœthe, Œuvres, traduction Porchat, t. X, p · texte numérisé non relu

Gœthe, Œuvres, traduction Porchat, t. X, p

Cette phrase contient en germe la plus grande partie, nous ne dirons pas des théories, mais des idées, des vues, des assertions qui se sont produites chez nous sur ce sujet. Ne semble-t-elie pas d'ailleurs comme un fragment détaché de la grande théorie de l'évolution, qui fait du temps le facteur par excellence des changements et des progrès organiques? Le point de départ qu'elle nous offre est donc excellent. Mais il faut dans cet ensemble un peu touffu distinguer plus d'une idée.

Le grand homme a, comme tout mortel, un double miheu : sa famille et l'ensemble des hommes, race, peuple, tribu, dont sa famille fait elle-même partie.

Or, toute race est-elle apte à donner naissance à un grand homme? C'est là une première difflculté. Sans doute il n'est pas d'agglomération d'hommes, disons mieux, d'êtres vivants, plantes ou animaux, qui ne puisse, à un moment donné, se voir naître un représentant mieux doué que tous les autres ; à ce titre, et en un sens tout relatif, ce représentant, qui est plus grand que ses congénères, sera dit grand purement et simplement par ceux qui le compareront à son entourage. On dira peut-être plus. Que faut-il, demandera-t-on, pour qu'un homme soit dit grand? Tout simplement qu'il s'élève plus hant que ceux avec lesquels il vit. Or, celui qui un jour a pu tailler un silex ou a jeté les fondements d'une numération quelconque, n'a peut-être pas moins ajouté aux moyens d'action, aux facultés même de ses con-

temporains, que celui qui plus tard a porté jusqu'au calcul infinitésimal les connaissances mathématiques dont il avait reçu le dépôt. Mais quelle autre mesure avons-nous, pour apprécier la grandeur des hommes, que cette mesure tout empirique qui nous les fait mettre, pour ainsi dire, à côté et au milieu de ceux avec lesquels ils ont vécu, dans la même nature, dans les mômes traditions, avec les mêmes ressources sociales? Pour l'ascète qui ne vit qu'en Dieu, pour le prédicateur qui parle en croyant convaincu devant les autels, il n'y a point de grands hommes, sauf les saints, qui ne sont tels que par un secours extraordinaire de la grâce; bref. Dieu seul est grand. Ne considérez donc pas, poursuivra-t-on, comme le paradoxe d'un sceptique cette idée que la grandeur des hommes supérieurs est une chose toute relative. Il en résulte sans doute que les moyens d'apprécier exactement la valeur de tel ou tel personnage historique sont souvent insuffisants, parce qu'ils sont variables et flottants. Nous ne voyons la véritable grandeur, ni de ceux qui sont trop près de nous, ni de ceux qui en sont trop éloignés. Les anciens admiraient plus d'un héros dont la vraie mesure échappe à notre coup d'œil et même à nos calculs. Mais qu'y faire? Nous cessons déjà de comprendre et de goûter des formes musicales qui transportaient d'enthousiasme, non pas nos lointains aïeux, mais nos grands-pères. Il viendra peut-être un temps où Napoléon ne paraîtra pas un capitaine plus étonnant

que ne paraîtrait aujourd'hui tel ou tel chef des Peaux-Rouges ou bien telle reine des Amazones, si nous avions sur de tels personnages quelques données. Qui nous dit que Laplace et Newton, dans les lointaines perspectives où les contempleront les siècles futurs, ne seront pas vus aussi petits que nous croyons voir aujourd'hui les bergers de la Chaldée, premiers et humbles fondateurs de noire astronomie?

Quelle serait, en dernière analyse, la conclusion de ce raisonnement? Que le grand homme étant tout simplement celui qui dépasse sensiblement ses contemporains, il n'est point de nation, point d'époque, point de civilisation, qui ne soit apte à produire un grand homme. La nature ne créant dans aucune espèce deux individus semblables ni égaux, il est en effet de toute nécessité que, parmi ces représentants nombreux d'un même type, il y en ait de mieux construits, de plus vigoureux, de mieux réussis que tous les autres.

La grandeur est une chose toute relative, soit. Il n'est pas nécessaire de discuter ce point. Mais ce qui importe, c'est de ne pas trop restreindre nos termes de comparaison; or, c'est ce que fait gratuitement le raisonnement que nous venons d'exposer. Si Ton met sous nos yeux une fleur, nous ne la comparerons pas seulement aux autres sujets de la môme espèce que nous pouvons avoir rencontrés; nous la comparerons à l'ensemble de ce que nous connaissons du règne végétal. Aussi pour nous

un beau chêne est-il incontestablement plus beau qu'un beau bouleau, et une rose bien venue est- elle supérieure au chardon le plus plantureux. Sans doute, prenez tous les pépins d'un même fruit, toutes les graines venues à maturité sur un môme pied, Vous obtiendrez, avec le choix, des sujets supérieurs; c'est ainsi que les jardiniers se procurent, avec les semis, des types remarquables, et créent des variétés nouvelles. Mais enfin cette sélection opèret-elle au hasard sur toute espèce de plantes? Non assurément. Il en est qui n'en valent pas la peine. Mille comparaisons nous ont fait goûter, ici la résistance, le poli, la flexibilité du bois, la hauteur du tronc, l'étendue des branches, la largeur des feuilles, là le dessin, l'attitude, le coloris ou le parfum des fleurs ; et ce que nous demandons à une plante, ce n'est pas seulement de réunir en elle au plus haut degré les qualités propres à son espèce, c'est aussi d'appartenir à une espèce réunissant déjà plusieurs de ces qualités dignes d'être recherchées, cultivées et perfectionnées.

De brillants esprits se plaisent à croire que la vie est « une poésie perpétuelle », qu'il y a chez tous les hommes comme un mouvement naturel et irrésistible vers l'art et vers le beau, que les imaginations aspirent toutes à voir l'idéal, comme les cœurs à l'aimer, les intelligences à le comprendre.... Puis ce mouvement, ils veulent le retrouver partout; ils le voient dans les agitations des océans populaires

comme dans les moindres exercices de la pensée et de l'activité individuelles. Pour eux, « le génie continue la vie », et, comme la vie est universelle, il en résulte que le génie Test aussi. En lui seulement « surabonde » ce qui abonde dans le talent, mais ce qui ne manque, en définitive, nulle part et à personne *, à quelque race, sans doule, qu'on appartienne....

Certes, il est intéressant de dégager, quand on le peut, cet effort naissant vers Tart, accompagnant un effort naissant vers la vérité et vers la justice. En bien des cas cette recherche est récompensée par la découverte d'un art un peu gauche, mais sincère, d'une poésie naïve et enfantine, mais louchante, d'une religion crédule, mais ennoblie par le besoin de l'adoration et de la prière. Il n'est peutêtre point de peuplade si abrutie chez qui Ton ne puisse réveiller quelque étincelle précieuse. Mais, par malheur, l'imagination dévie dans les foules, comme elle dévie chez les individus. La maladie physique, la misère, la lutte inégale contre la nature marâtre, Tégoïsme, la crainte, la cruauté, l'ignorance, l'habitude, enfin, qui, lorsqu'elle est mal dirigée, mène avec elle tout un cortège d'absurdités, concourent trop souvent à égarer des suites de générations, des siècles, des continents entiers.

1. Je résume là l'esprit de la thèse de M. Séailles, le Génie dans VArt.

On dit : « Le christianisme est une œuvre collective^ comme les poèmes d'Homère et la religion hellénique * ». Voilà de beaux exemples, sans doute, de ce qu'on appelle Tart universel ou Timagination créatrice des foules. Mais d'abord, que necite-t-on les cultes atroces de Fancien Mexique et de Tancien Pérou et les stupides horreurs du Dahomey? Là aussi on trouverait une imagination forte, si Ton veut, mais créatrice de chimères monstrueuses et inspiratrice d'une barbarie plus monstrueuse enccwre. Que ne parle-t-on aussi de ce milieu impénétrable de la Chine où des centaines de miUions d'hommes conspirent, depuis des siècles^ à emprisonner l'esprit national dans le respect de traditions peut-être fort pratiques, mais assurément dénuées de poésie? Puis, dans les exemples choisis qu'on nous donne, est-ce bien le peuple qui a tout fait ou qui a fait autant qu'on le dit? Ce n'est pas à nous de trancher le problème toujours pendant de la personnalité d'Homère et des origines de la religion hellénique. Mais pour le christianisme, il est authentique, je pense, que son fondateur, homme ou Dieu^ a été crucifié par les siens. Non, la foule ne va pas plus d'elle-même et partout aux belles légendes, aux croyances sublimes, que l'imagination individuelle ne va spontanément et dans chacun à la beauté et à l'harmonie. Il y a des peuples qui déshonorent l'humanité, comme il y a des esprits

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