‹ Psychologie des grands hommesChapitre 33 sur 98 · lùid · texte numérisé non relu

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chez qui les images des choses se déforment et s'enlaidissent. Entre ceux-là et ceux chez qui Ton peut admirer des aspirations et des ébauches qui préludent à l'apparition d'une grande œuvre et d'un grand homme, il y a des degrés nombreux. Comment s'établissent-ils? Comment se franchissent-ils? Comment monte-t-on de l'un à l'autre?

Constatons d'abord le fait. Prenons les races d'hommes ou les diverses populations du globe telles que nous les trouvons, soit dans l'histoire, soit dans les explorations actuelles de la terre. Quelles en sont les origines? A quel moment les peuplades ontelles assez de caractères, de persistance et de cohésion pour mériter le nom de race ? peu nous importe. Ce qui est certain, c'est que les représentants achevés de chacune d'elles (à supposer qu'on puisse les relever et les décrire) formeraient entre eux une hiérarchie reproduisant exactement les degrés de perfection ou de grandeur qui distinguent les sociétés dont ils sortent. Ce n'est donc pas seulement avec ses concitoyens que nous comparons tel ou tel individu donné par l'histoire, c'est avec ce que les autres nations, peuplades ou cités, ont pu enfanter de meilleur. Cet individu peut être grand par rapport aux siens, sans l'être, je ne dis pas absolument, mais relativement à ce que nous connaissons du reste de l'humanité; et enfin nous commençons à en connaître beaucoup. Supposons, par exemple, un Zoulou, un Boër, un Yoloff résumant en lui tout

ce qu'il y a de cojarage, de vigueur, de dextérité ou de ruse chez les guerriers qu'il commande; on aura beau l'appeler le Napoléon du désert *; ce sera un grand Zoulou, un grand Boër, un grand Yoloff, et rien de plus. Pour être un vrai grand homme, il eût fallu qu'il s'élevât au-dessus de ses sujets à une hauteur où ne lui permettaient d'atteindre ni les lois les plus incontestées de l'hérédité, ni la continuité historique, ni l'action du milieu social. Nous discutons pour savoir si Vercingétorix fut plus qu'un grand Gaulois ; nous ne nous posons même pas cette question sur le grand Romain de #on époque. A nos yeux, Pierre I" n'est si étonnant, que parce qu'il a hâté et, pour ainsi dire, devancé, mais à l'aide de son commerce avec l'Europe, l'époque oii un grand Moscovite pouvait être un

1. Comme le missionnaire anglais MofTat (Vingt-trois ans de séjour dans le sud de V Afrique) appelle un certain Mossilikatsi, qui usait de son très grand pouvoir avec courage et finesse, avec une remarquable connaissance des hommes... de l'Afrique, et surtout beaucoup de cruauté. Au commencement de ce siècle, dit encore M. de Quatrefages {Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 249), il y eut dans l'archipel des Tougas deux conquérants qui ont successivement soumis à leur empire l'archipel entier. D'abord Finau I"% surnommé le Napoléon Tougan, comme l'ont qualifié quelques voyageurs et qu'on pourrait aussi qualifier d'Alexandre, à en juger par les paroles qu'il adressait à Mariner : « Ahî disaitil, que mon royaume est étroit pour mes vastes projets! Pourquoi ne suis-je pas roi d'Angleterre? > Dirons-nous aussi que les paysans de la Camargue avaient décoré du nom de Napoléon des chevaux un petit cheval sauvage, qui échappait à toutes les poursuites par sa vitesse et, dit-on, par sa stratégie chevaline? (Voyez Brehm, les Mammifères,)

i'i PSYCHOLOGIE DES GRANDS HOMMES.

grand homme, comme l'étaient déjà sans contestation un grand Anglais, un grand Français, un grand Italien du même siècle. Lors donc que nous mesurons la grandeur d'un homme, nous jugeons tout à la fois cet homme et son milieu. Reconnaître que telle civilisation a pu donner naissance à un grand homme, c'est lui faire dans l'histoire de l'humanité une place d'honneur.

En effet, n'est-ce pas chez une population une marque de civilisation, ou, si l'on veut, de grandeur naissante, que de laisser à quelques-uns des siens la possibilité de s'élever au-dessus des autres? C'est là une partie importante de la question. Nou« n'avons pas besoin de rappeler ici tout ce que l'on sait sur les cités et les tribus primitives, où, renfermés et pressés les uns contre les autres comme des frelons, les habitants mènent en commun une vie monotone, sous la conduite de traditions, de coutumes, de superstitions, que nul, pendant des siècles entiers, n'a pu songer à discuter. Dans ces populations primitives pourtant, nous croyons qu'il faut distinguer deux espèces ou deux variétés différentes, les sauvages et les barbares. Y a-t-il vraiment une différence entre les uns et les autres? On l'a nié \ Voilà, dit-on, les Germains décrits par

i. Dans une intéressante discussion de l'Académie des sciences morales et politiques, à l'occasion d'une lecture de M. GefTroy sur les Germains. Mais on peut retrouver cette distinction nettement établie par Montesquieu (Esprit des lois, liv. XVIII, chap. xi).

Tacite, et voici les Indiens de TAmérique du Nord. D'après le missionnaire morave Heckelweder, qui a passé trente ans en Pensylvanie, les idées, les sentiments, les usages, les préjugés, enfin tout ce qui caractérisait les Germains existait aussi chez les Indiens. Nous Tadmettons; mais il peut y avoir plusieurs façons d'appliquer les mêmes idées et de continuer les mêmes usages. Une même religion peut être pratiquée, ici avec plus de mollesse ou d'abrutissement, là avec plus de confiance et d'énergie. Or, tandis que, le sauvage, plus isolé, souffre de ce qu'on a si bien nommé « l'horrible frayeur d'un mal inconnu * », le barbare, mieux groupé, est plus résolu : il agit, ne fût-ce que pour envahir et détruire, avec plus d'ensemble et plus de suite que le sauvage. C'est ce qui paraît incontesr table, et c'est ce qui maintient à chacun des deux mots dans la langue une signification nettement déterminée '. Or, là où des milliers d'hommes unissent en vue d'un commun but des efforts soutenus, il ^st difficile que quelques-uns, réussissant mieux

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