‹ Psychologie des grands hommesChapitre 49 sur 98 · Ouvrage cité, chfi^. i, p · texte numérisé non relu

Ouvrage cité, chfi^. i, p

Les paradoxes les plus absurdes sont cependant si tenaces, qu'il sera peut-être à propos de montrer plus explicitement Ténormité de celui-ci.

Nous ne sommes plus au temps où on prenait le mot de folie dans le sens vague d'exaltation, de trouble, d'excès, de manque d'équilibre, de fureur plus ou moins prolongée, etc., etc. Les caractères et les conditions de la folie commencent à être fixés d'une façon scientifique.

1° La folie est une perturbation qui survient dans le développement commencé des facultés de l'individu. Un enfant qui naîtrait avec l'ensemble des anomalies qui se font sentir chez le fou ne serait pas fou : il serait idiot, car il n'aurait pu ni instituer aucun commerce intellectuel avec les autres hommes, ni établir aucune suite et aucun accord dans les produits de sa propre activité.

2° Cette perturbation qui signale l'invasion de la folie est telle, qu'un homme qui devient fou change radicalement de caractère, d'idées, de sentiments, de préoccupations, de passions, et on ne dira pas de conduite (il n'en a pas), mais de manière d'agir. Il était religieux, il devient blasphémateur et ordurier; il était courageux, il craint désormais son ombre et se croit persécuté par un enfant ; il était timide et circonspect, il ne rêve plus que les grandeurs, etc., etc.

3** Coupé ainsi de son propre passé et n'y trouvant plus désormais la base d'opérations dont tout

homme a besoin pour réfléchir, pour juger, pour se décider, il ne fait plus ni l'un ni l'autre. Il est désagrégé; ce qui veut dire que les imaginations, les suggestions, les impulsions qu'amène soit le hasard, soit le jeu incohérent des forces matérielles, ne rencontrent plus chez lui aucune résistance : elles passent toutes à travers les mailles que laissent encore subsister les débris de son ancienne structure intellectuelle.

4° Ne s' entendant plus avec lui-même , il ne s'entend plus avec les autres : la conscience d'un fou est un monde fermé. On distingue, par exemple, un fou d'un criminel * à ce qu'un fou n'a jamais de compUce.

5" Ne s'entendant plus ni avec lui-même ni avec les autres, peut-il, je ne dirai pas juger les choses, mais les voir telles qu'elles sont? Évidemment non, s'il est vrai que ce qui met l'accord entre un individu et ses semblables, c'est qu'ils se rendent les uns et les autres à l'évidence de ce qui frappe de la même façon leurs organes, quand ces organes sont sains. Donc, le fou, même quand il n'a pas, à proprement parler, des hallucinations, le fou est une organisation à travers laquelle les images des choses se déforment et se renversent. Le fou prend tout de travers, il ne voit pas ce qui est, et il voit ce qui n'est pas.

1. Voir notre livre sur le Crime, chap. xn, le crime et la folie.

6° Enfin cette perturbation qui rend le fou étranger à lui-même et à ce qu'il était précédemment, étranger aux autres hommes, étranger à la nature des choses, elle provient d'une altération pathologique intéressant ' la substance cérébrale et menaçant presque toujours gravement Forganisation tout entière.

Voilà, dira-t-on , Fimage c< schématique » de la folie : ces caractères ne se trouvent pas tous, sans mélange, dans chaque malade. Soit! Je demande néanmoins si le don de créer de grandes œuvres et de s'imposer à Fadmiration des autres hommes peut coïncider avec de tels états, s'il peut même, par la loi de son développement, tendre à s'en rapprocher. Nous n'avons point prétendu donner la définition exacte du génie : nous la cherchons. Mais enfin; nous savons que le génie crée des œuvres qui se tiennent et qui se continuent, dont le succès vient couronner des goûts persévérants et justifier la précocité d'une vocation; nous savons aussi que les œuvres du grand homme ajoutent à la puissance de son époque et aux ressources de l'esprit humain. Est-il nécessaire de pousser la comparaison plus loin?

Je sais qu'il y a entre les choses les plus différentes des ressemblances apparentes de nature à tromper ceux qui veulent bien se laisser tromper.

1. Direclemenl, disent un grand nombre d'aliénistes; directement ou indirectement, disent quelques autres.

L'homme qui fait une grande découverte et lance des idées nouvelles commence par étonner ses contemporains : il rencontre donc des hostilités, il passe pour un homme à part, il Test en effet dans un sens, et on le lui répète tellement qu'il finit par le croire lui-même. Comme le dit fort judicieusement M. Lombroso, € sa supériorité intellectuelle lui permet d'acquérir et d'exprimer sur la nature des choses des convictions différentes de celles qui sont adoptées par le plus grand nombre, de les manifester avec une inébranlable fermeté et d'en augmenter par cela même le contraste et l'opposition * ». Ce contraste est souvent d'autant plus vif que les hommes ont, comme on sait, une grande tendance à se traiter de fous les uns les autres. Jésus pour les Pharisiens, les martyrs pour les païens, un ascète pour les gens du monde et les gens du monde pour un ascète, Molière pour les médecins de son époque, les premiers romantiques pour les derniers classiques,... autant d'extravagants, autant de gens dont une pitié dédaigneuse croit excuser les égarements en les mettant sur le compte de la faiblesse humaine I Mais un fou, une fois déclaré fou, sur un diagnostic scientifique, passera toujours pour avoir été fou, et aucune conception de l'avenir ne le réhabilitera : aucun peuple ne l'adoptera. Si ce que le grand homme a

Page 1