Ouvrage cité, liv. I, chap. u
découvert est vrai, rhumanité, un jour ou l'autre, le reconnaîtra, et son adhésion fera cesser le contraste qui avait provoqué Tétonnement ou les railleries des contemporains. Je n'insiste pas davantage sur ces points par où le génie et la folie semblent se toucher : ils se touchent, qu'on me passe Texpression, comme deux êtres qui se tournent le dos.. J'aurai d'ailleurs plus d'une occasion de signaler des causes d'illusion et de montrer, par exemple, comment l'idée fixe de l'homme de génie et l'idée fixe du fou sont exactement l'inverse l'une de l'autre.
Le critique, qui croit que le génie est une chose absolument individuelle et que chaque grand homme est à lui seul un genre à part, élèvera encore des objections et des doutes. Il dira que tout cela est vrai, en général, mais qu'il peut se trouver tel individu qui, par « idiosyncrasie » et précisément parce qu'il est homme de génie, échappera à toutes ces règles. Il ne serait pas bon assurément qu'on trouvât trop de grands hommes malades et délirants, mais il est excellent qu'il y en ait un ou deux pour bien prouver que le génie a la force de se soustraire à toutes les lois. Jean- Jacques Rousseau, par exemple, voilà un homme qui, nous dit-on, a pu allier en lui le génie et la folie» Le critique ne dit pas seulement *, ce qui serait parfaitement soute-
1. Voir l'article de M. Brunetiëre dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1890. Cf. la réfutation que nous avons essayé d'en donner dans la Revue philosophique de Juillet 1890.
nable, que Rousseau est devenu fou, qu'il a eu des accès, que ces crises ont compromis vingt fois son intelligence et sa vie : il dira que son génie et son délire étaient unis étroitement, que Tune opérait dans le sens de l'autre et qu'ils furent constamment solidaires l'un de l'autre.
C'est une belle chose, chez celui qui pratique un art avec distinction, que de défendre l'indépendance de sa méthode. Il n'est cependant pas sûr de se heurter h des vérités et à des lois démontrées par les sciences mêmes que Ton dédaigne. Il fut un temps où le médecin du corps se passait de connaissances physiologiques et de connaissances chimiques : il en appelait à l'idiosyncrasie et au tempérament spécial du malade. Mais il n'y a pas d'idiosyncrasie qui tienne : quand on a perdu un organe qui, chez tous les hommes, est nécessaire à la vie, on meurt. Sans doute il arrive, quand l'atteinte reçue n'est pas aussi radicale, que le sujet dispose d'un surcroît d'énergie et de résistance suffisant pour réparer les troubles et arrêter la destruction qui le menacent. Mais où a-t-on jamais vu une maladie qui ajoutât à la vigueur d'une personne et conspirât avec les fonctions de ses organes sains pour leur donner quelque vertu extraordinaire, utile et bienfaisante? Eh bien! une folie qui non seulement respecte le génie d'un homme, mais qui le favorise, qui opère complaisamment dans le sens de ses besoins et de ses aptitudes, c'est là une formule inintelli-
gible. Un délire qui coopère avec les facultés créatrices et qui les seconde cesse d'être un délire. Autrement, les mots n'ont plus de sens.
Mais, on Ta vu, il y a une autre théorie qui, tout en se défendant de croire que le génie et la folie cohabitent dans un même homme, les croient cependant liés l'un à l'autre par une loi de métamorphose et d'alternance. Si, a-t-on dit, les cas de surexcitation maladive et ceux d'originalité puissante ne coïncident pas, du moins ils se succèdent, et il est possible qu'ils s'engendrent, comme, dans Platon, les contraires et, dans le proverbe populaire, les extrêmes. De même que le rhumatisme articulaire alterne avec la chorée ou danse de Saint-Guy, ainsi la puissance inventive peut alterner avec une variété quelconque de l'aliénation mentale. Les faiblesses et les excès qu'il est impossible de ne pas voir chez la plupart des grands hommes sont alors des symptômes secondaires, moins développés, moins dominants surtout, dans l'état qui précède que dans celui qui doit suivre, mais attestant bien une transition, un passage entre les deux.
Disons tout de suite que cette forme de la théorie nous paraît aussi confuse et aussi fausse que la
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première. Nous allons essayer de le prouver, car nous voudrions débarrasser de toute compromission avec de semblables hypothèses la doctrine dont nous avons montré les parties solides, les côtés vrais dans les développements qui précèdent.
Pour plus de facilité, distinguons dans la question trois cas ou trois moments successifs possibles : 1® le grand homme hérile de ses ascendants les bizarreries et les faiblesses qui se mêlent à son génie; 2** c'est dans le grand homme lui«même qu'elles apparaissent pour la première fois : il en est pour ainsi dire Fauteur ou du moins la première victime; 3"^ le grand homme transmet ce triste héritage à sa postérité.
Les hommes de génie sont très souvent déparés par des imperfections qu'ils tiennent de leurs parents, cela ne fait pas question* Nous savons tous qu'il y avait chez Henri IV des contrastes inouïs; que si, pour sa gloire et pour la nôtre, il tenait de Jeanne d'Albret, il y avait aussi en lui beaucoup de Henri d'Albret; qu'à côté d'un sérieux qui allait parfois jusqu'à la solennité et d'une hauteur vraiment royale, les biographes relèvent en lui à plaisir des traits de légèreté coupable et de trivialité. Tous nous disent que c'était un mélange extraordinaire de courage sain et robuste et de complaisantes faiblesses, d'ingratitude et de fidélité, de générosité de cœur et de ruse, on
peut aller jusqu^à dire d'esprit, d'héroïsme et de ridicule *.
Il est de même acquis que l'on retrouve dans le grand Frédéric son aïeul Frédéric !•', le brillant et généreux fondateur de la Société royale de Berlin (dont le premier président fut Leibniz), mais aussi son père, Frédéric-Guillaume P', le roi-sergent, celui qui poussait jusqu'à des manies si singulières le souci de transformer ses villes en des casernes, son État en un vaste camp. De là l'impression parfois douteuse que produisent non seulement sa vie, mais la lecture de ses écrits; car un critique a pu caractériser très exactement sa correspondance en disant qu'on y trouvait e: des taches de bière et de tabac sur des pages de Marc-Âurèle )».
Napoléon P^ tenait de son père non seulement cette âpre ambition, ce mélange d'astuce et de convoitise dont nous avons déjà parlé, mais une disposition cancéreuse et une agitation nerveuse qui, avec un peu de bonne volonté, a paru revêtir dUns sa jeunesse un caractère « épileptiforme ».
Àrrêtons**nous à ces exemples saillants et authentiques, et concédons qu'on en pourrait d'ailleurs apporter beaucoup d'autres. Sont-ce là des phénomènes de métamorphose et d'alternance? On l'ad-
1. Voir, dans VHistoire de France de Michelel, t. IX, la description de l'accoutrement sous lequel il s'était travesti pour chevaucher incognito à la portière de Charlotte de Montmorency. — Cf. Mme de Rémusat, Correspondance^ V, 5,
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mettrait si les vices ou les misères des auteurs disparaissaient pour un temps chez leurs produits, en y faisant place au génie. On retrouverait alors dans la vivacité du génie l'équivalent de la violence criminelle ou maladive dont elle serait la simple transformation. Ainsi, quand la chorée succède au rhumatisme articulaire, c'est que le rhumatisme articulaire a disparu. Mais comment dire ici qu'il y ait métamorphose, puisqu'il y a coïncidence? La violente amour que Henri IV portait à ses sujets était-elle une transformation de celle que l'un ou l'autre de ses aïeux pouvait porter à ses maîtresses? Mais non! puisque toutes deux subsistaient également chez le bon roi avec une pareille vivacité.
Gomment cette grandeur et ces faiblesses se développent-elles ainsi côte à côte? demandera-t-on. C'est là une question qui se présente si naturellement ici que nous ne devons point l'éviter. La Rochefoucauld a écrit à ce sujet une maxime souvent répétée sous diverses formes et en des sens non moins divers. « Il n'appartient, dit-il, qu aux grands hommes d'avoir de grands défauts *. »
Comprendrons-nous que la grandeur des défauts est la conséquence, le signe et la mesure de la grandeur de celui en qui nous les surprenons? C'est, si l'on veut, un signe de la violence de son tempérament ou de la persistance prolongée de
1. Édition Du*ple3sis, dans la Bibliothèque elzévirierine, p. 168.
ses habitudes, ce qui est une tout autre chose. Concédons cependant que c'est quelquefois le signe d*une grandeur native égarée, d'un fonds riche et mal cultivé. Ainsi Ton dira que la violence de la maladie et de la douleur dans une organisation physique atteste bien souvent Ténergie de la vie qui lutte et se débat. Mais enfin, quand Torganisme en est là, la puissance de la vie est bien menacée; et quand la force des facultés mentales ou affectives se manifeste par la grandeur des défauts, il est difHciie de ne pas accorder que la grandeur totale du personnage y perd plus qu'elle n'y gagne. Dans tous les cas, rien absolument ne prouve que ce mode de manifestation de la grandeur ait quelque chose de nécessaire, et surtout qu'il soit une des qualités ou des vertus constitutives du génie.
Une interprétation plus juste de la maxime de La Rochefoucauld est celle-ci : Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts... impunément. Qu'un homme de génie ait des faiblesses, des vices, des désordres, c'est son affaire ! Ce que nous, humanité, qui lui décernons la gloire comme prix de ses services, voulons de lui, c'est qu'il les ait compensés par un surcroît de dévouement, d'amour du beau, de lucidité d'intelligence, de force d'attention, en un mot qu'ils ne l'aient pas empêché de faire de grandes choses. Dans les conditions ordinaires de la vie, ni le désordre qui disperse, ni la violence qui épuise, ne laissent les facultés assez
intactes pour produire une œuvre virile. Mais le grand homme est précisément celui qui demeure assez fort pour se ressaisir au milieu de ses chutes et discipliner à temps la fougue de ses impulsions. Qu'un écrivain ou un artiste, par exemple, étudie ses propres passions, puis les dépeigne ou les exprime avec éclat, cela est possible I Mais encore faut-il qu*il ait repris sur eux son empire, et que l'étude ait restauré en lui, dans son énergie et sa pureté, cette autre passion qui finalement doit surmonter toutes les autres, la passion de l'art et du beau. En d'autres termes, il faut que ses défauts respectent le domaine sacré où il exerce l'art qu'il aime et où il accomplit son œuvre propre (elxilov Epyov, selon l'expression classique d'Aristote). C'est bien là, si nous voulons y regarder de près, ce que nous voyons dans Thistoire des lettres et des arts, comme dans l'histoire proprement dite.
On a beaucoup parlé des entraînements d'Alfred de Musset-. Mais, h côté d'eux, la critique a toujours vu le ferme et lucide bon sens qui soutenait ses fantaisies les plus légères, et M. Nisard a pu dire, sans paradoxe, que cet enfant du xix*' siècle le plus troublé, était, sur les points essentiels de la poésie, demeuré de l'école de Boileau. Chez Napoléon P', que d'excès et, pour rappeler le mot du moraliste, qui semblera ici bien indulgent, qi^e de défautsl Que de violences parliculièrement, et que de mépris, pour les autres hommes I Quel dédain de
leur vie, de leurs intérêts et de leurs droits I Quel abandon sauvage à ses caprices et à ses convoitises Jes plus insensées, dissimulé sous une ostentation plus ou moins sincère de fatalisme M Mais qu'est-ce avant tout que Napoléon I"?Un gran^ guerrier'! Car M. Thiers avoue lui-même le délire de sa politique. Or, la volonté bien arrêtée de ne calculer ni l'énergie ni la justice des résistances, de ne tenir aucun compte ni des traditions populaires, ni des lois économiques, voilà bien la source principale de ses illusions et de ses folies, comme de bon nombre de ses travers. Les mémoires de Mme de Rémusat nous donnent des preuves bien curieuses de cette légèreté, avec laquelle, dans une foule de petites circonstances, il allait au-devant des insuccès. Quand il conduisait lui-même une voiture, «c il prétendait toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer ». Aussi versait-il, se faisait-il fouler le poignet, et, finalement, était-il obligé d'y renoncer. A la chasse (image de la guerre, dit-on cependant) il changeait brusquement le système adopté pour la poursuit^ du cerf, et s'irritait ensuite de Tinsuccès, Eh bien I relisez dans Thiers l'histoire complète du fameux plan de descente en Angle-
1. ]1 s'en est défendu à Sainte-Hélène. Mais les apologies de Sainte-Hélène équivalent bien souvent à des aveux mal déguisés, et môles de remords ou de repentirs.
2. Il fut grand aussi dans les parties de l'art d'administrer où pouvait s'appliquer utilement la méthode qu'il imposait à l'organisation de ses armées.
terre ; vous constaterez que Napoléon P' traita la Villeneuve à peu près comme il traitait son gardechasse. Mais retrouve-t-on rien de pareil dans Torganisation de ses propres campagnes et dans la conduite de ses batailles? On sait au contraire que jamais capitaine ne mit autant de soin à tout embrasser, à tout connaître, pour discerner longtemps d'avance « le point précis où il fallait frapper pour qu'un coup décisif emportât tout le reste * », à ne jamais mépriser son adversaire, tout en l'amenant à commettre des fautes, à toujours prévoir une défaite possible et à se ménager une retraite, enfin, pour répéter ses propres expressions ', « à profiter de tout, à ne rien négliger de ce qui pourrait lui donner quelques chances de plus ».
Newton s'avise un jour de laisser là ses travaux de mathématiques et de physique. Il veut protéger la religion de son pays : il veut faire comme le grand géomètre Wallis qui a composé un traité de théologie, comme son précurseur Hoocke qui a écrit sur la tour de Babel, comme son élève Whiston qui a expliqué la révélation de Saint-Jean, comme Leibniz qui a commenté l'histoire de l'ânesse de Balaam. Il s'abîme dans des travaux de chronologie biblique; il cherche la vraie interprétation des prophéties de Danieret des prédictions de Y Apocalypse. Que valent ces ouvrages? M. Biot a eu la