‹ Psychologie des grands hommesChapitre 52 sur 98 · Édition citée, p · texte numérisé non relu

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lence de leurs instincts, c'est rabaisser cette même nature à outrance; c'est injustement diminuer ce que d'autres veulent meilleur qu'il n'est possible de l'obtenir. Supposons donc une âme vigoureuse, mais pétrie de ce même levain qui fermente chez nous tous, ou pour le bien ou pour le mal. Toute force tend à s'exercer, donc à s'appliquer, et à s'appliquer à un objet dont l'importance soit en proportion de son énergie. Un éléphant ne se raidit pas contre un arbuste; un lion ne rugit ni ne court après une taupe. Un Leibniz veut concilier, non pas deux ou trois petites difficultés de casuistique, mais Aristote avec Descartes; un Newton veut découvrir... le système du monde; un Henri IV et un Richelieu veulent pacifier leur pays pour lui donner la prédominance sur ses rivaux; un Napoléon I®*", discipliner les forces de la Révolution française pour battre l'Europe coalisée, et ainsi des autres. La puissance intellectuelle, à mesure qu'elle a conscience d'elle-même, se porte vers un objet de plus en plus grand. Qu'arrive-t-il alors? Que les facultés se groupent, que les efforts se coordonnent, que Tintensité de la passion même se met au service du grand dessein. Mais se mettre au service d'une idée, c'est se plier à ses exigences, c'est admettre une règle, c'est introduire dans ses propres mouvements un ordre qui ne les laisse se développer que là où il faut, mais avec une énergie soutenue et dirigée par le pressentiment du bu ccès. Ainsi,

dans la premièrb confusion d'une âme hésitante, il y a souvent une impétuosité généreuse qui cherche son issue. Ne la trouve-t-elle pas * ; la vigueur s'use, et la grande vie est manquée. La perd-elle un ins* tant de vue en se Jetant soit dans les sentiers battus, soit dans un travail pour lequel elle n'est pas faite; Timagination désorientée s'égare, la méthode est défaillante, la puissance même des facultés n'aboutit qu'à des excentricités laborieuses ou à de surprenantes légèretés. Enfin la retrouve-t-elle ; alors non seulement l'impétuosité retrouve l'efficace que lui ôtait son agitation désordonnée; mais toutes les forces latentes et en réserve, émergeant l'une après l'autre, viennent apporter leur concours en temps voulu ; les idées se multiplient et forment un système; l'horizon s'étend de plus en plus, mais la clarté du grand dessein l'illumine, et l'exécution de ce dessein le remplit tout entier. Toutes proportions gardées, c'est là un effet analogue à celui qu'opèrent en chacun de nous l'appel décisif de la vocation, le choix d'une carrière aimée, la découverte d'un sujet de travail qui, convenant à nos aptitudes, met fin à toute une période d'hésitations. C'est donc la force d'esprit qui, appliquée à une grande chose, développe, entraîne le génie, et met ainsi une unité dans le conflit des tendances qu'avaient pu léguer les aïeux. Là où le dessein se

1. C'est là qu'est Timportance du milieu actuel. Nous y reviendrons dans un autre chapitre.

perd de vue, sans doute, l'unité se brise pour un moment, et les excès peuvent reparaître avec la fougue primitive des passions qui les provoquent; puis, quand la poursuite du but recommence, l'énergie tendue de la .volonté s'y précipite, sans regarder autre chose que les moyens efficaces d'y parvenir; c'est alors que le grand homme méconnaît souvent plus d'un devoir et sacrifie plus d'un droit, pour étonner bientôt après par l'abandon magnifique de son intérêt personnel, par la générosité touchante de ses pardons et de ses oublis. En avançant enfin dans la vie, il s'habitue à trouver les limites de son pouvoir, plus sûrement encore celles de ses jouissances. S'il lui était arrivé jadis de ne croire qu'à lui-même et de ne consulter que son ambition, son orgueil s'incline alors, et sa grandeur s'humanise. Sainte-Beuve cite quelque part ce mot de Frédéric, « qu'on n'a pas vu, sauf Énée et saint Louis, de héros dévot ». Mais l'éminent critique, dont nul à coup sûr ne suspectera la pleine liberté d'esprit, ajoute * : « Dévots! C'est possible, en prenant le mot dans le sens étroit; mais religieux, on peut dire que les héros l'ont presque tous été. » Puis, s'appuyant sur des témoignages qui donnent à croire que Frédéric exagérait lui-même son irréligion, il cite à l'appui ces paroles écrites par l'ami de Voltaire au sortir de la guerre de Sept Ans : « Ne

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