Causeries du lundi, t. III, p
paraît-il pas étonnant que ce qu'il y a de plus raffiné dans la prudence humaine, joint à la force, soit si souvent la cTbpe d'événements inattendus ou de coups de la fortune? Et ne paraît-il pas qu'il y a un certain je ne sais quoi qui se joue avec mépris des projets des hommes? »
Cette fin dans l'apaisement et dans une sorte de renonciation désabusée n'est cependant pas la loi universelle. Il y a des grands hommes qui ne finissent que dans la défaite. Les causes de cette impuissance, succédant à des victoires' merveilleuses, ne sont pas difficiles à discerner. Quelquefois l'ambition survit à la force de l'intelligence, que l'âge n'a point respectée. Plus souvent, l'ivresse d'un succès qui l'a déshabitué des résistances emporte le grand homme à des entreprises impossibles. Napoléon veut encore vaincre avec des ressources insuffisantes, comme Beethoven et Michel- Ange veulent rendre des idées que les moyens propres à leurs arts se refusent à exprimer, comme Descartes veut trouver a priori des lois de la nature que l'expérimentation eût seule pu lui révéler. Ainsi encore tel homme qui a battu tous ses rivaux dans la diplomatie ou dans la guerre, et dont l'ambition a grandi avec les victoires, se prend à mépriser tous les obstacles; il croit que les lois économiques, par exemple, se plieront à ses exigences, comme l'ont fait les hommes passionnés ou naïfs qu'il avait fait servir à ses desseins. Tout usage a ses abus, toute
force a ses excès. Le génie a d'autant plus aisément les siens, que, pour créer quelque chose de puissant dans Tart qu'il a choisi, force lui est de faire appel à certaines facullés qui tendent alors à prendre un développement anormal. M. Brunetière dit de Rousseau que la qualité de son génie (qui aimait la nature et la solitude) fut solidaire de son exaltation de sauvagerie et de sa mélancolie soupçonneuse. On peut dire quelque chose d'approchant d'un très grand nombre d'hommes de génie. La qualité du génie qui fit de Voltaire un immortel railleur fut solidaire de cette espèce d*exaltation d'irrévérence et d'injustice qui lui fit outrager tant de choses et tant de personnes sacrées. La qualité du génie qui fit que Napoléon gagna tant de victoires fut solidaire de cette manie belliqueuse qui le conduisit en Russie et à Waterloo; elle fut également solidaire du mépris qu'il afficha pour l'opinion, pour le droit public et le droit des gens. Mais Dieu nous garde de retourner la proposition ! Dieu nous garde de croire que si l'abus de la force entraîne un affaiblissement et du désordre, le désordre accroît la vigueur ou raffine la qualité du génie !
En résumé, nous avons vu où il faut chercher le secret d'une grande vie : ce n'est pas dans un mélange où les défauts feraient autant que les vertus, et où toutes les passions indistinctement ne vaudraient que par leur intensité ; c'est dans la grandeur de l'idée poursuivie : car elle seule a pu grouper
et amener à Tunité les conceptions, les passions, les efforts qu'elle a exigés, puis obtenus de son héros.
Supposons maintenant que le grand homme n'ait pas reçu de ses ancêtres les anomalies ou, comme on dit, les excentricités que ses biographes relèvent si volontiers dans sa carrière, mais que ce soit lui qui les ait, pour ainsi dire, introduites dans sa famille en même temps que son génie. On pourra faire ici deux hypothèses : ou Ton dira que le génie s'alimente à la source même de ces passions maladives, ou l'on pensera que ces misères sont une conséquence difficile à éviter de la tension du génie. Si les considérations que nous venons de développer laissent encore quelque vraisemblance à la première de ces hypothèses, il suffira, ce nous semble, pour achever de la réfuter, de placer la seconde en face d'elle.
L'organisation que le génie anime et dont il se sert ne peut impunément subir ces déploiements d'énergie qu'exigent la grandeur et la continuité de son action : « L'épée use le fourreau ». Quelques faits psychologiques peuvent servir à nous expliquer scientiQquement la valeur de ces expressions du sens commun.
« L'imagination ne peut se représenter des actes complexes sans demander au système nerveux qu'elle fait agir des mouvements internes nombreux, des combinaisons d'efforts d'où à la longue
IIG PSTCHOLOGIB DES GRANDS HOMMES.
suit la fatigue. L'imagination d'un modeste travailleur, enfermée dans le cercle des réalités banales, se repaît uniformément des mêmes conceptions; il n'éprouve aucun besoin de les renouveler ni de les élargir : les mêmes objets reviennent périodiquement à son esprit avec une régularité qui impose à son être tout entier comme une cadence monotone. Il agit donc, mais de cette action suivie, constante et modérée, qui, toutes choses égales d*ailleurs, est bien faite pour assurer à l'âme la paix, au corps la santé. Au contraire, exerçons-nous une action compliquée, demandant des efforts contradictoires (et c'est à quoi nous condamne souvent l'ambition) ; nous ne pouvons nous abandonner longtemps aux mêmes espérances : brusquement arrachés au rêve que nous caressions, sans cesse obligés de faire face à quelque tâche nouvelle, notre imagination prend des allures saccadées, elle ne laisse en paix aucune de nos facultés physiques ou morales*. » Assurément, quand des facultés ainsi agitées s'appliquent au travail supérieur qui fait Tunité de la vie du grand homme, elles tendent à se mouvoir avec cette ampleur et ce rythme puissant qui sont les conditions du succès. Mais avant ou après la victoire s'élèvent mille conflits avec l'idéal qui se dérobe, avec les préjugés qui s'obstinent, avec les égoïsmes qui se révoltent. De là ces soubresauts de l'imagi-