‹ Psychologie des grands hommesChapitre 55 sur 98 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

chez beaucoup d'hommes de génie, ce sont de petites manies, des tics, dont bon nombre de travailleurs ordinaires ou d'hommes d'étude, dont beaucoup de personnes nerveuses, intelligentes et préoccupées, sont d'ailleurs souvent affligées.

Ces faits ne sont pas sans analogie avec ceux que Darwin (développant certaines remarques de MùUer, de Cl. Bernard et de Spencer) a relevés dans les mouvements de la physionomie *. Toute accumulation de force nerveuse tend à se répandre, et elle se répand par la voie que lés physiologistes nomment la ligne de moindre résistance. S'il y a un organe plus directement intéressé à l'acte en train de s'accomplir, c'est lui qtf'elle modifie d'abord. Mais comme notre pensée s'intéresse généralement à tout ce que nous faisons, ses serviteurs habituels, les sens, et la face qui les réunit presque tous, reçoivent le contre -coup de ces mouvements internes : c'est ce qui fait précisément qu'ils les expriment. Si l'accumulation dépasse les proportions accoutumées, la voie d'écoulement ordinaire ne suffit plus ; le torrent se précipite, se crée des issues nouvelles ; le corps tout entier , mais surtout les organes qui se trouvent être, chez l'individu, les plusimpresionnables ou les plus mobiles, participent à cet ébranlement général : ils expriment, eux aussi, à leur manière, la passion qui en est la source. Ceci

i. Darwin, de V Expression des émotions.

posé, on comprend ce qui doit se passer dans un organisme où un appel Incessant est fait à Faction du système nerveux. Ici, la force disponible se dépensera tout entière en des mouvements internes, dans les invisibles combinaisons des systèmes d'images qu'elle organise : la face restera donc, pour la plupart des autres hommes, impassible et impénétrable; mais c'est le dedans qui travaillera seul, et c*est lui qui supportera seul toute la fatigue. Là, cette mobilité engendrée par l'activité maîtresse de la pensée se communiquera promptement aux divers organes : elle y déposera, elle y développera peu à peu le germe d'une activité locale, automatique. Mais, là comme ici, on conçoit qu'un organisme ainsi ébranlé s'épuise : on conçoit surtout qu'il ne transmette qu'une force débile ou agitée. Nous arrivons ainsi au troisième cas que nous avions à examiner, celui où les accidents nerveux, introduits dans une famille par son représentant le plus illustre, vont s'accentuer chaque jour davantage dans la nullité des fils ou dans l'égarement des neveux.

Dans ce troisième cas, si fréquent, avons-nous enfin quoique symptôme décisif de cette prétendue loi d'alternance? Il faudrait pour cela qu'après le passage, que nous avons vu, du génie à la dégénérescence, nous eussions des retours périodiques de la dégénérescence au génie. Nous en cite-t-on?

On peut citer des cas de métamorphose ou d'alternance dans certains ordres de faits. Il y en a

DE LA THâORIB DE LA MÉTAMORPHOSE. 121

d'abord vraisemblablement dans Tordre moyen du talent. On comprend, par exemple, quelle talent musical puisse alterner dans une même famille avec le talent du coloriste et du peintre, ou celui du psychologue avec celui du naturaliste. C'est là, somme toute, une même aptitude qui reçoit de différentes circonstanceis familiales ou du milieu, des directions variées. La finesse de l'analyse, le goût de l'ordre et de la méthode peuvent s*appliquer, chez le fils, à l'étude des faits physiologiques, comme ils s'appliquaient, chez le père, à Tétude des faits de conscience, ou inversement. Il doit suffire de bien peu de chose pour modifier ainsi le point d'application d'aptitudes à peu près semblables et égales.

Il serait plus hypothétique, mais très vraisemblable, de supposer encore une alternance entre la beauté de la mère ou la force physique du père et d'autre part la supériorité spirituelle du fils. On ajouterait à la probabilité de Thypothèse en pensant que la grâce, ou la vigueur des ascendants se prêtent Tune à Tautre, en se tempérant, un mutuel concours, pour assurer la valeur éminente de l'organisation émanée d'eux; mais de telles alternances n'équivalent toujours point à une métamorphose entre la maladie et la santé — physique ou morale — et c'est tout ce qu'il nous importe ici de remarquer.

On peut citer enfin, nous l'avons dit, des cas d'alternance dans les maladies. Et ici, le plus souvent, n'est-ce pas une même maladie qui, en allant d'une

génération à une autre, se jette tour à tour sur les organes qui lui offrent une moindre résistance? Ainsi la phtisie s'attaquera, soit aux poumons, et c'est sa forme la plus fréquente; soit aux intestins, c'est la péritonite tuberculeuse; soit au cerveau, et c*est alors une des plus terribles variétés de la méningite. Ainsi la désorganisation du système nerveux qui engendre la folie étendra plus ou moins loin ses ravages. Limitée par des résistances qui ont encore leur suite et leur énergie, elle enfantera la monomanie, et un accident sans importance lui donnera Tune de ces formes si nombreuses où Ton croyait voir jadis autant de variétés essentielles de la folie. Plus étendue et plus intense, elle produira la manie ; quelques progrès de plus, ce sera la démence.... Si enfin la maladie peut parcourir toutes ces phases en une seule vie, elle met quelquefois plusieurs générations à aller de la première à la dernière. A proprement parler, y a-t-il là métamorphose? Nous le voulons bien. Mais ce que nul ne prétendra, c'est qu'il y ait entre la maladie et la santé une alternance faisant de chacune des deux la condition du retour de Tautre. Que l'une succède à l'autre, à merveille! Qu'à la santé, épuisée par des travaux ou des excès, succède la maladie; puis, qu'à la maladie, guérie individuellement ou spécifiquement, succède la santé : tout cela esj incontestable. Mais est- il un seul médecin qui prétende que la santé et la maladie sortent et procèdent l'une de l'autre?

Ce serait cependant là l'analogue de la théorie que nous combattons.

• Ainsi, il y a bien deux évolutions, Tune ascendante, l'autre descendante : essayer de les assimiler Tune à l'autre serait une tâche sans issue. Dans la vie individuelle du grand homme, avons-nous dit, les passions et les fantaisies vont souvent à la débandade, quand sommeille pour un temps le grand dessein. De môme, quand les éléments que Thérédité transmet n'ont plus cette forte organisation nécessaire à la poursuite attentive, énergique et passionnée d'un but supérieur, les caractères se morcellent et se disséminent : cette espèce d'abandon de soi-même et d'anarchie, de désordre enfin, qui, dans l'existence du grand homme, était une phase transitoire, exceptionnelle, en dehors, devient comme la loi des existences dégénérées qui lui succèdent. C'est ce qu'a observé admirablement Sainte-Beuve.

« Il est à remarquer, dit-il *, que l'âme d'un héros, quand elle se partage et se brise en quelque sorte entre ses descendants, produit quelquefois de singulières formes ou même des monstres étranges. Tout est considérable dans ces grandes âmes, les vices comme les vertus. Tel défaut qui, dans le chef, était balancé et tenu en échec par une haute qualité, se démasque tout à coup chez les descendants et apparaît hors de mesure. Le grand Gondé n'avait

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