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Malebranche, Traité de morale, l'*part., VI

OU redescend tour à tour un des deux courants dont nous parlions : Tun qui attire uniquement vers les beautés éprouvées et consacrées du passé les âmes plus sensées que hardies, plus distinguées qu'énergiques, plus dédaigneuses que généreuses, plus capables de goûter le beau que de le produire; l'autre qui entraîne en avant les âmes dont on peut dire tout au rebours qu'elles sont plus hardies que sensées, plus énergiques que distinguées, etc. Rester maître de soi, de ses mouvements, en demeurant à ce point où est comme le confluent des deux ondes, est une tâche difficile; on peut trouver original, dans le meilleur sens du mot, celui qui y suffît. « Il faut, dit Gœthe, étudier les hommes du temps passé dont les ouvrages ont conservé depuis des siècles même valeur et même considération. Un homme qui a vraiment l'âme grande sentira seul ce besoin, et c'est justement ce besoin de commercer avec les grands prédécesseurs qui est le signe d'une forte vocation *. » Mais c'est aussi, faut-il dire, une

i. Entretiens, éd. Charpentier, t. I, p. 331. Quelques pages plus haut, Gœthe disait, avec une modestie que .nous ne prenons pas au pied de la lettre, mais avec un sentiment profond de la part de vérité contenue dans ses paroles : « Si je pouvais énumérer toutes les dettes que j'ai faites envers mes grands prédécesseurs et mes grands contemporains, ce qui resterait serait peu de chose.... Ce qui est important, c'est l'instant de notre vie où s'exerce sur nous l'influence d'un grand caractère. Lessing, Winkelmann et Kant (il oublie Spinoza) étaient plus âgés que moi, et il a été de grande conséquence pour moi que les deux premiers agissent sur ma jeunesse et le dernier sur ma vieillesse; et aussi que

LE GRAND HOMME ET LE MILIEU CONTSUPORAIn/ITI

marque de puissance novatrice et de jeunesse féconde, que de connaître les aspirations de ses contemporains, pour les satisfaire, et d'unir ses efforts aux leurs pour les discipliner et les mener à quelque victoire désirée. Il faut dire enfin que c'est la marque du vrai génie d'unir ces deux vocations, surtout si nous ajoutons que le génie seul est assez fort pour s'assurer le concours des esprits distingués ou des génies moins universels de son époque; mais ceci vaut la peine qu'on s'y arrête. Arrêtons-nous-y quelques instants.

Considérons d'abord les hommes d'action. Leur œuvre est toujours complexe, et l'exécution de leur grand dessein n'est possible qu'avec l'aide d'un certain nombre de serviteurs ou de lieutenants qui s'y consacrent tout entiers. Le fait est si bien constaté qu'on Ta retourné maintes fois contre la gloire de plus d'un illustre personnage. Voici par exemple ce que Michelet dit de Charlemagne : « Il en advint h Charlemagne comme à Louis XIV : tout data du grand règne. Institutions, gloire nationale, tout lui fut rapporté. . . . Les hommes illustres de toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs d'école, trois réformateurs des lettres ou des mœurs y créèrent un mouvement passager. De l'Irlande vint dom Clément, des Anglo-Saxops Alcuin, de la

Schiller fût bien plus jeune que moi et dans toute la verdeur de son activité, lorsque je commençai à me fatiguer du monde. » [làid.f p. 216.)

Gothie OU Languedoc saint Benoît. Toute nation paya ainsi son tribut. Citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobart. L'heureux Gharlemagne profita de tout. » Quelle que soit la séduction exercée par son auteur, ce jugement n'a point prévalu. Le sens commun persiste à croire que, pour attirer h soi tout ce qu'il y a d'hommes supérieurs à son époque, il faut être plus grand que chacun d'eux. On s'en rapportera plutôt à ce jugement d'un écrivain moins brillant, mais qui se recommande par une connaissance toute èpéciale* et approfondie de cette époque : « Le regard perçant du fils de Pépin discerna tout ce qu'il y avait de nobles éléments dans le monde antique; il les saisit d'une main vigoureuse et les fit entrer dans la construction du monde nouveau ».

Prenons un exemple plus rapproché de nous et d'une étude plus sûre. Il n'est pas difficile de montrer tout ce que Napoléon dut à ses généraux. Lui-même a pris soin d'en perpétuer le souvenir par les titres qu'il leur donnait le lendemain des victoires achevées ou décidées par leur habileté et leur courage '. Tout le monde sait les services que lui ont rendus Masséna à Rivoli, Desaix à Marengo, Ney à la Moskowa; ce que lui ont valu à Eylau la grande charge de Murât, à Wagram la marche de Macdonald sur le

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