‹ Psychologie des grands hommesChapitre 70 sur 98 · Léon Gautier · texte numérisé non relu

Léon Gautier

2. Au lendemain d'Auerstœdt et d'ïéna il voulait que Davout fit son entrée à Berlin le premier, avant lui-même.

centre de Tennemi et la concentration foudroyante de Tartillerie de Drouot. Miais lorsqu'un grand homme est ainsi entouré d'hommes éminents, prenons garde que d'abord il en est beaucoup qu'il a formés. Il n'a point fait leur intelligence ni leur cœur, sans doute ; mais il leur a préparé des moyens d'action et leur a donné un rôle digne d'eux dans le drame qu'il a conçu et qu'il conduit. C'est parce que Napoléon avait mieux vu que personne avant lui l'importance de la cavalerie et de l'artillerie, qu'il les avait si puissamment organisées, mises en état de frapper, au moment opportun, quelques grands coups, et qu'il en avait confié le commandement à ceux qu'il jugeait les plus capables de l'exercer. Mais pourquoi les lieutenants du grand homme mettentils au service de sa gloire tant d'enthousiasme et de dévouement? Il les a persuadés qu'ils exerceraient mieux leurs talents personnels avec lui que sans lui, qu'ils accompliraient moins bien leur œuvre propre dans l'indépendance que dans le milieu qu'il leur dlivrait! Voilà tout le secret de son ascendant.

Le génie cependant ne se borne pas à former, à munir de moyens d'action et à entraîner ses collaborateurs. Il les défend contre eux-mêmes, il les préserve de leurs propres excès ou de leurs défaillances, cela va sans dire : mais surtout il met entre eux l'accord nécessaire à l'œuvre commune . Ce ne sont pas en effet leurs efforts personnels qui, convergeant spontanément vers un même but, ont fait

par un hasard heureux l'œuvre totale; c'est l'unité voulue d'avance de l'œuvre collective qui s'est imposée à leurs efforts et qui a fait participer chacun d'eux à la vertu de tous les autres. Quand la direction du général en chef n'est plus sentie, Ney n'obéit plus à Murât, Bernadette ne vient plus au secours de Davout. Tel qui remportait aisément une victoire dans les campagnes d'Ulm et d'Iéna ne pouvait qu'être battu dans la. guerre d'Espagne, parce que là la conception générale avait faibli. Ainsi, si i,ouis XIV n'avait point voulu si persévéramment la grandeur de la monarchie, ni Golbert ni Louvois n'eussent pu accomplir leurs tâches; Turenne et Condé eussent continué à se battre l'un contre l'autre, et peut-être n'eussent-ils pas plus fait pour leur gloire et celle de leur pays que n'avaient fait, au siècle précédent, les Guise. Illustres aventuriers, (L adroits, superbes, si brillants d'esprit, d audace et de séduction, si élégants et si imposants, que les autres princes paraissaient peuple auprès d'eux », les Guise, disent tous les historiens, se complétaieiît les uns par les autres : « François, grand capitaine, d'une force d'âme extraordinaire, magnanime dans le succès, implacable et féroce dans le péril; Charles, unissant tous les talents à tous les vices compatibles avec l'hypocrisie, savant, spirituel, politique subtil, orateur éloquent, etc. ». Et ces hommes n'ont point réussi, somme toute, à faire de grandes choses! Aucun d'eux n'a pu grouper leurs forces autour d'un

beau dessein ; c'est que nul, de leur temps, n'a su préparer à leurs ambitions ce milieu que trouvèrent sous Henri IV, sous Richelieu et sous Louis XIV, les généraux et les ministres célèbres qui les suivirent.

Telle est donc l'unité qu'un grand homme sait donner aux efforts qu'il obtient; telle est cette influence si puissante et si bienfaisante, que parfois ceux qui Tacceptent y trouvent les moyens de s'élever eux-mêmes jusqu'au génie et à la gloire. Mais ceci, dira-t-on, n'est-il pas réservé aux hommes d'action? Les savants et les philosophes qui concilient entre eux tant de systèmes, les artistes qui empruntent tout à la fois à leurs devanciers et à leurs contemporains, ont-ils tant de mérite? Les lieute* nants ont leurs ambitions particulières; leurs rivalités pour être apaisées, leurs résistances pour être domptées, exigent donc la séduction d'une gloire éclatante à partager en commun; mais les idées ne résistent pas et les systèmes se laissent faire? — Est-ce bien sûr? Pour concilier vraiment deux théories qui semblent contradictoires, il faut en trouver une troisième qui comble les vides laissés entre les deux autres. Si l'œuvre était si facile, elle serait faite plus souvent, avec plus de succès et par plus de métaphysiciens. Les idées abstraites, pas plus que les efforts concrets et vivants, ne se réunissent et ne se groupent par une sorte d'attraction mécanique inévitable. L'astronome Picard fixe avec exactitude

une mesure astronomique. Toute la Société royale de Londres entend la communication et la loue, mais ne voit rien dans cette mesure que la mesure elle-même. Newton s'y arrête, la vérifie et y trouve une confirmation, cherchée depuis longtemps S de la vaste théorie qu'il médite. Qu'est-ce donc qui fait là rétonnante portée de la découverte de Picard? C'est la grandeur de la théorie toute préparée dans laquelle elle entre et où elle trouve la place qui l'attend; mais cette place, c'est Newton qui la lui avait préparée, c'est Newton qui Ty a conduite et l'y a mise. Cette observation est applicable à toutes les grandes découvertes. Un spirituel critique médical, philosophe indépendant et plein de sens, Louis Peisse, l'a établi pour la découverte de la circulation du sang. Plus d'un détail de ce mécanisme avait été aperçu ici ou là; mais nul n'avait eu, avant Harvey, ridée du mouvement circulaire complet; et c'est cette idée qui, vérifiée, fit la signification et l'importance de ces petites découvertes partielles dont nul ne soupçonnait la portée.

Les preuves indirectes de cette loi sont éclatantes. Dans une situation difficile et confuse où les besoins sont pressants et les ambitions nombreuses, comment se comportent les hommes de simple talent? Ou ils se font les serviteurs obstinés d'une seule idée, trop étroite; ou bien, mus par les scrupules

i. Nous aurons à revenir sur ce fait à un autre point de vue»

sans cesse renaissants d une bonne volonté sincère mais impuissante, ils vont et viennent de droite à gauche ; ils prennent tour à tour les partis les plus opposés, et le pays qu'ils voudraient organiser s'agite péniblement dans une succession d'entreprises contradictoires, de projets incohérents et de réformes inachevées. L'anarchie, politique ou littéraire, qu'on signale si souvent dans certaines époques de transition ou de décadence, n'a pas d'autre caractère que celui-là.

Quand le grand homme arrive (s'il arrive) au milieu de cette confusion, et qu'il entame avec énergie son œuvre personnelle, il a beau être attendu et désiré ; il surprend toujours, et toujours il est combattu de deux côtés. On commence par s'écrier : Qui a pu imaginer semblable paradoxe? Et c'est à qui s'efforcera, non pas de lui disputer la gloire de faire une telle œuvre, mais de l'empêcher de la faire, en la déclarant chimérique. « Êtes- vous donc plus savant que notre père Abraham? »

disaient les Juifs à Jésus. Puis quand il a achevé, solidement établi et défendu son travail, le même public s'avise de dire que tout le monde avait eu pareille idée et qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Celui qu'on traitait d'utopiste ou de rêveur est accusé maintenant de plagiat. « Lorsque Harvey annonça sa découverte, malgré tous ces prétendus précurseurs, il ne rencontra d'abord que des incrédules et des opposants. Ce n'est que plus tard, lors-

qu'il fallut se rendre à l'évidence, qu'on retrouva la circulation partout, dans Fabrice, dans Colombo, dans Césalpin, dans Servet, dans Fra Paolo Sarpi, et jusque dans Galien et Érasistrate. C'est la marche ordinaire. Tout inventeur vivant doit s'attendre à être nié, puis volé au profit des morts *. » Le public est de bonne foi, et son illusion n'est pas difficile à comprendre. Si le grand homme emprunte à des précurseurs, c'est bien souvent, nous l'avons vu, à des hommes tenus jusque-là pour des faiseurs d'hypothèses décousues ou de vieilleries abandonnées. C'est après qu'il les a réhabilités en recueillant et en élevant à une haute puissance leurs conceptions, que la foule les réhabilite elle-même. Mais nul que lui ne comprenait tout d'abord la portée possible de ces idées. Non content de prendre en elles ce qui pouvait alimenter son génie, c'est en lui qu'il prend la vie supérieure dont il les anime, pour les rapprocher et les confondre en un tout harmonieux et beau, qui sera fécond à son tour.

En résumé, dans la formation de ces grandes choses qui sont la force des nations, la vie n'est pas faite par le concours fortuit, par la juxtaposition spontanée des éléments. Rappelons-nous que plus ces éléments sont riches, forts et vivants, plus chacun d'eux aspire à une existence indépendante : il

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