M. Brunetière, article cité
en lui de pareilles mélodies et qu'il luttait contre la misère pour les faire entendre aux autres hommes^ oui, certainement, il concevait un grand et beau dessein ; car si c'est une chose difficile, et nul ne craindra de dire une grande chose, que de faire rire les honnêtes gens comme les fit rire Molière, c'en est une grande aussi que de les émouvoir et de les charmer comme le fit Mozart.
Mais un grand dessein, mais la grande œuvre qui le suit supposent un nombre considérable d'idées dont on perçoit les rapports et qu'on peut tenir toutes unies sous son regard pendant un temps plus ou moins long. Que ce soient des idées abstraites ou des idées concrètes, des idées fournies par l'observation ou des idées trouvées par le raisonnement, des idées mélodiques ou des idées tactiques, elles éclosent en abondance. L'habitude de la réflexion, la comparaison, l'association, la mémoire en sug« gèrent qui sont d'abord hétérogènes et qu'un effort vigoureux peut seul ramener à l'unité. Quant à celles qui sont élues, elles restent assez variées pour que le travail qui les combine et les retient demande une tension exceptionnelle. Cette tension, à son tour, suppose deux choses : que l'organisme en soit capable, et que l'esprit qui en supporte l'épreuve soit lui-même soutenu par l'attrait réconfortant d'un grand dessein artistique, religieux, scientifique, patriotique ou guerrier. La force cérébrale nécessaire à cette attention, qui se répand sans
se diviser et se multiplie sans s'affaiblir, n'est donnée qu'à un bien petit nombre d'intelligences; mais elle est nécessaire dans tous les ordres de travail, pour que ce travail aboutisse à des œuvres supérieures. Ainsi le grand savant saura bâtir pièce à pièce et contemplera longtemps sans fatigue ses figures idéales, ses constructions algébriques et les longues suites de ses raisonnements abstraits; le grand musicien entendra sans peine des sons variés et nombreux ^ qui, soit simultanés, soit successifs, tendront à se mettre d'accord; le grand peintre ne laissera pas se confondre ou s'évanouir les traits ou les couleurs qu'il aura vus ou imaginés, et qui lui auront paru aptes à faire scène; le grand capitaine verra clair dans la fumée du combat.
On voit aisément sous ces différences ce qui constitue l'unité de ce premier don du génie. C'est par lui que la patience, réclamée par Buffon, que la mémoire, dont on dit souvent tant de merveilles,
1. Pendant les deux années que mit Newton à préparer son livre des PrincipeSy il n'exista, nous dit-on, que pour calculer et penser; Biot ajoute : « Souvent, perdu dans la méditation de ces grands objets, il agissait? sans songer qu'il agit et sans que sa pensée semblât conserver aucun lien avec son corps. On rapporte que, plus d'une fois, commençant à se lever, il s'asseyait tout à coup sur son lit, arrêté par quelque pensée, et demeurait ainsi à moitié nu pendant des heures entières, suivant toujours l'idée qui l'occupait. ■ — Mozart, on le sait, put reproduire tout entier le Miserere de la chapelle Sixtine après l'avoir une fois entendu. — « Beethoven composait en marchant et n'écrivait jamais une seule note avant que le morceau dont il avait le plan dans la tête fut entièrement achevé. » (Fétis.)
sont si différentes chez Thomme de génie de ce qu'elles sont chez Thomme médiocre et chez le sot. Est-ce uniquement par la quantité qu'elles sont supérieures? Non certainement. On peut même dire que ni cette patience (malgré le sens primitif du mot), ni cette mémoire du grand homme ne doivent être passives et résignées à tout subir. Car le bel avantage que ce serait de se souvenir bon gré malgré de toutes les sottises qu'on a entendues! On sait d'ailleurs que la surexcitation, l'agrandissement de la mémoire est dans certains cas une maladie qui ne profite guère à l'intelligence. Mais, chez le grand homme, la ténacité de la patience et la richesse de la mémoire sont beaucoup plutôt effets que causes du génie. La première ne se consacrera chez eux qu'à des travaux dont Timportance, vue d'un coup d'œil d'ensemble, aura puissamment intéressé l'intelligence qui les dirige. Ainsi ce n'est pas précisément parce qu'il a été patient, que Newton a découvert l'attraction; c'est parce qu'il la pressentait et voulait la démontrer à tout prix, qu'il a eu cette patience que l'on a vue. La seconde retiendra surtout ce dont la réunion est commandée par des affinités scientifiques ou esthétiques. C'est aussi cette force de conception qui tantôt abrège le raisonnement (il abrège tout, parce qu'il voit tout, a-t-on dit de Montesquieu, comme lui-même l'avait dit de Tacite), tantôt donne les moyens de le conduire pas à pas, et sans déviation, jusqu'au bout.
Concevoir ne va sans doute point sans imaginer. Mais l'imagination du grand homme ' ne borne pas son rôle à. soutenir par une représentation telle quelle les efforts de l'entendement. Elle anticipe inévitablement sur le possible et sur l'avenir; elle met en suspicion les expériences et les raisonnements qui n'aboutissent pas encpre à un ensemble assez bien lié pour exprimer l'action d'une force puissante, partout d'accord avec elle-même. Une telle exigence tient toutes les facultés en éveil; elle ne les laisse pas s'endormir dans des demisatisfactions, mai§ elle ne les kiisse pas non plus se décourager. Ce qu'on imagine fortement, on le croit toujours possible, et on est toujours prêt à faire un dernier effort pour le réaliser tel qu'on se le représente. Christophe Colomb, Newton, Léonard de Vinci nous l'ont assez prouvé les uns et les autres.
Est-ce à dire que l'imagination seule suffise à expliquer le génie? Certes sa part est belle dans l'œuvre du grand homme, et nous n'avons négligé ici aucune occasion de la mettre dans tout son jour. Gardons-nous cependant de croire que le génie soit uniquement un grand développement, une grande énergie, un grand essor, bref une « surabondance » d'imagination. On a beau être convaincu de tous les bienfaits de cette faculté surprenante, il est impossible de voir en elle une force indéfectible
1. Nous ne parlons pas ici du poète et de l'artiste, pour qui la vérité serait par trop évidente.
LE VRAI GÉNIE ET LES FAUX GRANDS HOMldES. 267
et, pour ainsi dire, infaillible d'organisation spirituelle, harmonieuse et poétique. L'imagination est aussi, et trop souvent, une force qui travaille à rebours et qui produit une action désorganisatrice ou stupéfiante. Peut-être crée-t-elle, même alors, quelque chose de vivant, mais d'une Vie parasite, qui interrompt, trouble ou bouleverse la vie totale, en tarissant les sources de la vie supérieure.
Il ne suffit donc? pas d'imaginer fortement et surabondamment : il faut imaginer deâr choses possibles, désirables, bienfaisantes, qui piîfissent être acceptées par les autres hommes et ajouter à leur perfection et à leur bonheur, (jui agrandissent leurs conceptions en s^ insérant, sans les désorganiser.
A ce prix, l'homme de génie seul conçoit et ima- . gine, disons-nous, un grand dessein; mais cette grandeur n'est pas seulement dans le nombre des effets matériels produits ou à produire; elle est surtout dans l'intensité des sentiments que ces actes sont appelés à exciter chez les autres hommes. Et quels sentiments? Des sentiments d'admiration sans doute, mais ne craignons pas de dire aussi de respect, d'amour et de reconnaissance. Il est plus difficile de faire le bien que de faire le mal. Semer autour de soi la haine ou l'épouvante est à la portée de ces hommes trop nombreux qui flottent entre le scélérat et l'imbécile, comme un Néron, comme un Ravaillac, comme un communard ou un nihiliste. Il n'appartient d'exciter l'enthousiasme qu'à des âmes
mêlées de force et de bonté. Ce n'est pas que le grand homme ne soit souvent impitoyable dans Texécution complète et sans merci de ce que lui semble exiger le succès de son dessein; mais son dessein, tant qull ne dévie pas, est bon et bienfaisant dans son ensemble; c'est donc en somme l'amour qui l'emporte sur Tégoïsme et sur la haine, dans Tâme de celui qui l'a conçu.
Ce mot serhblera-t-il banal? Cependant si aimer le plaisir, la richesse ou un travail modéré, si même aimer la réputation et les honneurs est à la portée d'un certain nombre, il n'est donné qu'à bien peu d'aimer la vraie gloire, c'est-à-dire de faire de la grandeur de la patrie ou de celle de l'esprit humain comme son bien propre et personnel, et de s'y dévouer jusqu'au sacrifice Or, un tel amour est nécessaire à l'entretien de cet enthousiasme ardent et continu, sans lequel nous ne comprendrions ni tant d'efforts d'imagination, ni tant de persévérance et d'énergie, et qu'en fait nous remarquons chez tous les grands hommes de l'histoire.
On m'arrête encore, et on me dit : « Vous faites une part bien large à la bonté dans l'œuvre du génie : je la cherche vainement dans le magnifique plan de la journée d'Austerlitz ou de celle de Wagram * ». L'objection serait écrasante s'il était question de cette sensibilité prompte à la pitié, à