Jtf. Ch. Lenient
qui la vue de la douleur d'autrui suffit pour renoncer à une entreprise qui n'est ni indispensable, ni commandée expressément par le devoir. Certes, il n'y a pas de mal à dire de cette bonté : elle n'est pas seulement louable, elle est nécessaire dans les rapports quotidiens de la vie. Ce n'est pas elle pourtant que nous nous attendons à retrouver chez les grands personnages lesquels, encore une fois, ne sont ni des saints ni des modèles à imiter pour notre prudence et notre circonspection forcées. L'amour et la bonté de l'homme de génie, où les voyons-nous? Dans la passion qu'il met au service de son dessein et de ceux qui le servent, dans l'ardeur contagieuse avec laquelle il fait appel à leur dévouement, prêt d'ailleurs à leur témoigner lui-même une sollicitude providentielle et à leur donner, le jour où il le faudra, son sang et sa vie. Sans cela, serait-il un c conducteur d'hommes »? Dans les actes ordinaires de la vie, Condé et Napoléon étaient irascibles, violents, cruels même. Bossuet ne s'est cependant pas trompé, il n'a pas menti, quand il a parlé de la « bonté » de son ami : il le voyait dans la partie héroïque de son existence. Quant à Napoléon, sait-on pourquoi un soldat anglais de notre temps ïe met si fort audessus du vainqueur de Waterloo? Lisons ce résumé d'une étude de lord Wolseley *.
Lord Wolseley reproche surtout au duc de fer
1. Etudes sur le courage et sur le génie stratégique^ n*** d'août et de septembre 1888, de la Fortnightly Review.
d'avoir manqué de ce (l magnétisme personnel :» qui caractérise les vrais chefs d'armée et qui était un trait si marqué chez Bonaparte. Wellington, dit-il, n'a jamais estimé à sa valeur l'admirable armée qu'il commandait. Aristocrate dans l'âme, il ne croyait, en son cœur de pierre, qu'à l'élan, au courage et au dévouement de ses officiers, fils de nobles ou de squires, et considérait ses soldats comme la lie de l'Angleterre, l'écume et le rebut de sa population. Jamais il n'a eu un mot d'éloge pour ces troupes héroïques qui le portaient de Talavera à Toulouse. Jamais il n'y eut la moindre sympathie entre lui et ses hommes; ils le respectaient, ils le craignaient, ils avaient confiance en ses talents militaires, mais ils ne l'aimaient pas. Personne ne l'aimait, même dans son entourage immédiat. C'est pourquoi lord Wolseley n'hésite pas à le considérer comme un général de second ordre *. A son sens, le vrai chef d'armée doit être fanatiquement adoré de ses troupes : ce don d'amour est la qualité supérieure qui doit couronner toutes les autres.
Le professeur distingué qui m'a reproché de trop parler de la bonté des hommes de génie me citait Wagram. L'a-t-il fait au hasard? Je n'en sais rien, mais enfin prenons Wagram. C'est peut-être la der-
1. Si à Waterloo Wellington a battu Napoléon, c'est que ce dernier, dit lord Wolseley, n'avait plus là l'énergie physique nécessaijre, il était en proie à des soufTrances qui paralysaient son génie.
nière des belles victoires de Napoléon. Par qui le vainqueur fut-il servi ce jour-là? D'abord par deux des hommes les plus honnêtes, les plus droits et les plus sûrs (quoique peu naïfs, le premier surtout) de son entourage ; par Dayout, qui déborda la gauche de Tennemi, eVpar Drouot qui sut concentrer cent pièces de canon sur un même point dans un moment critique et décisif. L'enthousiasme raisonné de ces deux généraux et leur dévouement sans bornes pour leur chef ne prouvent-ils pas que ce dernier était autre chose qu'un calculateur et qu'un massacreur? Le triomphe de Wagram dut encore beaucoup à Macdonald, un vieux républicain qui, longtemps tenu à l'écart, était venu dans son costume de 1792, à la tête de contingents italiens. Certainement ces troupes ne valaient pas les grenadiers qui à Austerlitz tutoyaient Napoléon. Aussi la victoire de Wagram ne valut-elle pas celle d' Austerlitz *. Cependant que faisaient là ces Italiens? Pourquoi s'y battirent-ils encore, en définitive, avec tant de courage et de succès? C'est que le feu révolutionnaire n'était pas mort; c'est que la France et son empereur n'avaient pas encore tout à fait cessé d'apparaître aux masses populaires de l'Europe comme une grande force émancipatrice.
Cet amour ne s'en tient pas à des rêveries plus ou moins brillantes et à des vœux plus ou moins