‹ Psychologie des grands hommesChapitre 87 sur 98 · M. F. Brunetière, article cité · texte numérisé non relu

M. F. Brunetière, article cité

ter et cette obligation de réussir dont on fait une condition du génie? Quelquefois, il est vrai, c'en est une et quelquefois ce n'en est pas une. L'Histoire des variations est-elle moins un chef-d'œuvre parce qu'elle n'a pas eu les effets qu'en attendait Bossuet? Et la Théorie de la terre cesse-t-elle d'être une grande œuvre, parce que la science a dépassé Buffbn? De grands capitaines, comme Guillaume d'Orange, n'ont-ils pas perdu presque toutes les batailles qu*ils ont livrées? Et des hommes assurément doués du génie de la politique, comme Mirabeau, presque toutes les parties qu'ils ont jouées?... Comment l'auteur du Cid est-il aussi lauteur de Pertharite, etc.? »

La nécessité d'exécuter et l'obligation de réussir sont deux choses distinctes. J'ai parlé de la première et n'ai, jusqu'à présent, rien dit de la seconde. Le succès absolu, complet, est, on doit le reconnaître, bien rare. S'il fallait l'exiger de quiconque prétend au titre d'homme de génie, les rangs de cette élite glorieuse s'éclairciraient singulièrement et Ton ne sait pas trop en effet ce qu'il en resterait. Où est le philosophe, où est le savant qui ont réussi à faire triompher définitivement leurs systèmes et à n'être point dépassés? Où est Thomme d'État qui ait fondé une œuvre indestructible? L'empire de Charlemagne s'est écroulé presque aussitôt après lui; Henri IV est mort avant d'avoir accompli son grand dessein ; Napoléon a succombé. On dit aujourd'hui

dans toutes sortes de camps opposés que la Révolution française a fait banqueroute; où sont alors les succès de ceux qui l'ont préparée et qui l'ont faite?... Qu'ajouterai-je enfin? M. Renan nous dirait que Dieu lui-même n'a pas réussi à faire une nature et une humanité irréprochables et que Jésus n'a pas réussi à sauver tous les hommes, comme il Teût assurément souhaité. C'est que le succès complet d'une œuvre ne dépend pas uniquement de celui qui l'exécute, celui-là fût-il un dieu; il dépend aussi de ceux auxquels elle est destinée....

Au-dessous de ce succès parfait, qui est sans doute impossible, il y a cependant un succès relatif qui suffit à la gloire d'un homme de génie, mais qui lui est nécessaire. Les « vrais vers » de M. SuUyr Prudhomme et de quelques autres peuvent être fort beaux, plus beaux encore que ceux que nous avons : ils ont le tort de n'avoir pas été faits. Il ne suffit pas d'avoir un magnifique plan de campagne ou de bataille, il faut l'avoir suivi et développé. Un grand capitaine peut être battu? oui, il peut l'être impunément pour sa gloire, mais sous certaines conditions. Il est permis d'être vaincu à Waterloo, quand on a été vainqueur à Rivoli, à Austerlitz, à Friedland, etc., etc. Mais si Napoléon n'avait jamais eu que Waterloo, n'est -il pas probable qu'il baisserait de quelques rangs dans l'admiration des hommes? Il est de même permis de faire Pertharite quand on a fait le Cid et Polyeucie ; on reste alors,

en dépit de tout, le grand Corneille. Il est encore permis à un soldat de génie de se faire battre, quand, mis aux prises, malgré lui, avec des circonstances exceptionnelles, il a su du moins se faire battre avec honneur, contenant l'ennemi, l'empêchant de tirer de la supériorité de ses forces matérielles tout l'avantage espéré, permettant à son pays de se ressaisir, léguant enfin à la postérité le souvenir d'une constance héroïque et de calculs dignes, en toute occasion semblable, d'être étudiés et imités, pour Thonneur de l'esprit humain. Il sera permis à un grand savant de se laisser dépasser par des découvertes ultérieures, si, ces découvertes, il les a luimême préparées. Les vérités qu'il a mises au jour étaient incomplètes; mais elles apportaient à la science un contingent solide, indestructible; elles apportaient surtout une vie nouvelle qui a su se perpétuer longtemps. Les créations de la nature, elles non plus, ne subsistent pas toujours sous les mêmes formes, surtout dans le règne le plus élevé de tous, dans le règne de la vie; mais elles ont une fécondité qui se traduit par des renaissances indéfinies, où l'influence des forces primitives persiste à se faire sentir. Ainsi le platonisme, ainsi Taristotélisme, ainsi le cartésianisme ont succombé en apparenq^ sous de puissantes objections; ils revivent dans les systèmes mêmes qui passent pour les avoir tués et enterrés.

Ceci dit sur la a: nécessité 3> du succès, je reviens

à Texécution proprement dite. Je ne voudrais pas insister sur des vérités trop évidentes. Mais enfin, quand on dit que le grand homme ne se borne pas à concevoir, à imaginer, à aimer quelque chose de grand et qu'il l'exécute, que dit-on qui ne se vérifie dans toutes les œuvres du génie de l'homme?

Voici une mélodie! elle est heureuse, elle est ravissante, si vous le voulez; mais elle est courte, et, quand nous l'avons entendue, elle nous laisse encore plus de regrets que de plaisir. Un grand musicien l'eût continuée, il en eût fait le motif puissant de tout un développement suivi. Voici une situation dramatique qui promet toutes sortes d'émotions et de surprises : elle avorte, ce n'est plus qu'un épisode qui suffit tout juste à briser l'unité du reste. Un grand auteur dramatique en eût tiré cinq actes logiquement enchaînés et nous eût conduits tout d'une haleine de l'exposition au dénouement.

Pour réussir ainsi à exécuter une grande œuvre, l'inspiration du moment ne suffit pas. Il faut que le corps entier dont elle est l'âme soit construit; et c'est ici que la possession familière des meilleurs moyens d'exécution est indispensable.

J'ai lu, dans un écrivain militaire distingué ', cette parole qui est, parçiît-il, de Napoléon I" : n L'art militaire est un art simple et tout d'exécution ». Mettons que le mot soit légèrement exagéré, comme le

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