‹ Psychologie des grands hommesChapitre 88 sur 98 · Du Journal des Débals · texte numérisé non relu

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sont souvent les formules trop brèves où Ton cherche à mettre en lumière un fait auquel on tient. Thiers paraît avoir bien pénétré, cependant, ce qu'il y a de vrai dans cette parole quand il a écrit à son tour * : « Il faut le redire sans cesse, l'exécution rachète tout; elle fait quelquefois échouer les meilleures combinaisons et réussir les plus mauvaises ». Or, l'homme de génie ne bouleverse point, il n'anéantit point les lois de la nature et les exigences de la raison. Quand il passe pour braver les règles connues, c'est qu'il en observe de moins factices ; quand il se moque de la logique usitée, c'est qu'il en a trouvé une plus profonde ou mieux appropriée à la nature des recherches qu'il poursuit. Quand il brise des cadres ou des moules fatigués, il ne tarde pas à montrer ce qu'il peut pour organiser des formes nouvelles. C'est ainsi que les grands révolutionnaires, comme Cromwell, deviennent promptement des hommes d'État et que les grands roman-

1. Dans une conversation, parfaitement authentique, avec Rœderer (voir Sainte-Beuve, Causenes du lundis VIII, 309), Napoléon I®' dit un jour : « Je n'oublie pas une syllabe de mes états de situation. Ce soir (il était près de minuit), je vais les trouver dans ma chambre, je ne me coucherai pas sans les avoir lus. » Qu'adviendrait-il, en effet, du plus beau mouvement stratégique, si, en le faisant exécuter par une division, l'on oubliait de constater qu'elle était réduite d'un tiers on d'un quart? — On a vu plus haut comment Napoléon condamnait en quelque sorte ses amiraux à être battus; il ne leur donnait point les moyens d'exécution, qu'il se réservait à lui-même pour ses armées et que Nelson savait aussi bien se ménager sur mer que lui sur le continent.

tiques ne tardent guère à prendre rang parmi les classiques. Je demande si tout cela ne suppose pas une exécution savante, choisissant ses matériaux, arrêtant nettement ses grandes lignes, construisant assez solidement pour abriter un peuple, une race, une génération ou l'élite de l'humanité.

Nous ne savons si cette analyse ne semblera pas excessive à quelques esprits, et si Ton n'y verra pas une sorte de programme compliqué dont le génie est toujours prêt à se moquer impunément. Il nous reste donc à la justifier, en montrant qu'elle nous explique deux ou trois faits bien connus. Elle nous explique d'une part l'originalité qui, chez les grands hommes, s'allie à une sorte de parenté mutuelle; car si les mêmes éléments se retrouvent chez eux tous, c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui domine et qui fait le caractère de l'ensemble. Elle nous explique comment un homme de génie qui s'écarte de son art et de son œuvre propre tombe tout d'un coup au-dessous de lui-même et descend quelquefois à des faiblesses qui étonnent : nous en avons vu de telles chez Newton et chez Napoléon P', c'est-à-dire chez le plus grand des hommes de science et cirez le plus grand des hommes d'action. Elle nous explique encore le nombre considérable de ces hommes qui ont approché du génie sans y atteindre, parce que tel ou tel élément leur a manqué, sans être suffisamment compensé par l'extraordinaire supériorité de l'un des autres.

On dit très souvent de tel ou tel grand homme qu'il est complet^ et avec raison, ce semble, car ce n'est pas trop de toutes les forces de notre nature pour produire ces œuvres sublimes, qui passionnent toute une époque et transforment souvent tout un pays ^ Chaque grand homme a cependant sa physionomie personnelle. Ici, c'est l'imagination qui supplée en maint endroit à la vue directe des objets ; là, c'est le calcul et la raison qui voient tant de choses avec une telle netteté, qu'elles laissent bien peu à imaginer. Chez l'un, la conception est naturellement si prompte et si maîtresse de l'exécution, que les intermittences de la volonté sont pour lui peu dangereuses. « Il reprend son travail, l'abandonne, s'en distrait, s'en détourne, il y revient après une longue absence, comme s'il ne l'avait jamais quitté *. » Chez l'autre, c'est surtout la volonté qui a été la puissance créatrice. Voici le grand Frédéric. Sainte- Beuve, qui juge avec une égale sagacité les génies de tous les genres, a pu dire de celui-ci : « En général, on n'aperçoit dans aucune des qualités de Frédéric cette fraîcheur première qui est le signe brillant des dons singuliers de la nature et de Dieu. Tout chez lui semble la conquête de la volonté et de la réflexion agissant sur une capacité universelle, qu'elle déter-

1. Voir ce que nous avons dit, dans notre quatrième chapitre, p. 109, sur le grand dessein, et, dans notre troisième chapitre, sur les rapports du grand homme et de son milieu.

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