Leilre& (trad. Bouix), 30 mai 1S
arrt'lor par aucun obstacle, décourager par aucune épreuve : tels ces navires qui règlent leur marche sur les étoiles et maintiennent leur direction, en dépit des vents contraires et des Ilots déchaînés.
Cependant, ohjoctera-t-on, ces àmos prétendues énergiques naspircnt-t'llcs pas à s'abandonner aux mains de Dieu « comme un lambeau de tapis dans la gueule d'un chien », dira Suso ' ; ou, pour employer la comparaison de Marguerite-Marie, « comme une toile d'attente devant un peintre » ? Et les états mystiques proprement dits ne supposent-ils pas l'anéantissement absolu de la volonté ?
C'est une question de savoir si et dans quelle mesure les états mystiques excluent tout acte et tout choix. Mais laissons ces états, trc-s exceptionnels d'ailleurs, très passagers, et dont je ne m'occupe pas ici. L'on nie (jue, dans la vie des mystiques, la volonté joue aucun rôle, et ce, somme toute, à raison de ce qu'ils auraient pratiqué l'obéissance et vécu sous la dépendance de leurs directeurs ou confesseurs. Cette docihté, qu'il s'exagère, serait l'efFet, à en croire Murisier-, d'un besoin pathologique de direction, tenant à l'incapacité de vouloir. — Voilà un diagnostic à tout le moins fort contestable.
Certes, la nécessitt- de la direction est posée comme un axiome [»ar tous les docteurs orthodoxes, et les
1. L'Exemplaire, ch. xxii. — Cette môme comparaison a été employée par M"" Guyon (Opuscules spirituels). H faut être, dit-elle, sous la main de Dieu comme une j^irouette agitre du vent et comme un guonillon dans la jiueule d'un cliien. u Le ^,'uenillon... se laisse saucer dans la bouc, le chien s'en bat les joues, il le mùcbe, il le laisse et le reprend, il en fait tout ce qu'il lui plaît, sans que le chiffon lui fasse aucune résistance : heureux guenillons ! » etc.
2. Les maladies du senlimenl religieux, 3« éd. 1909, F. Alcan.
mystiques n'ont eu gardo de se soustraire à une lulellc qu'ils jugeaient voulue d'en haut.
Non pas que, cette tutelle, ils s'y soumettent d'emblée ni sans choix. Sainte Tiiérèse déclare être restée dixhuit ans sans trouver de maître spirituel' ; elle reconnaît que « ce n'est pus une petite aliaire que de la conlent(;r », et, sur les quelque vingt-cinq jésuites, dominicains bu carmes auxquels elle eut recours, il n'en est guère que cinq ou six dont elle se loue sans restrictions. Sainte Chantai, de son côté, ne cessa, pendant de longues années, de soupirer après le guide attendu, qui lui apparut dans une vision, bien avant qu'elle ne le rencontrât. Et Marguerite-Marie témoigne, dans son autobiographie, d'angoisses analogues : «Hélas, mon seigneur, s'écriaiteslle, donnez-moi quelqu'un pour me conduire à vous ! »
Les mystiques ne se confient donc pas au premier venu et ne trouvent pas, du premier coup, le directeur ou le confesseur de leur choix. Mais ils finiront invariablement par le trouver. Pour une sainte Thérèse, ce sera un Pierre d'Alcantara, un P. Ballhasar Alvarez ou un P. Jérôme Gratien; pourune sainte Chantai, un saint François de Sales ; pour une Marguerite-Marie, un P. de la Colombière ; pour une Madame Guyon, un P. La Combe. Dès lors qu'ils l'auront trouvé, ils s'attacheroni étroitement à lui, rompant au besoin, comme fit sainte. Chantai, la promesse solennelle qui les liait à tel autre. Et, à ce guide choisi, ils voueront une obéissance absolue...
Ou, du moins, qu'ils croiront telle. Car, en réalité, ils n'obéissent qu'à eux-mêmes, et un sûr instinct les