Poulain, op. cit., ch. ii
LEXTASE 19*
avec la quiétude. Or, si la quiélude est classée parmi les états mystiques, c'est qu'elle se manifeste et disparaît sans que le sujet puisse rien ni pour la provoquer, ni pour en prolonger ou en raccourcir la durée ; c'est, en un mot, parce que, comme la rêverie profonde^ elle est involontaire^ .
Ainsi, les états de rêverie et les états d'oraison évoluent parallèlement. Et tandis que la rêverie profonde s'achève en somnambulisme, les oraisons mystiques aboutissent à l'extase.
Dans l'extase comme dans certains somnambulismes monoïdéiques, les mouvements volontaires sont, en général, supprimés^, les mouvements involontaires très raréfiés, les perceptions abolies ^ les fonctions physiologiques très altérées' ; et cette altération atteint son maximum dans certaines forme léthargiques d'extase et de somnambulisme% — lorsque le sujet se croit mort.
1. Chemin de la Perf., ch. xxxiii : « C'est une faveur entièrement surnaturelle, où notre activité n'est pour rien, où nos efforts ne sauraient atteindre. Le moyen d'en prolonger la durée, c'est de comprendre que naus n'y pouvons rien ajouter, que nous n'en pouvons rien retrancher non plus. »
2. Sauf quand ils se rapportent à de certaines idées. « 11 est deux circonstances où les e.xtatiques retrouvent la facilité de se mouvoir : quand il s'agit d'aller communier et d'obéir aux ordres des supérieurs. » (Ribct, t. 11, ch. x.\).
3. A moins qu'elles ne s'exagèrent, quand elles sont en rapport avec de certaines idées. Le phénomène de la liiérognose (faculté de distinguer les objets sacrés ou bénits) se manifeste chez presque tous les extatiques (cf. Ribet, t. 11, ch. xxx). — Comme pliénomène parallèle, l'on constate chez les somnambules d'étonnantes hyperesthésies systématiques : l'on en a vu reconnaître des photographies au toucher.
4. On cite, chez les extatiques, des cas extraordinaires d'abstinence (Ribet, t. II, ch. xxvi ; cf. Charbonnier-Debatty, Maladies et facultés diverses des mystiques, Bruxelles, IS?.")). Et chez les somnambules s'observent des cas analogues, sans diminution, parfois même avec augmentation de poids.
5. Extases d'Étiennette de Soncinno, de la mère Agnès de Langeac, etc. (Ribet, t. 11, ch. xix) ; somnambulisme d'Achille.
De l'état sotnatique du somnambule comparé à celui <Je l'extatique, passons à leur état intellectuel.
De même que dans l'extase inférieure ou dans la période inférieure de l'extase le sujet a des visions ou entend des paroles imaginaires qui se rapportent le plus souvent à l'objet babituel de ses méditations ; de même, dans les sonmambulismes hallucinatoires, le sujet a des hallucinations qui apparaissent isolément ou se déroulent en tableaux et qui se rapportent à ses rêveries de l'état de veille.
El de même que, dans l'extase supérieure, des visions intellectuelles succèdent aux visions imaginaires, — de même l'on a observé des somnambulismes non hallucinatoires, où il semble que toute imagerie disparaisse et que le sujet en soit réduit à un état émotif intense. Le somnambule, (juand le somnambulisme est ^^ponlané, se réveille si l'on parvient à entrer en communication avec lui, à s'insinuer, pour ainsi' dire, dans le système d'idées qui occupait son esprit (juand il est entré en crise ; si le somnambulisme a été provoqué, il en sort sur l'injonction de l'h^-pnotiseur : mais, au moins dans ce second cas, il n'en sort jamais de lui-même.
L'extatique, lui, peut sortir, et même il sort en général de l'extase par le réveil naturel'. Mais il en sori aussi sur l'ordre verbal, parfois même sur l'ordre mental d'un supérieur ecclésiastique, en général de son confesseur, lequel joue vis-à-vis de lui un rôle ti'ès analogue, non pas à celui de l'hypnotiseur par rapport
1. Notons au passage cette différence importante, sur laquelle je ne reviendrai pas, entre l'extase et le somnambulisme.
L'E\TASE 193
à riiypnotisé (l'oxlaso, en (îOel n'a [nis rlr provof/uce), mais à celui <lii médecin qui a réussi à se mettre en «omiMunicalion avec le sujel alleinlde somnambulisme spontané.
L'cxlalique sort, en général, de la transe dans un état de fatigue, de somnolence et comme d'ivresse qui peut durer plusieurs Jours. Mais Textase a, pai- la suite, des elfcts physiques stimulants et des («llets moraux qui ont été déjà signalées.
De même le somnambule se trouY(vt-il, le plus souvent, la crise lînie, dans un état d'hébétement, de dissociation intellectuelle très marqués. Mais il ne tarde pas (du moins dans les cas de somnambulisme pro^■oqué) à se sentir plus dispos (ju'auparavant, momentanément libéré de son aboulie, des idées fixes qui l'obsédaient. Aussi n'aspire-t-il qu'à se faire hypnotiser de nouveau, et se prend-il pour son hypnotiseur d'un attachement passionné, auquel on a comparé celui qu'inspire à certains croyants leur directeur de conscience.
Le parallélisme qui vient d'être dé^•eloppé entre les différentes oraisons d'une part, et, d'autre part, la ivverie, puis le somnambulisme, se déduit d'un certain nombre d'observations comparatives d'une indiscutable valeur. J'en conteste néanmoins l'exactitude pour Avux raisons principales.
1. — Et d'abord, la méditation — c'est-à-dire l'exercice spirituel d'où procèdent tous les autres, de mèmi; que la rêverie profonde et les somnambulismes monoï-
MONTMORAND. 13
déiquos procèdent de la rêverie superficielle — la mr-ditation ne peut être, à mon sens, assimilée à la rêverie. Elle ne lui est comparable qu'en ce que !»• méditant s'enferme, comme le rêveur, dans un milieu intérieur fictif, s'attache à vivre les scènes qu'il compose, et se prête par là même au déroulement automatique des images qu'évoque son esprit.
Mais, par ailleurs, la méditation n'évolue pas au hasard, comme la rêverie; elle se développe dans des cadres et suivant des thèmes (la mort, le paradis, l'enfer, les scènes de la Passion, etc.) (jui lui sont proposés par le dogme et par l'histoire sacrée ; elle consiste en une g^'nmastiqueraisonnée des trois « puissances», mémoire, entendement, volonté. El elle se distingue surtout de la rêverie en ce qu'elle est tout entière orientée vers un hul. un but essentiellement pratique, ce but étant d'exciter dans l'àme du sujet des « afl'ections'^ », lesquelles se devront traduire en résolutions; car « la méditation n'est autre chose qu'une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l'esprit, afin d'exciter la volonté à de saintes et salutaires affections et résolutions^ » ; à des résolutions, non pas vagues et générales, mais spéciales et particulières, appropriées à la condition, aux circonstances déterminées de la vie dun chacun.
Un exercice spirituel évoluant méthodiquement, ten-
1. Inlrod. ù la Vie dév., 2» p., cli. iv, v : « Ayant donc enfermé votre esprit, comme je l'ai dit, dans l'enclos du sujet que vous voulez méditer... »
i. Voy. eh. iv.
3. Introd. h la vie dév., 2" p., ch. vi : « Il ne faut pas, Philothée, s'arrêter tant à ces affections générales (compassion, admiration, conPiance en Dieu, haine du péché, etc..) que vous ne les convertissiez en des résolutions spéciales et particulières pour votre correction et amendement. »
L'EXTASE lOr,
(lant à la rcfornic de la vie et aboutissani à des résolulions, non seulement n'est pas assimilable à la rêverie, mais encore (sauf dans la période de construction du lieu) témoigne, chez qui le pratique, d'une attitude intellectuelle opposée à celle du rêveur.
2. — Au surplus, la rêverie superficielle, chez les sujets prédisposés, dégénère en rêverie profonde et s'achève en somnambulisme, c'est-à-dire en un état d'amnésie systématique. Le somnambule, qui, au cours de sa transe, conserve en général le souvenir de la veille et des somnambulismes précédents, oublie tout à fait pendant la veille, ce qui s'est passé pendant le somnambulisme. (Cette amnésie en est, comme il a été déjà remarqué, le symptôme le plus caractéristique et le plus constant).
Or, entre l'état de veille et l'extase (à quoi se termine éventuellement la méditation), l'on ne constate pas l'énorme hiatus qui sépare le somnambulisme de l'état de veille. Et l'extatique conserve le plus souvent, au sortir de la transe, le souvenir de ce qu'il y a vu et pensé. En un mot, la tendance au dédoublement de la personnalité,, que pourtant ils accusent, aboutit rarement, chez les mystiques, à cet état de désagrégation psychologique totale qui caractérise le somnambulisme, et tout particulièrement les grands somnambulismes monoïdéiques.
Extase et psychasthénie.
Les défauts de la théorie ci-dessus exposée n'ont pas échappé à M. Pierre Janet.
Lui (jui n'avait d'abord vu dans l'extase qu'une manifestation cataleptique'; puis qui y avait cru discerner un étal de dissociation mentale relevant direclenient de l'hystérie, et qui avait qualifié sainte Thérèse d' « illustre patronne des liysté'riques"- ». a déclaré depuis <ju'il a\ait des scrupules touchant l'exactitude de ce dernier diajjnostic: « les crises d'extase, dit-il, se rapprochent s;ins doute du somnand)ulisme hystéri(|ue. mais aucun symptôme n'y est précis et complet^ » ; et il a posé un diagnostic nouveau dont les éléments lui ont été fournis par une malade de la Salpétrière qu'il désigne sous le nom de Madeleine \
Madeleine avait des contractures syslémati(|ues des pieds, survenues à la suite de longues rêveries sur les douleui's de la Passion; elle a\"ait aux pieds, aux mains «•t au c('>lé' des excoriations stigniatiques de même origine. Elle avait enhn des crises d'extase au cours desfjuelles elle semblait profondément endormie. Mais, revenue à elle, elle gardait très présent le souvenir des pensées qui avaient occupé son esprit pendant la transe, du moins jusqu'à ce (jue celle-ci s'achevât en un t''tat affectif pur.
Ces pensées consistaient en une méditation religieuse
1. « Les sainte Tlién-se, les sainte Hildegarde, les Marie (sjc) Chantai, les Gatlierine Emmericli et bien d'autres avaient tout simplement des attaques de catalepsie, pendant les(juelles les idées religieuses dominantes ou communiquées quelquefois au moment même de leur attaque donnaient à tout le corps une attitude harmonieuse et expressive. » {lj'AulO)nali»me psycliolngique, l" p., cli. i).
2. L'Élat mculal des lii/siériques {les sliymales mentaux). 1892.
3. Une crlntique, conférence faite à l'Institut psychologi(iue international, 1901.
4. Kt, depuis, par la malade Ghv... (Les Obsessions el la Psychasl/ténie, 1903, t. 1, p. 060 ; II, p. "iOl, 2" éd., 1908, F. Alcan : « A mon avis, on a e-xagéré le rôle de l'hystéiie dans les extases proprement dites ; la maladie du scrupule y est au moins aussi imjiortante... »).
mêlée de phénonit'iics hallucinatoires, dans laquelle la cohésion, la coordinalion des images et des concepts se maintenaient livs strictes, et où dominait, l'exaltant tout entiî'rt', un douhle sentiment, celui (quant aux niyslrrt's envisagés) d'une ahsolue certitude', celui d'une béatitude intensf .
Or cette même malade, en dehors de la période extatique, soulIVail de troul)k'S émotifs angoissants, d'idées lixes impulsives, de doutes, d'hésitations, etc.; elle oUrait, en un mol, tous les symptômes de la psychas- Ihénie-. D'où celle conclusion, tirée par M. Janet, que les extases de Madeleine n'auraient été, que l'extase en général ne serait qu'une manifestation psychasthénique, ou, pour parler plus exactement, que la manifestation d'une névrose intermédiaire entre la psychas- Ihénie et l'hystérie :
Les extatiques... arrivent à supprimer par moments toutes les actions matérielles, la perception même du monde extérieur, et ils se renferment dans la contemplation intellectuelle d'un très petit nombre d'idées. Mais alors ils n'ont plus de peine à eml)rasser ces idées, à les conduire à la perfection psycliologi(iue, à ce dernier degré où les idées touchent au réel, déterminent la décision volontaire, la certitude et l'unité absolue de la pensée. Je me demande... si la béatitude caractéristique de l'extase ^ n'est pas due à la perfection
1. « Je comprends, parce que je le vois, je le touche, le dogme de la Sainte Trinité et de l'Immaculée Conception. »
2. M. Janet {Les névroses, p. 367) définit la psychasthénie « une forme de la dépression mentale caractérisée par l'abaissement de la tension psychologique, par la diminution des fonctions qui permettent d'agir sur la réalité et de percevoir le réel, par la substitution d'opérations inférieures et exagérées sous la forme de doutes, d'agitations, d'angoisses, et par des idées obsédantes qui expriment les troubles précédents et qui présentent, elles-mêmes, les mêmes caractères. »
3. M. Pierre Janet paraît oublier qu'il est des extases douloureuses,
momentanée des idées à laquelle les malades ne sont pas accoutumés. Les scrupuleux ont aussi des oscillations du niveau mental : quand ils sont au bas degré, incapables de pousser au réel et d'unifier leurs idées, ils ont une souffrance perpétuelle, et ils deviennent très heureux quand, pour un moment, leur esprit monte plus haut et atteint la certitude. C'est cette unité, cette concentration de l'esprit sur un point qui donne au sujet le sentiment d'une activité mentale complète et lui fait éprouver ce bonheur.
Lextatique est donc un scrupuleux qui tend vers l'hystérie, qui s'en rapproche momentanément sans y atteindre jamais tout à fait'.
Ce diagnostic, que M. Pierre Janet ne propose, du reste, qu'à titre d'hypothèse, appelle de sérieuses réserves.
En admettant, ce qui n'est pas démontré, que Madeleine ait eu de véritables extases, on serait mal fondé à tirer d'un cas particulier des conclusions générales. Et d'ailleurs, l'examen même de ce cas n'est pas pour corroborer la théorie psychasthénique de l'extase.
Les contractures de Madeleine, ses stigmates étaient, à n'en pas douter, d'origine subconsciente. Or les manifestations subconscientes caractérisent l'hystérie, alors que, dans l'évolution de la psychaslhénie, elles ni' jouent presque aucun rôle. Madeleine, en un mot, si grande qu'on fasse la part de son aboulie et de ses
et que les oxtases joyeuses sont toujours mêlées de souffrance : « uu martyre de douleur et de délices », ainsi les qualifie sainte Thérèse (7te, ch. XX).
1. Une extatique. — La première partie de ce texte a été citée au ch. m.
scrupules, apparaît h'wn plutôt comme une hystérique que comme une psycliasthénique.
On en peut dire autant de la plupart de nos sujets, et j'ai déjà eu l'occasion, en m'efiorçant de justifier leur ascétisme, de signaler qu'ils n'étaient rien moins que des psychasthéniqiies. Sainte Thérèse, pour en revenir à elle — n'est-ce pas à elle qu on en revient toujours? — se distingue essentiellement de ces malades. Ses visions n'ont pas le vague, le manque d'extériorité, le caractère angoissant des pseudo-hallucinations des psychasthéniques ; elle ne connaît pas ces « sentiments d'incomplétude », ces doutes, ces idées fixes impulsives qui font leur tourment ; son ascétisme est raisonnable cl moyen et ne procède pas d'un besoin pathologique de simplification; sa recherche du plus parfait n'a rien de ces « manies de perfection », appliquées aux actes les plus insignifiants de la vie, qu'on remarque chez les psychasthéniques; son œuvre, poursuivie avec énergie et persévérance, adaptée au but poursuivi, est de celles qu'aucun psychasthénique n'eût été capable d'entreprendre et n'aurait menée à bien.