‹ Psychologie des mystiques catholiques orthodoxesChapitre 139 sur 161 · Ed. Charpentier, t. II, p · texte numérisé non relu

Ed. Charpentier, t. II, p

Je ne trouve aucune voix pour ce que j'éprouve... Un recueillement profond se fait en moi, j'entends battre mon cœur et passer ma vie... Je me sens anonyme, impersonnel, l'œil fixe comme un mort, l'esprit vague et universel comme le néant ou l'absolu ; je suis en suspens, je suis comme n'étant pas. Dans ces moments, il me semble que ma conscience se retire dans son éternité;... elle s'aperçoit, dans sa substance même, supérieure à toute forme, contenant son passé, son présent et son avenir, vide qui renferme tout, milieu invisible et fécond, virtualité d'un monde qui se dégage de sa propre existence pour se ressaisir dans son intimité pure. En ces instants sublimes, l'àme est rentrée en soi ; retournée à l'indétermination, elle s'est réimpliquée au delà de sa propre vie, elle redevient embyron divin. Tout s'efface, se dissout, se détend, reprend l'état primitif, se replonge dans la fluidité originelle, sans figure, sans angles, sans dessin arrêté. Cet état est contemplation et non stupeur : il n'est ni douloureux, ni joyeux, ni triste; il est en dehors de tout sentiment spécial comme de toute pensée finie. Il est la conscience de l'être et la conscience de l'omnipossibilité latente au fond de cet être. C'est la sensation de l'infini spirituel *.

Nés en d'autres temps et dans un autre milieu, ayant subi l'empreinte d'une éducation plus contraignante, un Maine de Biran, un Amiel, tant d'autres encore que l'on pourrait nommer eussent été vraisemblablement des mystiques, au sens étroit et précis du mot ; et peut-être, à raison de l'affaiblissement des croyances religieuses

i. Journal intime, préface. — Ce texte a été cité par Ribot, dans ses Maladies de la personnalité, comme un exemple de disparition de la personnalité, de ce fait, dit-il, « que les mystiques de toutes les époques et de tous les pays ont décrit, d'après leur propre expérience, souvent en fort beaux termes ». Cette situation psychologique, ajoute-t-il, « me paraît la confiscation absolue de l'activité mentale par une seule idée (positive pour les mystiques, négative pour les empiriques), mais qui, par son haut degré d'abstraction, son absence de détermination et de limites, exclut tout sentiment individuel ».

positives, les étals mystiques sont-ils en voie de se laïci-

ser

Ils ne s'en perpétueront pas moins au sein de l'Église catholique ; et il y aura des mystiques orthodoxes tant que le catholicisme vivra.

Ils sont, sans doute, beaucoup moins nombreux de nos jours qu'ils ne le furent à d'autres époques, — en Italie, au moyen âge; dans l'Espagne ardente el hallucinée du XVI* siècle ; en France, dans la premi«''ie moitié du xvii* : alors que la foi régnait, indiscutée et triomphante, et que les ordres contemplatifs, ces « hôpitaux » spirituels, regorgeaient de « blessés de l'amour divin- ». Et Scaramelli n'écrirait plus, comme il pouvait encore le faire au milieu du xviii* siècle, qu' « il se rencontre à peu près en tout lieu (juelque àme (jue Dieu conduit par les voies extraordinaires à une haute perfection 'S).

Néanmoins, il ne manque pas aujourd'hui de confesseurs expérimentés pour témoigner, dit le P. Aug. Poulain, que «dans le cours de leur ministère, ils ont rencontré des âmes favorisées de dons extraordinaires » ; et le même auteur, apparemment bien informé, ajoute

1. Je n'établis aucune relation entre les états mystiques et les délires ; mais je constate que ceux-ci sont également en voie de laïcisation : tel qui se croyait autrefois possédé du diable, se croit aujourd'hui maj;nétisé ou poursuivi par des locomotives.

2. Le mot est du P. Baltliazar Alvarez, l'un des confesseurs de sainte Thérèse. « A peine se rencontre-t-il dans chacun de nos monastères, écrit celle-ci {Fondaliotts, ch. iv), une religieuse que le divin .Maître conduise par la voie de la méditation ordinaire. Toutes les (iiitres sont élevées à la contemplation parfaite. Quelques unes, plus avancées encore, sont favorisées de ravissements. » — On n'en est plus là dans les couvents de carmélites.

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