SUR LA MORT DE NICGOLÔ TOLDO
Un jeune gentilhomme de Pcrouse, Niccolô Toldo, avait, après boire, tenu des propos injurieux sur le gouvernement siennois des « Défenseurs ». Arrêté et condamné au dernier supplice, Toldo entra dans des transports de rage, maudissant ses juges, blasplicmant Dieu et les saints et chassant, sans vouloir les entendre, les moines accourus pour le disposer à la mort. Mais Catherine réussit à s'introduire auprès du désespéré et, dans la lettre qu'on va lire ', raconte comme quoi elle le convertit et l'assista à ses derniers moments - :
Or sus, mon très doux Père, ne dormons plus, car j'apprends si grandes nouvellos que je ne veux plus jamais ni lit, ni autre commodité. J'ai déjà reçu une tôle dans mes mains, et ce me l'ut
1. Le Letlere di S. Calerina da Siena, con note di Niccolo Tommaseo, a cura di Piero Misciatelli, t. IV, lett. 273.
2. Ce récit, d'une beautt' plus que littéraire, a été liien souvent Ira duit en français, mais, à ma connaissance, ne l'a jamais été que partiellement. J'ai utilisé, en les complétant, les traductions de MM. Emile (iebliart, Jules Pacheu et Joliannes Joergcnsen, mais me suis attaché à serrer le texte original de plus près qu'ils ne l'ont fait.
APPENDICES e 229
une douceur que le cœur»ne peut comprendre, ni la bouche raconter, ni l'œil voir, ni l'oreille cnt(îndre.
Je suis allée visiter celui que vous savez. Il rerut de ma visite tant de réconfort et de joie qu'il se confessa et se disposa fort bien. Et il me fit promettre pour l'amour de Dieu (ju'au moment de son supplice je serais avec lui. Ainsi ai-je proujis et fait. Le malin, avant le premier coup de la cloche, j'allai à lui et il en eut grande consolation. Je le menai entendre la messe, et il reçut la sainte communion, qu'il n'avait jamais reçue depuis la première. Sa volonté s'était conformée et soumise à celle de Dieu : il lui i^eslait seulement une crainte de ne pas être fort au dernier moment. Mais la bonté sans mesure et brûlante de Dieu lui donna l'illusion du courage', lui inspirant tant d'afTection et d'amour pour sa volonté qu'il ne pouvait demeurer sans lui. Et il me dit : « Reste avec moi et ne m'abandonne point, et ainsi je ne pourrai que me trouver bien et je mourrai content ». Et il tenait la tète appuyée sur ma poitrine. Et moi je sentais une jubilation et l'odeur de son sang, et aussi celle du mien, que j'aspire à répandre pour le doux époux Jésus. Et comme ce désir croissait en mon âme et que je sentais sa crainte, je lui dis : te T.ourage, mon doux frère, car bientôt ce seront les noces. Tu partiras d'ici baigné dans le doux sang du Fils de Dieu, avec, sur les lèvres, le doux nom de Jésus, qui ne doit plus sortir de ta mémoire. Je t'attendrai à l'endroit de l'exécution ». Or pensez, ô mon père et mon fils, qu'alors son cœur perdit toute crainte, et la tristesse de son visage se changea en joie, et il exultait et disait : u D'où me vient tant de grâce, que la douceur de mon âme doive m'attendre à la sainte place d'exécution? « Voyez, il avait reçu une telle lumière, qu'il appelait la place d'exécution sainte ; et il ajoutait : « J'y marcherai tout glorieux et fort, et il me semblera qu'il y a mille ans jusque là, en pensant que vous m'y attendrez ». Et il parlait si doucement de la bonté de Dieu, que c'était à en éclater.
J'allai donc l'attendre au lieu de l'exécution, et j'attendis là en oraison continuelle et en la présence de Marie et de Catherine, vierge et martyre. Mais, avant qu'il arrivât, je me baissai et mis ma tète sur le billot; mais rien ne me fut fait, car j'étais remplie d'amour-propre. Alors j'insistai et je fis violence et criai : Marie ! et que je voulais cette gràcequ'audernier moment elle lui donnât une lumière et la paix du cœur, et que je le visse retourner à sa fin. Alors mon âme fut si comblée que, bien qu'une grande foule de peuple fût là, je ne voyais personne, à cause de la douce promesse qui m'était faite.
i. Littéralement: « le trompa» : « Ma la smisurata e aiïocata bontà di Dio lo inganno... »
PSYCHOLOGIE DES MYSTIQL Ls
Alors il vint, comme un agneau docile ; et, à ma vue, il se prit à sourire, et il voulut que je fisse le signe de la croix sur lui ; et, quand il eut roru le signe, je lui dis: « A genoux pour les noces, mon doux frrre, car bientôt lu seras dans l'éternelle vie ». 11 s'agenouilla avec grande mansuétude, et je lui appuyai la main sur la tète et me penchai sur lui et lui rappelai le sang de l'Agneau. Sa bouche ne dit rien que Jésus et Catherine : et, tandis qu'il parlait ainsi, je reçus sa tète dans mes mains, fixant mes yeux sur la diVine bonté et disant : « Je le veu.x ! >)
Alors, je vis le Dieu fait homme dans un éclat semblable à celui du soleil ; et son côté était ouvert et recevait le sang : et dans ce sang était un feu de désir saint, donné à l'àme (de Toido) et né en elle par un effet de grâce ; et Dieu la recevait dans le feu de la divine charité. Quand Dieu eut reçu le sang et le désir, il reçut aussi Tàme, qu'il mit dans l'ouverture béante de son côté plein de miséricorde, manifestant que par seule grâce et miséri- (•orde il la recevait. Oh! combien douce et ineslimable à voir était !a bonté de Dieu ! Avec quelle douceur et quel amour il attendait cette àme séparée du corps ! 11 tourna vers elle l'œil de la miséricorde au moment où elle entra dans le côté, baignée de son sang, qui avait la valeur du sang du Fils de Dieu. Ainsi fut-elle reçue de Dieu par un effet de sa puissance, et le Fils bien-aimé, Sagesse et Verbe incarnés, lui accorda do participer à l'amour crucifié avec lequel il avait reçu la douloureuse et infamante mort, par obéissance à son Père et pour le salut de l'humaine nature ; et les mains de l'Esprit saint la serraient au dedans.
Cependant, l'àme fil un geste doux à attirerions les cœurs. El point ne m'en émerveille, car elle commençait à goûter la douceur divine. El elle se tourna vers moi, comme fait l'épousequi arrive à la maison de l'époux el se retourne pour saluer des yeux et de la tôle ceux qui l'ont accompagnée et leur lémoignei' ainsi sa gratitude.
Alors mon àme se reposa en paix, dans un tel parfum d<^ sang que je ne voulais pas qu'on lavât celui qui avait jailli sur moi.
Hélas! mi.sérable que je suis!. le ne veux plus rien dire. Je restai sur terre, remplie de la plus grande envie. C'est pourquoi n*; vous étonnez pas si je ne vous impose que de vous noyer dans le sangel le feu ' qu'épanche le côté du Fils chéri de Dieu. Or
l. Chaque mystique a son symbolisme particulier. Les symboles préférés de sainte Galherinc de Sienne sont le feu et le sany. a Noyezvous donc dans le sang du Christ crucifié, baignez-vous dans le san^r,
donc, plus de négligence, mes fils bien-aimés, car le sang commence à couler et à donner la vie. Doux Jésus! Jésus amour!
et enivrez-vous du sang, et revêtez-vous du sang. Et si vous êtes devenu infidèle, rebaptisez-vous dans le sang; et si le démon a offusqué l'œil de votre intelligence, lavez-vous l'œil avec le sang. Si vous êtes tombé dans l'ingratitude des grâces méconnues, soyez reconnaissant dans le sang... Dans la cbaleur du sang faites fondre la tiédeur, et avec la lumière du sang cacbez les ténèbres... Je vcu.x du sang; et •dans le sang je satisfais et satisferai mon àme. » (Lettre 102).
Se rapporte à la noie 1 de la parje ':8.