Lettres, avril I08O, i6 janvier 1582. i. Vie, ch. xxx
23r. PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES
k CCS accès de tristesse dont se plaint la sainte, ce sont plus spécialement les sia^nes prodromiques de la grande attaque '. Cette grande attaque, elle l'a subie, avec la perte de connaissance qui est de règle dans la première période (épileploidé). L'espèce de « rage » dont elle parle s'observe dans les convulsions toniques de la première période et dans la deuxième période (pbase des ^rant/s mouvemcnls'^); et cette rage coïncida chez elle avec les contractures généralisées et la tétanisation musculaire « portée à son comble » qui se remar- (fuent également dans les deux premières phases de la première période ^ — Quant aux visions et aux extases, elles se rapportent à la troisième période de la grande attaque, celle des attitudes passionnelles.
Voilà qui, au premier abord, paraît décisif. Mais sainte Thérèse — ils la jugeaient attaquée — a trouvé de nombreux « défenseurs », que n'embarrasse guère un diagnostic posé
1. D"' Paul Hicher, Etudes cliniques sur la grande hi/stérie, l" p., prodromes : « La malade a de l'inappélenco, ou bien le goût se pervertit. Souvent des vomissements rejettent immédiatement les aliments ingérés. En dehors des repas, il se produit souvent des nausées... — Presque tontes les malades ont des sifllements d'oreille... Elle «entendent le roulement d'un wagon, des sons de cloches, de fanfares. Ler... entend tous les oiseaux qui ciiantent dans sa tète. — Il se produit souvent des crampes douloureuses, des secousses ou un tremblement analogue à la trépidation... La malade tombe dans une mélancolie profonde qui peut aller jusqu'au désespoir. »
2. Vie, ch. xxxi : « Je me donnais de grands coups, heurtant de la tète, des bras et de tout le corps contre ce qui m'entourait ». — Cf. Richer, description de la phase des grands mouvements : « Survient quehjuefois une sorte de rage La malade entre en furie contre ellemême. Elle cherche à se déchirer la figure, à s'arracher les cheveux... Elle frappe son lit de la tête en même temps que des poings «etc..
3. Dans la première période, « après les convulsions toniques, la malade se trouve bientôt immobilisée par la tétanisation musculaire [)ortée à son comble ». Cette tétanisation persiste pendant la période clonique. Et « la contracture généralisée peut être douloureuse au point d'arracher à la malade, complètement revenue à elle, des cris déchirants n (Richer, op. cit.).
trois siècles après sa mort, sur la foi de renseignements incomplets ' .
La sainte, ils le reconnaissent, accuse des troubles de la sensibilité, des hypercsthésies. Mais les hyperesthésies ne sont pas fatalement d'origine hystérique ; et une personne épuisée, dont tout le corps est lamentablement meurtri, peut bien sentir ses souffrances s'exaspérer au moindre contact sans qu'il faille pour cela la taxer d'hystérie. L'hyperesthésie généralisée est d'ailleurs très rare chez les hystériques. Kn revanche, l'un des stigmates les plus caractéristiques de la grande névrose, c'est l'anesthésie partielle ou totale. Or sainte Thérèse, pourtant bonne observatrice, n'a jamais constaté chez elle d'insensibilité pathologique ^. — Pour ce qui est de ses « contractions de nerfs » (survenues deux mois avant la crise de 1535, et qui ne se déclarèrent ni pen-
1. Leurs critiques visent tout spécialement le mémoire du P. Hahn, S.-J., mémoire couronné au concours organisé à Salamanque, en 1882, à l'occasion du troisième centenaire de la sainte. Dans ce travail (Les phénomènes hi/stêriques et les révélations de sainte Thérèse, Revue des questions scientifiques, Bruxelles, 1883) le P. Hahn diagnostique chez elle une hystéro-épilepsie caractérisée par une accumulation extraordinaire de symptômes. — Parmi les écrits qu'a suscités le mémoire du P. Hahn, je citerai : A. Touroude, Lettres adressées au P. Hahn à l'occasion de son mémoire, Paris, 1883; P. Louis de San, Etude pathologico-théologique sur sainte Thérèse, réponse au Mémoire du P. Hahn; P. Grégoire de Saint-Joseph, La prétendue hystérie de sainte Thérèse, Lyon, 1895 ; D'" A. Goix, Les extases de sainte Thérèse (Annales de philosophie chrétienne, mai-juin 1896).
2. Elle dit bien (Vie, ch. x\ix) qu'à de certains moments, « faire couler le sang de ses membres lui est aussi indiiïérent que si son corps était privé de la vie ». Mais quand on rapproche cette phrase du contexte, on renonce à l'interpréter dans le sens de l'anesthésie. La sainte fait simplement allusion à des cas où la douleur morale l'emporte sur la douleur physique.
Encore un mot sur cette question de l'anesthésie. — Le D^ Pitres (Leçons cliniques sur Vhijstéiie, 39*= leçon) observe que, chez les hystériques hémianesthésiques, les hallucinations sont unilatérales (les images hallucinatoires se présentant du côté anesthésié) et il cite plusieurs textes (Vie, ch. \\r\, xxxi) dans lesquels la sainte situe ses visions « gauclie ; d'où il faudrait conclure qu'elle était anesthésique à gauche. Mais cette conclusion est erronée, attendu qu'elle a eu des visions à droite aussi bien qu'à gauche (Vie, ch. xxvii, xxxviii ; Chat., 6" dem., ch. viii); elle en a même eu des deux cotés à la fois: « J'aperçus Notre-Dame à mon côté droit et mon père saint Joseph à mon côté gauche » (Vie, ch. xxxiii).
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dant une crise convulsive, ni à la suite d'une telle crise), elles n'eurent pas le caractère de contractures hystériques. Même observation en ce qui touche les attaques de paralysie (?) auxquelles elle lut sujette : les deux dernières notamment, celles de 1580 et de 1582, ne peuvent guère avoir l'origine supposée, l'hystérie, chez la femme, étant infiniment rare à soixante-cinq ans. — Quant aux tremblements, aux évanouissements, aux troubles digestifs, ce sont là des phénomènes susceptibles d'interprétations diverses ; ils persistèrent, en l'espèce, après la période critique, ce qui ne permet pas de les attribuer à la névrose. Les sifflements d'oreille, enfin, ne se manifestèrent chez la sainte que tout à fait à la fin, et des textes précis les expliquent très naturellement par un excès de fatigue '.
J'arrive aux attaques. — Sainte Thérèse, alors que les attaques hystériques vont presqiie toujours par séries, ne nous signale guère, en ce qui la touche, que deux crises convulsives ; et elle en décrit une seule avec précision, celle (le 1535, précédée — le fait, dans l'hypothèse de l'hystérie, serait tout à fait anormal — de trois mois de prodromes douloureux. Pendant cette crise ne se déroulèrent pas les quatre périodes classiques de ÏHtlaque {épileploïde, des conlorsions et des grands mouvements, des altitudes passionnelles, de délire) ei l'on n'y distingue, en somme, que trois phénomènes imputables à la grande hystérie : des convulsions toniques, des morsures de la langue, enfin la perte de connaissance. Or, les convulsions et les morsures sont suffisamment justifiées par les atroces souffrances qu'endurait la sainte ; et la perte de connaissance, loin de rester limitée, comme dans l'hystérie, à la i)remière période de la crise, dura tout autant que la crise elle-même. Ajoutons qu'il n'est rien de commun entre le paroxysme douloureux auquel la sainte fait allusion - — paroxysme que l'attaque ne comporte pas — et la rage aveugle et frénétique dont se compliquent
1. Lettre du 10 février 1577 : a Tant de lettres et d'occupations ont fini par me causer un bruit et une grande faiblesse dans la tète. »
2. « L'intensité de la douleur arriva à tel point, qu'on craignit que ce ue fût Je la raye. » {Vie, cli. v.)
parfois In période cloniqiic et la phase des grands mouvements.
Dira-t-on qu'à défaut de la gi-ande attaque complète, sainte Thérèse a eu des & attaques d'extase », de ces attaques d'extase qui sont, suivant le D"" Richer', un « fragment détaché » de la grande attaque, réduite ici à sa troisième période, celle des altitudes passionnelles? — On répond qu'entre les extases de la sainte et les « attaques d'extase », comportant deux phases hallucinatoires nettement marquées, il n'est aucune assimilation possible.
Et l'on conclut que sainte Thérèse fut exempte de grandes attaques. — Pour ce qui est des symptômes observés chez elle à l'état permanent, ce sont des symptômes généraux, que l'on retrouve dans d'autres affections que l'hystérie, et qui, ni par leur coordination, ni par leur processus chronologique, n'y correspondent dans l'espèce. Symptômes d'ailleurs bien incomplets et bien peu caractéristiques, puisqu'ils ne comprennent ni anesthésie, ni hyperesthésie ovarienne, ni suffocations, ni sensation de boule hystérique ^ ; et puisqu'en outre on les voit contredits par d'autres symptômes, incompatibles avec la grande névrose : c'est ainsi que sainte Thérèse signale la fièvre comme accornpagnant ses angoisses cardiaques et ses contractions de nerfs, et elle tomba, à la suite de la crise de 1535, dans un état de profonde cachexie ; or la fièvre ne s'observe presque jamais dans l'hystérie, et la cachexie ne s'y observe jamais ^ Ce qui, en