LE CAS D ACHILLE
Achille, de sa profession petit commerçant, s'était marié à l'âge de vingt-deux ans. Dix ans plus tard, il fît, pour ses affaires, un court voyage. A son retour, il se montra sombre, préoccupé, taciturne ; et bientôt son silence cessa d'être volontaire : il ne pouvait plus articuler un son. Les médecins consultés parlèrent d'affaiblissement général, de diabète, d'angine de poitrine : et toute une série de S5'mptômes vinrent à point confirmer ces diagnostics successifs.
Un jour qu'il était encore plus triste et plus déprimé que de coutume, Achille fit ses adieux à sa femme, puis s'étendit sur son lit et ne bougea plus. Mais, après quarantehuit heures de mort apparente, il se redressa, écrata d'un rire convulsif et raconta que le démon était en lui et le forçait de proférer d'horribles blasphèmes ; et, ces blasphèmes, sa bouche en effet les proférait malgré lui. Après trois mois d'un délire ininterrompu, on le conduisit à la Salpêtrière : il présentait tous les signes classiques de la possession, telle qu'on la décrivait au moyen âge. Il se sentait deux âmes, comme jadis le P. Surin ; il se disputait avec son démon ; il avait les anestliésies caractéristiques (stigmates du diable)
1. C'est ici le résumé d'une conférence de M. Pierre Janet : Un cas de possession el l'exorcisme moderne, par lui reproduite dans Nêrrosen et idées fixes, l. \, eh. \.
2o0 PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES
qui passaient autrefois pour « les preuves les plus asseurées de sorcellerie ».
On peut lire dans le récit du D' Pierre Janet comment tous ses efforts pour suggestionner Achille et l'hypnotiser directement restèrent inefficaces, mais comme quoi, en profitant de ses distractions, en s'adressant au diable, et en ordonnant à celui-ci d'endormir le pauvre homme, le résultat fut obtenu'. Dès lors, Achille, mis en état second, put dévoiler les origines de sa maladie et faire connaître une série d'événements dont. (|uand il était éveillé, il ne gardait aucun souvenir.
Le récit d'Achille se résume ainsi : depuis six mois, il se racontait une longue et lamentable histoire ; il vivait un rêve qui, de jour comme de nuit, se déroulait à son insu ; et, de fait; toute sa maladie ne consistait qu'en un rêve indéfiniment prolongé.
Les premiers accidents de cette maladie se rattachaient à une faute par lui commise au cours du petit voyage dont il a été parlé. 11 avait trompé sa femme. De là tristesse, inquiétude, remords, préoccupation de cacher son secret, de surveiller ses moindres paroles, et mutisme consécutif. Il s'était accablé de reproches, avait rêvé de soull'rances expiatoires et des désordres physiques les plus effrayants : ces rêves de maladie avaient déterminé un certain nombre de symptômes, notés par les médecins, dont les diagnostics successifs devaient nécessairement agir, chez un déséquilibré de cette espèce, à la manière de véritables suggestions.
Cependant, son rêve continuait toujours. Il avait (ini par rêver qu'il allait mourir (c'est alors qu'il avait fait ses adieux à sa femme), puis qu'il était mort (ici se placent les deux jours de mort appaicnte signalés plus haut). Ayant rêvé
1. Tout entiers à leurs liallucinations et à leur délire, les malades tels qu'Acliille sontiirofondémenl distraits. D'où la possibilité d'exercer sur eux des sumieslions par dialrnclion, c'esl-à-dire, en prenant soin de détourner leur attention, de raodilier leurs rêves subconscients, sans que les paroles prononcées à cet elTet soient entendues consciemment. Les su^'gestions par distraction manifestent avec la dernière évidence l'état de désagrégation jisycliologique, de dédoublement de la personnalité.
qu'il était mort, il avait rêvé qu'il devenait la proie du diable. Des lors, le rêve, jusque-là subconscient, s'était propagé jusque dans la conscience claire, provoquant des hallucinations complètes, des actes et des paroles (blasphèmes, etc.). Et à ce rêve, poursuivi sans interruption, se heurtait constamment, chez Achille, la pensée normale : «sa bouche proferait des blasphèmes (voilà la part du rêve); il entendait ces blasphèmes, s'en indignait, les attribuait à un démon logé en lui (c'était le fait de la conscience normale et son interprétation du rêve) : et le délire était fait de cette opposition entre deux séries de pensées, dont la coexistence impliquait un état permanent de désagrégation mentale. Les troubles de l'attention (aprosexie) et les anesthésies (stigmates du diable) que l'on constatait chez le malade étaient autant d'autres manifestations de ce même état.
Quel traitement appliquer en l'occurrence ? — Raisonnements, exhortations, menaces restaient sans effet. Il fallait, profitant des distractions d'Achille ou de ses somnambulismes, essayer cValteindre l'idée ou l'image fond awenlale, point de départ du délire. Or, bien qu'Achille semblât être un possédé, son mal n'était pas la possession, c'était r « émotion du remords ». Cest son remords, c'est sa faute même qu'il fallait lui faire oublier. Le D"" Pierre Janet y parvint, au moyen de procédés psychologiques ingénieux : le souvenir de la faute fut transformé, puis éliminé grâce à des hallucinations suggérées. Au bout de quelques jours, Achille riait le premier de son diable et ne délirait plus que pendant le sommeil ou dans son écriture subconsciente. Mais bientôt ces derniers rêves furent transformés et s'évanouirent à leur tour ; l'unité de l'esprit acheva de se reconstituer : Achille sortit de la Salpêtrière radicalement guéri.
Se rapporte à la note 2 Je la page 212.
SLR LE QUIÉTISME
Que la sagesse et une sobriété relative soient le fait exclusif du mysticisme strictement orthodoxe, c'est de quoi l'on peut s'assurer en le considérant dans une de ses déviations les plus légères, dans le quiétisme français du wii* siècle (en particulier dans celui de M"'" Guyori).
La principale erreur théologiqùe du (juiétisme, celle qui a le plus de conséquences, consiste en son appréciation exagérée de l'état mystique.
Les quiétistes en exagèrent la durée, puisqu'ils en font un état continu et perpétuel ; l'accessibilité, puisqu'ils le prétendent accessible à tous, même aux enfants et aux laboureurs ' ; la simplicité, puisqu'ils le tiennent incompatible avec tout acte discursif et toute considération relative à Jésus-Christ ; Vexcellence, puiscjuils y ramonent comme à son centre et à son expression la plus élevée, toute la perfection chrétienne.
L'oraison parfaite, selon les quiétistes, est une oraison sans actes, se réduisant à l'idée confuse de Dieu omniprésent ; une oraison exclusive de toute pensée, de toute prière, de toute demande, — un acte quel qu'il soit étant une imperfection'-.
1. M"" Giiyon, Moyen court, cl), xxiii, n» l ; cf. Torrents, l" p., ch. ii : « Oli ! n'y aura-l-il jamais une «'cole d'oraison ? »
2. Vie, 1« p., ch. viii, ix : « .Mon oraison fut, dès le moment dont
APPENDICES 2o3
Et, à l'oraison parfaite, sans actes, correspond la vie parfaite, également sans actes. On attendra, pour agir, la motion divine ; on s'abandonnera « ainsi qu'une personne qui n'est plus' ». Dans cet état, l'àme, ayant cessé de s'appartenir, ne peut plus pécher, « les actions faites par un principe divin étant des actions divines ^ ».
Cet état d'abandon équivaut, logiquement et pratiqueraient, à l'inertie absolue, à la plus égoïste inaction ; il aboutit à l'anéantissement total de la personnalité, s'achève en une sorte de nirvana panthéistique. C'est ainsi qu'a fini M™^ Guyon. « Dans ces derniers temps, je ne puis parler que peu ou point de mes dispositions, déclare-t-elle à la fin de son autobiographie ; c'est que mon état est devenu simple et invariable. Le fond de cet état est un anéantissement profond, ne trouvant rien en moi de nominable... Rien ne subsiste en moi, ni bien, ni mal... Je n'ai pour partage que le rien... Tout est perdu dans l'immense et je ne puis ni vouloir, ni penser... Je vais sans aller, sans vues, sans savoir où je vais. Je ne veux ni aller, ni m'arrêter. La volonté et les instincts sont disparus : pauvreté et nudité est mon partage. Je n'ai ni confiance, ni défiance, enfin rien, rien, rien... La mort, la vie, tout est égal : l'éternité, le temps ; tout est éternité, tout est Dieu. »
j'ai parlé, vide de toutes formes, espèces et images : rien ne se passoit de mon oraison dans la tête... Je n'avois aucune vue de Jésus-Christ, ni des attributs divins ; tout étoit absorbé dans une foi savoureuse... sans motifs ni raisons d'aimer... » — Celte oraison «estbien au-deâsus des extases et des ravissements, des visions », etc..