‹ Psychologie des mystiques catholiques orthodoxesChapitre 152 sur 161 · CERVANTES ET LES MYSTIQUES · texte numérisé non relu

CERVANTES ET LES MYSTIQUES

Cervantes a beau mettre une prudente insistance à déclarer, à la fois dans le prologue et à la fin de son livre, qu'en écrivant Don Quichotte il ne s'est proposé d'autre but que de ridiculiser les romans de chevalerie et d'en dégoûter le public, il y aurait quelque naïveté à prendre cette déclaration à la lettre.

Parodier la littérature chevaleresque — il la connaissait mieux que personne* — fut, il est vrai, son but primitif. Mais le pastiche satirique,' à mesure qu'il en imaginait les épisodes, alla se transformant ; et la pochade atteignit peu à peu les proportions d'un immense tableau, où trouvèrent place toutes les variétés de l'humaine condition.

Sans donc, comme l'ont fait des panégyristes trop zélés, attribuer au chef-d'œuvre un sens ésotérique et sans en faire un livre à clef, l'on peut affirmer que Cervantes y a mis infiniment plus de choses que sa juste appréhension du Saint-Office ne lui permettait de l'avouer.

A s'en tenir d'ailleurs à sa déclaration, encore faut-il

1. L'inventairo que font le curé et le barbier de la bibliothèque de don Quichotte (1" p., ch. vi) est à cet égard significatif. — Voy. aussi les ch. x.wii, XLix.

remarquer (jne la littérature chevaleresque, toute profane à l'origine, avait pris, dans la suite, une forme religieuse, et que l'Espagne, au xvi" siècle, s'était passionnée pour la caballeria celeslial en même temps que pour la chevalerie tout court'. C'est ainsi que « le Valencien Hyeronimo de Sempere, dans la Libro de cavalleria celeslial del pié de la rosa fraganle (1354) et la Segunda parle de la cavalleria de las hojas de la rosa fraçjanie, appliqua les formes chevaleresques à l'allégorie religieuse ^ ». Le Christ, dans son livre, devient le chevalier du Lion, Satan le chevalier du Serpent, saint Jean-Baptiste le chevalier du Désert; et les apôtres s'y transforment en chevaliers de la Tableronde. C'est encore ainsi «lu'un moine franciscain, Fray Gabriel de Mata, fît imprimer, en 1589, un poème dont le héros était saint François et qui avait pour titre : Le chevalier d'Assise (^El Caballero asisio). « Sur le frontispice était gravé le portrait du saint, à cheval et armé de toutes pièces ^ »

Le prudent Cervantes ne cite aucun ouvrage de ce genre parmi ceux qu'il a placés dans la bibliothèque de don Quichotte K Mais l'on est fondé à penser que sa critique visait la « chevalerie céleste » aussi bien que l'autre.

On peut aller plus loin, et se demander si Don Quicholte ne contient pas, çà et là, des allusions aux grands mystiques du temps, en particulier à sainte Thérèse.

Né en 1547, Cervantes avait trente-cinq ans lors delà mort de la sainte (1582); et l'Espagne où il promène son héros est celle même qu'elle parcourut, montée sur une mule ou cahotée

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