‹ Psychologie des mystiques catholiques orthodoxesChapitre 62 sur 161 · Ç4 PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES · texte numérisé non relu

Ç4 PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES

désirs amônent la recherche de la fcirlnne et du pouvoir, que de complications et de soucis renferme la famille. iNotre vie ne serait-elle pas bien plus simple en supprimant ces complications ? Déjà des scrupuleux qui ne sont pas du tout des extatiques arrivent sans s'en douter à cette solution. Je connais une jeune fille très bien douée, très artiste et très riche qui, depuis six ans, vit seule dans un petit appartement^ sans voir jamais sa famille, sans recevoir personne, si ce n'est son médecin, sans jamais sortir, sans presque rien connaître du monde extérieur; il est certain que, dans cette retraite, ses phobies, ses angoisses, ses hésitations de toute espèce se sont fort atténuées et qu'elle a pu se faire une existence, sinon ai^réable, du moins exempte des soulfrances du délire. Ne peut-on pas se demander si les phénomènes extatiques ne se développent pas chez certains scrupuleux par un mécanisme analoirue ?... 11 ne faut pas oublier un grand caractère par le(|uel commence la maladie de l'extase : c'est le symplûme palholoqique de l'ascélisme ; ces malades se suppriment successivement toutes les joies, et en même temps tous les désirs de la vie, et toutes les complications, le luxe, lés honneurs, les relations sociales, la famille. C'est, paraîtil, pour faire plaisir au bon Dieu : n'est-ce pas plutôt pour se faire plaisir à eux-mêmes, parce (|u'ils commencent déjà à trouver le calme dans cette vie restreinte ' ?

Je pourrais nommer, après MM. Jancl et Murisier, des hommes tels que M. le D' Georges Dunias, par exemple'^ qui l'ont, eux aussi, el par les mêmes arguments, le procès (le l'ascétisme, — un procès dont il y a lieu de tenter la revision.

1. Une extatique, ronférence faite à l'Institut psychologique international, 11? ^-i mai 190i.

2. Aui/nsle Comte amoureux et mystique (La Renaissance latine, 13 janvier 1<.MJ4).

Les psychologues que j<! viens de citer partent tous d'une conslalalion idonliquo, à savoir que les mystiques aspireni unaiiiiiicmciil ri jjassioiuit'menl à luiiilé. Constatation for'l (exacte. La doctrine mystique orthodoxe (à supposer qu'il y en ail une indépendante du dogme) se ramène à l'affirmation de l'universelle unité. Dieu est un, rUnivers est ^m, l'homme, ce microcosme, était primitivement un; et il doit se donner pour tâche esseniielle de reconquérir lunilé perdue. « Le vrai adorateur, écrit une mystique conlempoi'aine, est celui dont l'àme, alï'ranchie de toute multi{)licité, revenue à la simplicité parfaite, est parvenue à s'accorder elle-même dans une harmonie sans aucune dissonance, ayant efTacé par un effort soutenu tout partage, toute division, toute contradiction, pour rentrer dans l'unité primitive de son être*... »

Celte aspiration à l'unité n'est pas, qu'on le remarque, spéciale aux mystiques. Le savant, le penseur, l'artiste y aspirent, eux aussi ; ils fuient toutes les occasions de se dissiper ou de se distraire et s'enferment à triple clef dans leur tour d'ivoire. Mais que vais-je cherchant mes exemples parmi les individus exceptionnels? La tendance à l'unité est proprement humaine. Ondoyant et divers, conscient de n'être au dedans de lui-même que variahilité, confusion, incohérence, l'homme se préoccupe naturellement et à juste titre d'organiser son chaos intérieur, et s'efforce de donner quelque consistance au fil si lâche et si cassahle qui relie entre eux les innombrables phénomèmes dont la succession constitue son moi.

1. La vie spirituelle et l'oraison d'après la Sainte Ecriture et la tradition monastique. Solesmes, 1899,

La tendance à l'unité que l'on constate chez les mystiques ne f)réju|;e donc rien contre eux et n'a pas nécessairement (!«• caractère patholo^n(jue. Aussi ne l'incriiniiie-t-on pas en elle-même. iMais on leur reproche de n'assurer l'ordre dans leur conscience qu'au prix d'une série de mutilations. Ce n'est pas tout; et parce qu'ils méprisent les biens, les joies et les honneurs d ici-bas; parce que, dans un monde où l'argent règne en maître absolu, ils ont choisi pour dame et pour épouse la Pauvreté, ct'tte libératrice; parce qu'ils se gardent chastes parmi les foules en rut, et parce qu'ils tiennent levé au-dessus des passions humaines 1' « étendard de l'humilité », comme dit sainte Thérèse, et celui de l'obéissance, — on les accuse de se dérober à toutes les complications et à toutes les responsabilités de la vie, d«' déserter la cité et de renier la famille; de s'isoler, en un mot, sous couleur de mortification, dans un égoïsme. « le plus absolu cl le plus glacial de tous », pareils à «■es alcyons dont paile saint François de Sales et « dont le nid repose sur les Ilots, impénétrable à la mer, ouvert seulement du côté du ciel ' »> .

Ce réquisitoire, qui ne vise à rien moins qu à faire de l'ascétisme un instrument de mutilation intellectuelle et, par là même, l'auxiliaire des plus mortels instincts de paresse et d'inertie, ne me paraît pas iriéfu table.

Et d'abord, une simple remarque. — Le savant, le penseur, l'artiste dont je constatais tout à l'heure l'aspiration à lunilé, méritent, tout comme les mystiques, la (jualification de « simplifiés »; ils sont possèdes d'un

l. A. Godfernaux, Sur la psychologie du myslicàme (Revue philosophique, février l'.K)2).

petit nombre didées auxquelles ils ramènent toutes choses. L'honnne d'action, voué à l'accomplissement de quelque grand dessein, tend, lui aussi, au monoïdéisme. La concentration de nos facultés sur une idée unique n'est-elle pas, comme l'a dit M, Boutroux', le principe même de l'action ? Et l'on est en droit de supposer qu'en fait l'unité mentale ne s'établit jamais que par voie de simplification.

Jugeàt-on cette opinion erronée, il ne s'ensuivrait pas que les mystiques fussent les mutilés de l'espril qu'on nous dépeint. On ne les dépeint comme tels qu'en les assimilant à des abouliques, à des scrupuleux. Et ils ont, en effet, avec les abouliques, quelques traits do ressemblance. Mais la ressemblance est toute superficielle, et l'on peut même affirmer que, dans le monde mental, mystiques et abouliques occupent les pôles opposés. Les abouliques sont affligés d'une « trop grande richesse d'impressions et d'idées », d'une « abondance excessive de données conscientes'' ». Impuissants à les coordonner, ils en sacrifient une partie. Tel n'est pas du lout le cas des mystiques. Leurs idées, le plus souvent, s'harmonisent et se coordonnent en un ordre parfaitement logique. Ces êtres intuitifs, peu portés aux spéculations abstraites, et qui se soucient moins de « penser beaucoup » que « d'aimer beaucoup^ », de philosopher que de bien vivre, ne souffrent pas d'ailleurs d'une complexité men-

1. La psychologie du mysticisme (Revue Bleue, IS mars 1902) : « C'est dans la mesure où elles deviennent exclusives que nos idées cessent d'être de pures idées pour tirer à elles les forces vives do l'àme et se changer en volontés et en actes. »

2. Ce qu'a fort bien montré M. Leuba {Les tendances fondamentale des mystiques chrétiens. — Revue philosophique, juillet 1002).

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