Chût., 4" dem., eh. i
MONTMORAND. 7
talc exagérée. Ils ne connaissent ni les angoisses du doute, ni l'obs^ession des problèmes métaphysiques, mais, en revanche, se préoccupent d'assurer en eux le triomphe de l'humilité sur l'orgueil, par exemple, ou de l'amour de Dieu sur l'amour du monde. Les conflits intérieurs dont l'ascétisme leur procure l'apaisement sont, en un mot, des conflits d'ordre moral i)ien plutôt que d'ordre intellectuel.
Si, chez les mystiques orthodoxes, ascétisme n'est pas synonyme de mutilation intellectuelle, il ne l'est pas davantage d'égoïsme et de paresse.
C'est un des caractères de la vie d'être rythmique, faite d'élans et de recueillements alternés. Ces oscillalions prennent, dans la vie des mysti(jues, une amplitude exceptionnelle et la partagent en deux états, reliés entre eux par une série indéfinie d'états intermédiaires, mais qui, à de certains moments caractéristiques, s'opposent nettement l'un à l'autre.
A de certaines heures, lorsque le champ de leur conscience se rétrécit au point de ne plus admettre qu'un très petit nombre de représentations, on constate chez eux un affaiblissement graduel des sentiments sociaux; ils se détachent peu à peu du monde sensible et de toute pensée ou préoccupation relative aux créatures. Et quand ils atteignent au monoïdéisme extatique, à l'unité de la conscience, cet affaiblissement des sentiments sociaux dégénère en suppression totale*. Leur âme, ramassée sur elle-même et concentrée en un regard fixe.
l. « L'i\me... s'élève au-dessus dp tout le créé », dit sainte Thérèse {Vie, cl), xx).
oublie tout ce qui n'est pas Tunique objet dont la vision l'ébloui t.
Mais l'extase et les étals qui la précèdent ne durent que de courts moments* ; et ces états si passagers sont séparés les uns des autres par de longs intervalles. Entre-temps les mystiques font preuve de sentiments éminemment sociaux ; et c'est à tort qu'on les représente engourdis en un lâche isolement — inanrjulo cum libella — et se dérobant à tous les contacts. Ils nous apparaissent, au contraire, comme des militants épris de mouvement et d'action, doués au plus haut point des ([ualités qui font les manieurs d'hommes et les organisateurs. La tendance qu'on leur reproche le plus témoigne chez eux, à elle seule, d'un puissant instinct social, et elle implique toute une sociologie. S'ils aspirent à s'unifier, ce n'est pas dans un intérêt égoïste : mais ils croient l'humanité appelée à n'avoir en Dieu qu'un cœur et qu'une âme, et que, par le moyen de l'unité individuelle, se réalisera cette unité collective où vont leurs plus chers désirs. Le Christ n'a-t-il pas dit : « Qu'ils soient un tous ensemble, comme vous. Père, êtes en moi et moi en vous ; qu'ils soient de même un en nous'" ». — « Etre un tous ensemble ». voilà la
1. J'insiste sur ce point. Les psycliologues contemporains auraient en effet une propension à exagérer la durée des périodes d' « union mystique ». C'est qu'ils subissent à leur insu — le fait est curieux à constater — l'influence quiétiste et paraissent avoir lu plus attentivement M"^ Guyon que sainte Thérèse. Tel d'entre eux (voy. Godfcrnaux, Le sentiment et la pensée, l" éd., p. oO, à la note), empruntant, dit-il, « aux ouvrages mystiques » les éléments d'une étude sur l'extase, ne citera guère que des auteurs quiétistes.
En réalité, la contemplation mystique n'est qu'un éclair, une communication dont on ne jouit qu'en passant, raplim, dit saint Bernard (Cf. Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, 1. I, xiv et suiv.).