Des hallucinations, 18S
4. Nature des hallucinations {Revue philosophique , juin 1907).
De fait, toute image, toute représentation qui se manifeste à la conscience, ne l'ûl-ce (|ue sous la forme d'un souvenir, (l'une rcj)ro(luction purement passive, apparaît d'abord et momentanément — les psychologues s'accordent à le constater — « comme aussi réelle qu'une perception' ». Ce n'est qu'ensuite et par l'elTet d'un travail mental rectificatif, d'une opération de mise au point, que l'imdge se dépouille de son apparente objectivité et se réduit aux proportions d'un événement tout intérieur. Nous serions donc voués à de perpétuelles hallucinations, si notre « attention à la vie », comme dit M. Bergson, ne procédait, sans se lasser, au travail de discrimination et de triage dont il vient d'être parié*. Que notre attention fléchisse, et l'hallucination, naguère refoulée et rectifiée, envahira, comme une herbe folle, tout le champ de la conscience.
Sur la nature et sur les causes de ce fléchissement de Tattention volontaire, tel (ju'on l'observe chez les mystiques, nous serons plus exactement fixés, (juand nous aurons approfondi l'origine de leurs hallucinations auditives et visuelles.
Ces hallucinations sont, k n'en pas douter, d'origine subconsciente.
1. Ribot, Essai sur Vimnijinalion crénlrice, pp. 93, 190. Paris, F. Alcan.
2. En un mot, l'état d'li:il!iuination est, sinon notre état normal, du moins, dans un certain sens, notre étal naturel et primitif. Voilà qui justifie cette remarque profonde et féconde de M. Hcrgson {L'énergie spirituelle, p. 13.*i) que la tâche principale de la psycliologie n'est pas, dans beaucouj) de cas, d'e.xpliquer « comment tels ou tels phénomènes se produisent chez le malade, mais pourquoi on ne les constate pas chez l'homme sain ».
Mais les mots de « subconscience » ou de « subconscient », si employés aujourd'hui, et dont on abuse, comporlent deux sens très diflérents, qu'il importe d(; distinguer avec soin.
Au sens étroit et pathologique, le subconscient n'est, comme on l'a dit, que du « conscient oublié ». Il est fait de produits de désagrégation, d'un résidu d'images, de rêveries, de représentations, de cogitations quelconques qui, précipitées au tréfonds de l'âme, dans la vase d'innombrables éléments psychologiques superposés, y restent enfouies, et ne sont susceptibles de remonter à la surface, de se réintégrer dans la mémoire claire que si celui-là qui, sans s'en douter, les porte en lui, entre dans un état spécial, dit « second », ou somnambulique. Le somnambulisme a été, en effet, justement défini: « un état anormal dans lequel le sujet possède des souvenirs particuliers qu'il ne retrouve plus quand il rentre dans son état normal* ».
A cette conception très étroite et précise — celle de la majorité des psychologues français — suivant laquelle la subconscience n'est faite que d'une désagrégation, d'un morcellement de la conscience claire, s'en oppose une autre, beaucoup plus compréhensive, celle de l'école anglo-américaine.
« Le progrès le plus considérable qu'on ait fait en psychologie depuis que j'étudie cette science, écrit William
1. Pierre Janet, L'état mental des hystériques. — Dans son Automatisme psychologique, p. 448, M. Pierre Janet donne du somnambulisme une définition plus complète : « Le somnambulisme est un état anormal, pendant lequel se développe une nouvelle forme d'existence psychologique, avec des sensations, des images, des souvenirs qui lui sont propres, capable, dans certains cas, de persister au second plan après le réveil et de se continuer sous la première existence la plus ordinaire. »
i28 PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES
James dans son Expérience religieuse, c'est, à mon avis, uno découverte qui date de 1886 et qu'on peul résumer ainsi : il existe, au moins chez certains sujets. -<les souvenirs, des idées et des. sentiments tout à fait on dehors de h\ conscience ordinaire, et môme de sa périphérie, qui cepeiidani doivent être comptés comme des faits conscients, et qui se manifestent au dehors par des signes irrécusables... » — Ces éh'ments psychiques, qui baignent dans l'ombre, qui affleurent le seuil (^liinen) de la conscience ordinaire et qui peuvent y pénétrer, en vertu de la « perméabilité du diaphragme psychique », forment ce qu(? Myers a appelé la conscience sufjliminale ; et il qualifie d' « automatisme sensoriel ou moteur, émotif ou intellectuel, tout ce qui résulte des incursions de la conscience subliminale dans le champ de la conscience claire ».
Dans cette théorie, telle qu'elle vient d'être exposée d'après William James, il n'est plus question de dissociation, de désagrégation mentale. Du moins, ce n'est plus la conscience claire qui se désagrège. Elle est conçue comme n'étant qu'une modalité, une limitation d'une conscience plus étendue. « Le moi conscient de chacun de nous, dit Myers', le moi empirique et supraliminal est loin de comprendre la totalité de notre conscience et de nos facultés. Il existe une conscience plus vaste, des facultés plus profondes-. » — Le subconscient, dans cette hypothèse, n'est plus cet animal aveugle, tapi aux i-ryptes de l'àFiic. nourri de détritus psychiques, tel qu'on
1. La tli»5orie de Myers, remarque M. Boutroux (Science et Religion, |i. 312), est la transposition expérimentale des vues de Leibnitz tou chant les perceptions insensibles qui mettent l'homme en communication avec l'univers.
i. La personnalité humaine, introduction. Paris, F. Alcan.
l'a parfois représenU'. Il devient une sorle de pcrsonnag^e transcendant, caché en cliacun de nous, de deus in nobis, doué de facultés bien supérieures à nos facultés consci(Mil('s ; inspirateur du génie sous sa forme nnorale (sainteté), comme sous sa forme intellectuelle; non soumis aux catégories de l'espace et du temps, et capable de traduire ses communications en un langage symbolique, de les transmettre à la conscience personnelle sous forme d'Iiallucinations, de « messages subliminaux ».
Le théâtre et le roman ont, comme il était à pn-voir, exploité cette conception de la subconscience, si commode et si compréhensive. « Subconscience, réserve prodigieuse, océan plein de vie élémentaire, premier grouillement de toute la spiritualité ultérieure », s'écrie Michel Bedée, le héros d'un roman de M. André Beaunier. L'homme qui a perdu son moi. Michel visite, à Rijnsburg, la maison de Spinoza: « Voici l'établi où il s'asseyait pour polir ses verres de lunettes... Il s'asseyait là, petit et maigre ; il se penchait là, pour travailler bien, exactement, pendant que la subconscience veillait à des métaphysiques^.. »
La théorie de la subconscience (entendue au sens de Myers) a été, en outre, largement appliquée à l'interprétation des phénomènes religieux. William James remarque que « tout ce qui émerge de la région subliminale possède une force toute spéciale de persuasion... car les irruptions du subconscient dans la conscience claire ont pour caractère de s'objectiver et de donner au sujet
I. « L'Inconscient est le Père, dit encore Miciiel, le Subconscient est le Fils, et le Conscient est l'Esprit... La prodigieuse abondance de l'inconscient s'appauvrit dans le subconscient ; et elle s'appauvrit encore pour aboutir aux idées claires et distinctes. » — Je signale, dans le même ordre d'idées, un roman de M. Jean Richepin, l'Aile.
MONTMOUAND. î)
l'impression qu'il est dominé pui- une force étrangère ». Aussi ces irruptions jouent-elles un rôle jirépondéranl ilaiis la vie des initiaU'urs religieux: « tous les grands réformateurs, les grands saints, les grands hérétiques, les saint Bernard, les Ignace de Loyola, les Luther, les Fox, les Wesley eurent des visions, des voix, des extases, des révélations fulgurantes' »...
Reprenant une idée déjà entrevue par Maine de Biran'^, James incline, sur ces données, à voir dans ia suhconsciencc le lieu (éventuel) de rencontre entre l'homme et Dieu; c'est en elle que l'action divine trouverait, le cas échéant, son point d'insertion sur la personnalité humaine. « Sans doute, dit-il, les manifestations inférieures de l'activité subconsciente ne dépendent que du sujet lui-même... Mais on peut concevoir (jue la région subconsciente ait un double rôle. S'il existe, au-dessus du monde matériel, un monde spirituel qui le domine, on peut admettre que la conscience subliminale constitue un champ plus propice aux impressions spirituelles que la conscience ordinaire, tout absorbée, à l'état de veille, par les impressions matéi"ielles vives et abondantes (jui lui viennent des sens^ » Si la grâce divine opère, elle opère à travers le subliminal.
C'est à ce point de vue que se placent la plupart des comnmnions prolestantes. « [Dans l'église de Genève] on fait constater au catéchumène au fond de lui-même le phénomène de l'obligation morale, indice et résultat de l'action subconsciente de Dieu ; puis on lui montre la personnalité de Jésus, en qui l'idéal humain fut réa-