La mémoire et l'entendement
loO PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES
ensuite leur vie naturelle. L'oraison, avec ces alternatives, peut se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Une fois enivrées de ce vin céleste qu'elles ont goûté, ces deux puissances font volontiers le sacrifice de leur activité naturelle, pour savourer un bonheur beaucoup plus grand ; dans ce but, elles s'unissent à la volonté, et les trois puissances jouissent alors de concert. Mais cet état de suspension complète, sans que l'imagination, selon moi également ravie, se porte à quelque objet étranger, est, je le répète, de courte durée...
Et notre sainte de se demander (jucllc peut être, tandis qu'elles restent suspendues, l'occupation des «puissances » :
Sortant de cette oraison et me préparant... à écrire sur ce sujet, je cherchais dans ma pensée ce que l'àme pouvait faire pendant ce temps. Nolre-Seigneui- me dit ces paroles : « Elle se perd tout entière, ma fille, pour entrer plus intimement en moi ; ce n'est plus elle qui vit, c'est moi qui vis en elle. Comme elle ne peut comprendre ce qu'elle entend, c'est ne pas entendre, tout en entendant. »
Ceux que Dieu a élevés à cet état auront quelque intelligence de ce langage; ce qui se passe alors est si caché qu'on ne saurait en parler plus clairement. J'ajouterai seulement ceci : Tâme se voit alors près de Dieu, et il lui en reste une certitude si ferme qu'elle ne peut concevoir le moindre doute sur la vérité dune telle faveur.
Ici, toutes les puissances perdent leur activité naturelle et sont tellement suspendues qu'elles n'ont absolument aucune connaissance de leurs opérations. Si l'on méditait auparavant sur quelque mystère, il s'efface de la mémoire comme si jamais on n'y avait pensé. Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l'esprit. Il en est de même pour les prières vocales. Cet importun papillon de la mémoire voit donc ici ses ailes brûlées, et il n'a plus le pouvoir de voltiger çà et là. La volonté est sans doute profondément occupée à aimer, mais elle ne comprend pas
L'EXTASE loi
comment elle aime. Quant à l'entendement, s'il entend, c'est par un mode qui lui reste inconnu ; et il ne peut rien comprendre à ce qu'il entend. Pour moi, je ne crois pas qu'il entende, parce que, comme je l'ai dit, il ne s'entend pas lui-même. Au reste, c'est là un mystère où je me perds'.
C'est à l'étal de mariage spirituel qu'aboutit parfois, en s'y stabilisant, l'ascension mystique.
L'absorption en Dieu, passagère dans l'extase, se fait ici pennanente ou tout au moins habituelle. L'àme transformée se divinise, affirment sainte Thérèse^ et saint Jean de la Croix'. Et dès lors elle vivra dans un immuable repos, affranchie — le fait est intéressant à noter — des sécheresses et des peines intérieures, et aussi de ces brûlants transports où elle s'épuisait naguère. « Elle n'a presque plus, dit sainte Thérèse, de ces ravissements impétueux dont j'ai parlé ; les extases même et les vols de l'esprit deviennent très rares \ » En un mot, elle ne succombe plus sous l'effort des divines étreintes, et les baisers de l'Époux ne la font plus défaillir, élevée qu'elle est à une sorte d'égalité avec lui, et goûtant entre ses bras l'apaisement des intimités conjugales.
La quiétude, l'union, l'extase doivent être considérées, de lavis unanime, comme les degrés succes-