INSUFFISANCE D’ÉLABORATION ET DE DÉCISION
Nous avons vu que le neurasthénique dont le cerveau est touché par la dépression nerveuse, présente une diminution des opérations intellectuelles, perceptions externes et internes, attention, mémoire, imagination, jugement, raisonnement, etc.
Ces troubles, qui rétrécissent le champ de l’intelligence et émoussent son acuité, retentissent à leur tour sur l’acte volontaire. En effet, le second temps de cet acte consiste dans la préparation, l’élaboration de la décision qui va être prise, la prévision aussi lointaine que possible de toutes scs conséquences favorables ou fâcheuses, le discernement clairvoyant de la meilleure à suivre parmi les différentes voies qui conduisent au but.
Le malade aura donc moins de netteté dans ses appréciations, moins de justesse
dans ses calculs, moins de largeur dans ses conceptions, moins de rigueur dans ses jugements, moins d’habileté dans sa volonté.
Pour l’employé, le fonctionnaire, le petit négociant, ces défectuosités n’ont pas grande importance ; mais chez ceux qui diligent de grandes affaires dont ils sont la tête et le cerveau, elles se font cruellement sentir, et leurs conséquences sont parfois graves autant pour eux-mêmes que pour leurs administrés.
Mais ce n’est pas tout. Une fois l’acte volontaire préparé, élaboré, discuté sous toutes ses faces, il faut en prendre la décision, prononcer le « je veux » intérieur, qui commande son accomplissement.
Ici, l’état neurasthénique va susciter des difficultés plus graves encore. C’est que la dépression nerveuse rend les sujets, nous l’avons vu, enclins à l’inquiétude, à l’incertitude, au doute. Or le doute, dans le domaine des actes, c’est l’irrésolution. L’homme le plus énergique autrefois, devenu neurasthénique, se montre hésitant, indécis, irrésolu. Il n’ose plus prendre de décision ferme
LES TROUBLES VOLONTAIRES
et irrévocable. Sans cosse, il hésile entre plusieurs solutions, entre les divers chemins à prendre pour arriver au même but. 11 est incapable de faire son choix, et en fin de compte, trop souvent, dans le doute, il s’abstient.
Ainsi s’installe dans la conscience un éta* d’irrésolution chronique qui fait du cerveau un véritable champ de bataille de sentiments et d’idées, où ne s’affirment jamais ni vainqueurs ni vaincus. Chaque idée d’acte à accomplir, fortifiée de ses mobiles favorables, évoque aussitôt dans son esprit toute une série de mobiles contraires, qui viennent opposer leur veto à l’impulsion des premiers. Enlre les deux tendances antagonistes s’engage alors un débat qui se prolonge indéfiniment et ne se termine jamais par une décision franche, en sorte que l’esprit flotte dans une éternelle incertitude et que la volonté demeure toujours en suspens.
Toute opinion est, pour l’irrésolu, instable et vacillante : quelque jugement qu’il formule, il reste toujours au fond de son esprit un doute qui est une porte ouverte au jugement contraire. Toute son activité céré-
braie, au lieu d’être canalisée vers les centres moteurs et de se dépenser en actes, se disperse et se consomme sans résultat à travers les zones d’association, comme un fleuve qui se perd dans les sables. 11 semble qu’il y
ait toujours un point d’interrogation dans son cerveau.
L’irrésolution se traduit même à l’extérieur par des symptômes faciles à surprendre. Sur le visage, elle produit une expression mimique caractéristique : c’est l’accentuation des rides horizontales du front, avec
LES TROUBLES VOLONTAIRES
élévation des sourcils, et occlusion molle de la bouche, que je considère comme le masque de l’indécision. Ce masque s’oppose à celui de l’énergie, qui consiste au contraire, dans le froncement du sourcil et l’occlusion serrée de la bouche (1).
D’autre part, la gesticulation de l’irrésolu est également révélatrice. 11 a des gestes values, des mouvements incertains. Ses ment-
bres ébauchent des actes qui ne vont pas jusqu’au bout.
Sa conversation enfin porte les mêmes marques. 11 procède volontiers par interrogations, répond à ses propres questions pour en poser d’autres ensuite.
C’est bien en somme, dans tout l’esprit, cette sorte d’équilibre instable, cet état d’oscillalion pénible que je décrivais plus haut, cl pour la volonté en particulier, ce continuel vacilleinent avec incapacité d’adopter une position fixe. On devine aisément, sans que j’y insiste, les conséquences désastreuses d’un tel état d’esprit chez des sujets occupant de
(1) Cf. Hartenbekg, Physionomie et Caractère. Paris, F. Alcan, 1908.
hautes situations et chargés de lourdes responsabilités.