INSUFFISANCE D’EXÉCUTION
L’acte, étant enfin décidé, il faut l’accomplir. Mais aussitôt des difficultés surgissent. En effet, tout acte représente une série d’efforts musculaires, une suite de victoires partielles remportées par la volonté sur les obstacles qui l’entravent.
Le premier de ces obstacles chez les neurasthéniques, c’est là fatigue, la dépression musculaire qui constituent la neurasthénie même. Nous avons longuement étudié cette hypotonie musculaire, cette paresse de contraction, cette répugnance à l’effort. Il est donc nécessaire que le malade, pour réaliser sa décision intérieure dans le monde matériel, triomphe d’abord de cette inertie, de cette résistance de ses muscles au travail. Et pour la puissance déjà affaiblie de ses stimulations dynamogéniques, ce triomphe n’est certes pas aisé. De là, ce sentiment de difficulté au mouvement, cette paresse apparente.
LES TROUBLES VOLONTAIRES
cette lenteur de gestes qui forment l’incomplétude de l’action. De là, cette parésie de la motilité volontaire, cette inhibition continuelle que j’ai signalée en ces termes :
Ordinairement, je me sens toujours comme emprisonné dans mon être physique, comme enfermé dans une enveloppe inextensible qui opposerait à tous mes mouvements un perpétuel obstacle. Exprimer au dehors mes pensées par des paroles, par des gestes, m’est presque impossible. Il semble que mes intentions, que mes volontés ne peuvent jamais passer de l’idée à l’acte, franchir la barrière mystérieuse qui sépare mon >< moi » intime du monde extérieur. Et, comprimées, resserrées, condensées en moi, toutes •ces forces tendues m’étouffent d’angoisse, m’accablent de désespoir. Et, vaincu, impuissant, replié sur moi-même, je m’épuise en de sombres mélancolies et •en d’interminables ruminations mentales.
Or le remède à tous ces malaises, je le sais, viendrait certainement de l’action. M’extérioriser, me détendre de toutes ces énergies qui m’oppressent, traduire mes aspirations en actes positifs, voilà quel serait le vrai traitement. L’action, c’est la soupape par où se dégage le trop-plein de la pensée, du rêve, de la vie intérieure. Et puisque je souffre précisément de l’excès de cette vie intérieure et de l'insuffisance de ses détentes, quelques efforts vers un but pratique, me soulageraient sans doute, me guériraient peut-être (1)?
(1) L'Allenle, p. 50.
Hartenrerg.
•l'30 PSVCnOT.OfilE TIRS NRÜR ASTHÉNIQUES.
Pourtant, avec beaucoup d'efforts, le sujet parvient habituellement, tant bien que mal, à accomplir le minimum d’actes indispensables de son existence. Mais il est des cas où la parésie volontaire s’exagère encore, où toute activité devient impossible. C’est alors un cas voisin de la psychopathie, une de ces inhibitions invincibles que nous retrouverons dans le chapitre suivant.
Le second obstacle à l’exécution volontaire chez les neurasthéniques provient de l’émotivité. Chaque décision prise, en effet, ne représente qu’une majorité de tendances qui vont rencontrer à se réaliser la résistance des tendances antagonistes. Sous forme d’émotions, de sentiments, de répugnances, etc., ces tendances antagonistes parleront au moment où elles seront contrariées et viendront opposer des barrières à l’accomplissement de l’acte qui les violente. Or, chez les neurasthéniques, l’émotivité est exaltée, et précis é ment l’émotivité pénible, l’émotivité plus volontiers inhibitoire. Les doutes, les hésitations, les scrupules, les craintes, momentanément vaincus par une résolution héroïque.
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se déchaînent au moment d’agir et viennent entraver la décision prise. Et trop souvent, l’impulsion active n’est plus assez forle pour triompher de l’émotivité, et la volonté capitule devant elle.
Parmi ces émotions inhibitoires, l’une des plus importantes par sa fréquence est la limidilé. Beaucoup de neurasthéniques sont ou deviennent des timides. Et alors, la timidité vient compliquer encore l’aboulie naturelle de leur caractère.
La timidité que j’ai beaucoup étudiée (1), me paraît une combinaison de peur et de honte: peur du jugement d’autrui sur notre apparence visible et peur que ce jugement ne soit défavorable; honte de soi-mème, de son corps, de son visage, de ses paroles, de ses actes, comme s’ils étaient défectueux ou ridicules. Cette émotion mixte survient toujours dans une circonstance unique qui contribue à la différencier : en présence de l’ètre humain. Confiant dans la solitude, courageux en face du danger matériel, c’est seule-
(1) Haiitf.nbeiic., Les Timides et la Timidité 1, vol, F. Alcan, Paris. 2* édit., 1905.
ment sous les yeux de son semblable que le timide a peur et se trouble. Alors son cœur palpite, sa poitrine se serre, une angoisse invincible l’étreint, une sueur froide le mouille, ses membres tremblent, tandis que monte à son visage la rougeur de la honte et que son esprit se noie dans la confusion.
« Quant à la volonté, elle est si profondément altérée que l’émotion du timide est considérée par beaucoup comme une véritable maladie de la volonté. Alors môme que les grandes manifestations émotives ne se déchaînent pas, au degré le plus atténué de l’émotion, c’est par un trouble volontaire que la timidité se manifeste. Avant de ressentir aucun des symptômes organiques, angoisses, palpitations, etc. le timide n’ose pas.
« Entre l’idéed’un acte etl'accomplissement de cet acte, s’interpose un arrêt insidieux qui, en dehors de toute opération mentale, relient le geste, immobilise lebras, ferme la bouche, par un phénomène d’inhibition dont le sujet lui-même ne comprend pas bien la cause. Ils sont nombreux ces timides au premier degré qui, sans être très émotifs, se trouvent ce-
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pendant retenus par une force intérieure devant l’acte a accomplir qui, et malgré leur désir, l’approbation de leur jugement, l’effort de leur vouloir, finissent sans aucun motif plausible, par laisser échapper l’occasion propice et s’en tiennent à l’abstention pure. Que de gens d’esprit restent ainsi muets en société, seulement par ce qu 'ils n’osent pas dire les mots qui leur viennent à la bouche (1). »
Jei sais, écrit mon héros de l 'Attente, que je serai toujours soumis à l’empire de ma timidité, que ma volonté ne pourra jamais s’affranchir entièrement du despotisme de mes émotions et que je resterai toujours l’esclave de mes états intérieurs. En théorie, tout m’est possible. Contre des ennemis lointains et invisibles, dans des circonstances fictives, j’ai toutes les audaces, toutes les habiletés, je remporte toutes les victoires. Pour courir après des chimères, mes forces sont infatigables. Pour conquérir une amante irréelle, je suis inspiré, éloquent, je trouve des paroles impérieuses, des prières irrésistibles. Mais tout cela n’est que de la théorie. En pratique, tout change. Dès que le but se précise, dès que l’ennemi se montre, dès que la femme existe audace, habileté, éloquence, énergie, tout s’en va. L’émotion éclate, brutale et foudroyante, qui brise
(1) Hartenbehc, Les Timides et la Timidité, p. 30.
net la poussée de mes plus intenses désirs. Et plus mon désir est intense, plus l’émotion est violente et deslructive. (i)
Mon cœur ne peut pas s’ouvrir complètement. Je suis alteint de cette infirmité singulière qui consiste à ne pas pouvoir dire et faire tout ce qu’on pense. Mes intentions les plus vives sont toujours contrariées et retenues dans leur expression 'par une sorte d’arrêt intérieur, une gêne inexplicable, analogue à une pudeur de l’ar.tion, qui ' ient étrangler ma voix et paralyser mon geste. Mes élans les plus affectueux sont toujours arrêtés à mi-chemin. Il y a toute une partie fermée de mon âme qui n’a jamais pu se révéler et se manifester au dehors par aucun signe visible, et dont toutes les pensées demeurent éternellement incommunicables. Et ce qui reste ainsi secret et caché, c’est ce qu’il y a de meilleur en moi, de plus ému, de plus généreux, de plus délicat, de plus tendre, c’est la quintessence même de ma sensibilité (2).
Gcs inhibitions, exagérées par la dépression nerveuse, créent un type de neurasthénique timide que j’ai souvent observé dans la pratique.
Il est enfin toute une catégorie d’entraves volontaires surgissant chez les neurasthéniniques : ce sont les phobies inhibitoires. Je
(1) L'Attente , p. 65.
(2) V Attente , d. l‘J6
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les signalerai clans le chapitre suivant, de même que les impulsions irrésistibles.
Ainsi, comme je l’annonçais, la volonté des neurasthéniques est troublée dans ses trois temps successifs : impulsion initiale, élaboration et décision, exécution pratique.
Et ces insuffisances volontaires contribuent encore pour leur part à ces accès de découragement, de désespoir, provoqués chez le patient par le malaise des autres symptômes.
COMPLICATIONS PSYCHIQUES
Enfin, on rencontre encore chez les neurasthéniques toute une série de troubles psychiques variés : phobies, hypochondrie, doute, scrupules, impulsions, manies mentales, tics, perversions sexuelles, obsessions, etc.
J’ai rangé ces troubles à part, sous le nom de complications, pour deux raisons:
la première, c’est qu’ils ne font point partie du tableau . clinique ordinaire d’une neurasT thénie simple;
la seconde, c’est qu’ils ne sont pas en réalité des expressions directes de la dépression nerveuse.
En effet, nous avons bien signalé, en étudiant les stigmates des neurasthéniques, leur
inquiétude craintive, leur souci de leur santé, leurs hésitations, leurs préoccupations, leurs énervements, leurs insuffisances volontaires. Mais ces troubles demeurent toujours légers, mobiles, diffus, ne se systématisent et se fixent jamais jusqu’à donner une hypochondrie, une maladie du doute, un tic défini.
Pour que ce renforcement se produise, il faut l’intervention d’un autre facteur que la simple dépression nerveuse : ce facteur, c’est la prédisposition originelle du sujet.
Nous savons en effet depuis longtemps qu’il est une catégorie d’individus affectés de tares mentales constitutionnelles touchant les fonctions d’émotivité, d’activité volontaire, d’élaboration intellectuelle : ce sont les dégénérés. Leur état mental « se caractérise
par l’indécision de l’esprit, par une tendance aux doutes, aux scrupules exagérés et sans fondement, à des appréhensions instinctives et irraisonnées, par une sorte d’affaiblissement de la volonté qui rend les malades incapables de résister à certaines impulsions ou au contraire de se décider à l’action et d’accomplir certains actes de la vie courante
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en apparence simples et bannis. Psychologiquement, il paraît résulter d’une diminution de la faculté que nous possédons de synthétiser nos différentes impressions, nos souvenirs, dans l’accomplissement des actes coordonnés et voulus qui constituent la manifestation régulière de notre activité mentale (i) ».
Or, c’est chez ces prédisposés que nous constatons ces complications psychiques de la neurasthénie. L’état de dépression nerveuse a précisément pour effet d’augmenter encore leur émotivité native, d’affaiblir leur synthèse mentale, d’ajouter l’inquiétude à leurs inquiétudes, le doute à leurs doutes, l’indécision à leurs indécisions. Ainsi, l’asthénie joue à l’égard de ces tendances morbides du caractère le rôle d’un résonnateur qui les exagère et les amplifie. Et c’est par cette double action de la prédisposition mentale et de la dépression nerveuse que surviennent ces complications de la neurasthénie.
L’observation clinique vient confirmer
(i) Gilbkrt Bat.i.f.t. Art. Dégénérescence. Traité de Médecine Ciiaiicot-Boiciiakd-Brissaud.
l’exactitude de ce principe. Personnellement, je puis affirmer que jamais, chez un sujet normal antérieurement et devenu neurasthénique par occasion, si profonde que soit sa neurasthénie, je n’ai vu se développer une folie du doute, une maladie du scrupule, des manies mentales. D’autre part, chaque fois que la neurasthénie d’un malade s’est compliquée de scrupules, de manies mentales, d’impulsions, etc., il m’était loisible de retrouver dans les antécédents héréditaires et personnels du malade les traces non douteuses de la dégénérescence. Si l’on fouille dans son passé, si l’on interroge soigneusement son entourage, on ne manque pas de découvrir que les accidents présents ne sont que l’exagération de tendances morbides de son caractère qui ont toujours existé. Depuis son jeune âge, le sujet s’est montré enclin aux préoccupations fixes, aux scrupules, aux ruminations psychiques. Son état mental n’est pas nouveau : il est simplement surexcité, •renforcé, comme grossi à la loupe. Et cette exagération est l'effet secondaire de la dépression nerveuse.
COMPLICATIONS PSYCHIQUES
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Passons en revue rapidement ces complications :