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PHOBIES

La phobie est une peur morbide, accompagnée d’une angoisse vive, qui n’est pas justifiée par la raison et s’impose au malade malgré sa volonté. Cette peur revient par intermittences plus ou moins fréquentes, provoquée le plus souvent par la sensation ou la ■circonstance qui en est l’objet, parfois par la simple remémoration d’une peur antérieure.

La série des peurs morbides ou phobies est inépuisable. Autant de représentations mentales, d’idées, d’images d’objets, ou de sensations, ou d’actes, etc., autant de phobies possibles. Leur variété est infinie : phobies des espaces, des lieux élevés, des lieux clos, de l’eau, des orages, du feu, de l’obscurité, des épingles, du velours, des microbes, des maladies, de la mort, du chemin de fer, de la rougeur, etc., etc., : telles sont les principales, affublées de noms grecs dont je fais grâce au lecteur.

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Une des plus intéressantes est l’éreuthophobie des timides ou peur de la rougeur émotive, qui tourne facilement à l'obsession de la rougeur. Signalée par Pitres et Régis pour la première fois, elle se trouve commentée en détails dans mon ouvrage sur la Timidité (1).

Le début remonte en général à la puberté. Un jour, à propos d'un incident fortuit, le jeune sujet (c’est le plus souvent d’un jeune garçon qu'il s’agit) est amené à prêter à sa rougeur une attention qu'il ne lui avait pas accoidée jusqu’alors. C’est à l’occasion d’une rencontre avec une femme, d’une démarche en public, d’une réflexion d’un passant ou d’un camarade que la première inquiétude se manifeste. A partir de ce moment, la graine morbide est semée. Elle ne demande qu'à germer, et chaque occasion nouvelle va fournir sa contribution aux progrès du mal. Ainsi se développe peu à peu une appréhension vive du retour de la rougeur, une crainte excessive des circonstances qui la provo-

(1) Hartenhbhg. Les Timides et la Timidité , F. Alcan, Paris, 190o.

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quent. Or, celle crainte et celle appréhension de la rougeur onl juslement pour effet d’en susciter le retour, et provoquent ainsi des crises d’angoisse et de rougeur à caractères pathologiques.

La crise de rougeur a été remarquablement décrite par Pitres et Régis, et je ne puis mieux faire que de reproduire ici la description de ces éminents cliniciens :

« La crise de rougeur, à part quelques différences légères, est la même chez tous les malades. Presque toujours elle survient naturellement au moment où ils la redoutent et où ils se disent : « Si j’allais rougir! » ou eacore : « Je vais roium* ! »

« Généralement, ils la sentent venir. L’un dit que « ça part dans 1 inférieur du corps comme une faiblesse de cœur qui monte jusqu’aux tempes et produit l’agitation du sang et des picotements comme des pointes d’aiguille ». Un autre ressent « un poids sur 1 estomac, un resserrement dans les hypochondres, des palpitations, des bouffées, de 1 angoisse, etc. » Un autre éprouve d’abord des palpitations; son cœur bat avec force,

puis, sa respiration devient haletante, oppressée. Le sang lui monte violemment à la tète, ses oreilles bourdonnent, ses tempes battent, ses yeux ne voient plus, ses paupières s’agitent convulsivement, sa tête est lourde, ses jambes se dérobent et vont de travers, sa bouche tourne dans tous les sens et grimace, sa langue remue mais il ne peut parler, son corps est agité d’un tremblement général.

« La rougeur est plus ou moins vive suivant les cas. Elle va du rouge clair au rouge brun, sans que ces variations de nuances aient une influence quelconque sur l’état de l’esprit, et, à cet égard, on peut dire que l’intensité de l’obsession n’est nullement en rapport avec l’intensité de la rougeur. Parfois, on constate très nettement le pouls capillaire. L’étendue de la rougeur est également des plus variables. Le plus souvent elle est limitée à la joue et s’arrête au cou. Elle peut exceptionnellement descendre plus bas. On a du reste cité quelques faits physiologiques où la rougeur avait envahi tout le corps.

« Une sensation de chaleur souvent très nette accompagne la rougeur. Une sueur

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plus ou moins abondante et plus ou moins généralisée, parfois compliquée d’aulres phénomènes de réaction émotive, besoin d’uriner, diarrhée subite, etc., la suit d’habitude et masque dans ce cas la dernière période de la crise qui ne se prolonge guère au delà de quelques instants.

« Dès le début, les sujets sont dans un état de trouble et d’angoisse inexprimables. Plusieurs pensées les assaillent. Ils ont peur qu’on les trouve timides, ridicules, qu’on les prenne pour des ivrognes, qu’on croie qu’ils ont fait un mauvais coup, qu’on se moque d’eux, qu’on fasse sur eux des réflexions désobligeantes, quelquefois d’avoir une attaque. Ils ressentent, en mènn temps que de la confusion, un sentiment de colère contre tout le monde et surtout contre eux. Ils sont furieux d’être comme ça. Aussi, à ce moment, si on les regarde, si on a l’air de sourire, si on fait la moindre allusion à leur rougeur, ils se fâchent, deviennent grossiers, même insolents. L’un d’eux s’écriait alors : « Qu’est-ce que ça peut vous <outre que je devienne rouge, vert ou bleu ! » Et il s’en allait fu-

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rieux. Un autre menaçait, et pour un rien, aurait frappé. Il y a là un court moment où l’obsédé a de la peine à resler maître de lui. C’est la vraie furor brévia des anciens.

« Quand la crise s’achève, la rougeur diminue rapidement et fait place parfois à de la pâleur. Les phénomènes concomitants disparaissent, la confusion se dissipe et le sujet reste partagé entre l’ennui d’avoir rougi si bêtement et la satisfaction de n’avoir plus à rougir de quelque temps.

« Ces crises, d’intensité variable, se renouvellent plus ou moins fréquemment. Quelquefois, elles se produisent plusieurs lois par jour ; d’autres fois elles cessent pendant plusieurs semaines...

« Les malades sont unanimes à constater qu’ils sont plus ou moins sujets à rougir suivant le temps. Par les temps secs de l’hiver ou par les grands soleils de l’été, ils rougissent moins et s’en montrent d’autant plus heureux que la coloration plus vive de leur visage à ce moment leur semble un moyen naturel de protection et de dissimulation contre leur pénible inlirmité. En revanche,

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parles temps chauds, orageux, humides, ils rougissent beaucoup plus. Certains, véritables baromètres, sentent par avance, à des malaises déterminés, que le temps va se ■couvrir, et alors, s’ils le peuvent, ils ne sortent pas, pour éviter de rougir à tout bout de •champ.

« Généralement ils sont mieux le malin que le soir] toutefois, lorsque vient la nuit, ils recouvrent à la faveur de l’obscurité leur aplomb et même de la gaîté.

« Entrer dans un salon, dans un magasin, dans un restaurant, dans un café, dans un lieu public, parler ou agir devant du monde, est pour eux d’une difficulté très grande, souvent insurmontable, et lorsqu’ils essaient de se faire violence, c’est au prix d’une émotion qui touche parfois à l’angoisse. Un des actes les plus pénibles de la vie, pour la plupart, est d’aller se faire raser ou couper les •cheveux chez un coiffeur. Pour quelques-uns* c’est un véritable supplice que de sentir le barbier penché sur leur visage et les regardant. Ils ont beau lire un journal, fermer les yeux, essayer de penser à autre chose : Tou-

jours cctle idée les obsède : « Si tu venais à rougir, quel ennui! » et cela suffit comme toujours : ils ont beau se débattre, ils finissent par succomber et rougissent jusqu'à l’écarlate.

« Ils peuvent facilement traverser une rue lorsqu’elle est déserte ; s’il y a du monde, et surtout si on a l’air de les regarder, ils se troublent, s’agitent et ne savent à quoi se résoudre pour se tirer d’embarras.

« Devant des gens connus, surtout devant des dames ou des jeunes filles, leur émoi est extrême. L’un d’eux, obligé de passer devant un atelier de couturières en sortant de son travail, ne pouvait le faire qu’en prenant son élan et en se mettant à courir, une fleur à la bouche, pour se donner une contenance. Un jour, interpellé au passage par l’une d’elles, il rougit et trembla si violemment, qu'il fut obligé de se cramponner pour éviter de tomber, et à la suite, honteux et désespéré, il s’empressa de quitter le pays.

«Beaucoup évitent de manger dans un res taurant, et s’astreignent à prendre leurs repas seuls, en famille ou dans une maison

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particulière. Quand ils sont à table en compagnie, si on parle autour d’eux, si on s’occupe d’autre chose, ils sont calmes. Si on les regarde, si on les interroge, si surtout ils sont obligés de parler, ils se troublent aussitôt et rougissent.

« Au théâtre, ils sont généralement tranquilles, parce que leur attention, comme celle des spectateurs, est attirée ailleurs.

« Certains sujets de conversation, certains propos les font rougir davantage. Si on parled'un méfait, par exemple, ils rougissent comme s’ils étaient coupables. De même pour certains actes. Ils rougissent s’ils commettent une maladresse, une gaucherie, une infraction quelconque aux règles de l’étiquette ou si seulement on la commet devant eux. Ils rougissent, non seulement s’ils font mal, mais aussi s’ils iont bien, par exemple s’ils se livrent à une aumône en public, de peur d’être taxés d'ostentation (1). »

Tels sont les caractères de la crise de rougeur. Parfois le mal s’en tient là, c’est-à-

(I) Pitres et Rkgis. L’Obsession de la Rougeur. Congrès des Aliénistes et Neurologistes, Nancy, 189G.

«lire qu’une fois la crise passée, une fois sorti des circonstances dans lesquelles elle se produit, le sujet revient à son état normal, oublie son accident, pour n’y plus penser qu’au nouveau retour offensif de la crise. C’est la peur intermittente de rougir, l’éreuthophobie proprement dite.

Trop souvent malheureusement, les chosesne se passent pas d'une façon aussi simple et aussi bénigne. Le sujet est profondément affecté par la crise qu’il vient de subir, il nj l’oublie pas si vite : il y pense sans cesse. Aussi, même en dehors de l’accès direct, il en subit l’influence. C’est alors la peur permanente et chronique de rougir, l’obsession de la rougeur , qui s’impose à l’esprit du malade par la présence constante d’une idée fixe.

« En dehors de l’état mental de la crise ou du paroxysme, les sujets continuent, même dans l’intervalle, d’être préoccupés par l’idée de leur rougeur. Ils en sont tyranniquement obsédés. Ils ne pensent plus qu’à ça. Ils ont beau essayer de chasser ce tourment de leur esprit, ils n’y parviennent pas, et l’un d’eux

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nous disait : « C’est comme si un bossu voulait ne [tins penser à sa bosse ! »

« Presque tous cherchent à se rendre compte de leur infirmité, à s'analyser. L'un est préoccupé surtout de savoir « comment il se fait qu’il y ait des personnes pèles dont la figure ne rougit jamais, et d’autres chez qui le sang afflue, pour un rien, au visage. Estce que le sang est plus éloigné de la peau chez les uns que chez les autres?» Un second est persuadé « qu’il n’est pas comme tout le monde, qu’il a le cerveau faible, qu’il n’y a pas chez lui équilibre entre le cerveau et le sang ». Il se croit un malheureux martyr par la soufl’rance morale. « Sa mère aurait mieux fait de se foutre à la rivière ou dans un couvent au lieu de faire des enfants. »

« Te. est leur état mental dans l'intcrparoxysme , telles sont les pensées qui les torturent. Et ce qui augmente leur souUTancc, c’est que, comme la plupart des obsédés, ils la cachent à tous, sauf au médecin, à qui ils s ouvrent en confidence, lui parlent de leur obsession avec une émotion angoissante et la lui peignent comme un supplice de tous les

instants qui empoisonne littéralement leur vie.

« On comprend, dans ces conditions, que ces malheureux ne vivent pas de la vie de tout le monde. Non seulement ils restent des célibataires endurcis, mais encore ils fuient, tout contact, tout plaisir, s’enfermant dans une solitude sombre et farouche, songeant à Æn finir par le suicide s’ils ne guérissent pas, tombant, s'ils sont intelligents et instruits, dans ce pessimisme amer et subtil qu’on rencontre si souvent chez les neurasthéniques supérieurs (1). »

Toutes les phobies, si différentes qu’elles soient, procèdent en réalité du même mécanisme psychologique. C’est toujours, chez toutes, la même crainte fondamentale qui se iixe sur un objet désigné soit par une prédisposition native, soit par une circonstance frappante de la vie. La forme de l’accident, n’est que secondaire: l’émôtivité qui en fait le fond est seule essentielle.

(1) Pitres* et Régis, loc. cit.

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La conséquence de toutes ces phobies est de pousser les malades à éviter l’objet de leur peur. Et lorsqu’ils ne peuvent y réussir, ils sont envahis par une recrudescence d’émotivité allant jusqu’à l’angoisse aiguë.

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