III. PRÉDOMINANCE AFFECTIVE
Les divers stigmates affectifs ne coexistent pas chez tous les malades au même degré. Le plus souvent, l’un de ces stigmates, favorisé par une prédisposition du caractère, s’exagère aux dépens des autres et ainsi forme le fond
do l'humeur habituelle du sujet. De là, un certain nombre de nuances affectives, par lesquelles les malades se distinguent, et qui colorent leur état mental d’une teinte personnelle. De là, divers types psychiques de neurasthéniques que nous allons passer en revue.
Le neurasthénique déprimé. — Chez ce malade, c’est la dépression pure et simple qui domine, avec ses manifestations directes : fatigue, tristesse, ennui, asthénie psychique, apathie volontaire et répugnance à l’effort. Au premier coup d'œil, il se reconnaît, à son visage lassé, ses yeux éteints, sa voix blanche, ses attitudes fléchies, ses gestes grêles et rétrécis. Toujours il offre, sans variations, cette image de l’accablement, ce masque de tristesse inerte et presque impassible. C’est qu’en effet, chez lui, les mouvements intérieurs, qui secouent la sensibilité, sont presque absents. Les corollaires émotifs de la dépression nerveuse sont réduits à leur minimum. Nullement agité, irritable, ni expressif, il ressent tout au plus une inquiétude vague, sans objet, qui ne se traduit
pas au dehors. Parfois, il ne s’en rend pas compte lui-même, et il faut la chercher pour la découvrir. Toute son atlention est captivée par la dépression qui l’écrase et la tristesse qui l’enveloppe.
Ainsi dans cette première catégorie de malades, l’asthénie règne presque seule aux dépens d’une émotivité très réduite. Dans celles qui vont suivre, au contraire, nous allons voir l’émotivité exagérée et éclipsant plus ou moins la dépression fondamentale. Selon la forme de cette émotivité, nous aurons les divers types de malades que voici :
Le neurasthénique anxieux. — Ici le fond de dépression se recouvre de manifestations anxieuses bruyantes qui occupent le premier plan du tableau clinique. Certes, le malade est toujours fatigué, triste, sans courage, sans énergie, mais ce qui domine chez lui, ce dont il souffre et se plaint, ce sont les phénomènes d’angoisse. Il se plaint d’accès d’angoisse aiguë, avec palpitations, suffocations, sueurs froides, survenant au moindre prétexte ou même sans cause; il se plaint
TYPES rSYCIUQUES DE NEURASTHÉNIQUES.
de réveils anxieux, la nuit ou le matin, accompagnés souvent de transpirations profuses; il se plaint enfin de vivre dans un état d’anxiété perpétuelle, dans cette « attente anxieuse» que j’ai décrite, où il semble toujours qu’un malheur soit près d’arriver, qu’on se trouve sous la menace d’une catastrophe ou d’un danger mortel.
Souvent cette inquiétude, selon les tendances innées du malade, se fixe sur un objet de prédilection, et crée alors des préoccupations déterminées. Souci de la santé, peur de devenir fou, perte de confiance ensoi, doutes, scrupules, appréhension de l’avenir, détresse, impuissance génitale : autant de formes différentes qu'affecte l’inquiétude chez les caractères différents. Mais malgré ces variantes, tous ces malades appartiennent bien à la même catégorie des neurasthéniques anxieux, parce que leurs symptômes psychiques dérivent de la même anxiété fondamentale. On reconnaît cette anxiété sur le visage par son masque caractéristique : sourcils froncés et relevés à leur extrémité interne, rides horizontales de la partie médiane du front.
EL ainsi du premier regard, se pose le diagnostic de ce type psychique de neurasthénique.
Le neurasthénique acji.tc. — Au premier abord, on ne croirait pas se trouver en face d’un neurasthénique. En effet, le malade est agité; surexité, bruyant. 11 offre un visage mobile, un œil brillant, une gesticulation exubérante. Il est impatient, ne peut rester en place, parle, remue, sans discontinuer. Son aspect est bien plutôt celui d’un organisme souffrant d’un excès d’énergie à dépenser que d’un épuisé, d’un appauvri.
Mais ces apparences sont trompeuses. Si l’on poursuit son enquête, on apprend que, dans l’intervalle des périodes d’excitation, le sujet tombe dans des accablements profonds. Le matin surtout, sa lassitude est extrême. Il a peine à se lever, à faire sa toilette, à se mettre à ses occupations. Dans le cours de la journée aussi, lorsqu’il se trouve seul, dans un instant de détente, quand cessent momentanément les stimulations externes ou internes, la surexcitation fait place à la dépression.
Mais dès que son activité se remet en train,
l’agitation, l’énervement reprennent, comme si son système nerveux ne pouvait pas fonctionner avec calme. Ainsi passe-t-il sans cesse par des alternativcsde surexcitation etde dépression, toujours au-dessus ou au-dessous de la normale, incapable, semble-t-il, de conserver l’équilibre entreles deux pôles extrêmes.
Ce type est plus fréquent chez les femmes nerveuses, chez les hystériques où l’énervement se résoud volontiers en crises de nerfs.
Le neurasthénique irritable. — Celui-ci est toujours de mauvaise humeur. Tout lui déplaît, tout l’irrite. La moindre contrariété l’cxaspcre. Pour le plus léger prétexte, il se met en des colères violentes. Susceptible, ombrageux, rancunier, il est mécontent de tout et de tous, se révolte également contre l’ordre des choses et les actions des hommes. Toujours trépidant, rageur, explosif, ildevicnt un tyran pour sa famille, une source de discussions continuelles pour son milieu.
Type heureusement assez rare qu’on rencontre de préférence chez les hommes de tempérament bilieux.
Le neurasthénique chagrin . — Celui-ci.
au contraire, est un doux, un plaintif, un résigné. Il déclare souffrir d’une sensibilité excessive, qui du moindre froissement fait pour lui une torture. C’est une victime, un martyr, un incompris. Alors, il se lamente interminablement, verse des larmes, proteste contre une vie trop brutale dont chaque contact le meurtrit.
C’est le type des femmes gémissanles, des geignardes comme les appelait Charcot, qui se complaisent dans leurs désolations, cherchent à tout prix à se faire plaindre et pour y parvenir, s’immobilisent dans leur lit ou sur leur chaise longue, autour desquelles parents et amis doivent se réunir dans un continuel hommage de compassion. Tyran domestique d’une autre forme, elles accaparent pour leur neurasthénie toutes les forces vives d’une famille dont le seul emploi devient de les plaindre et de les servir.
Ces diverses formes d’émotivité s’associent, dans la pratique, pour composer des types mixtes : c’est ainsi qu’on observe ces dépri-
més-plaintifs, des anxieux-agités, des agitésirrilables, etc.