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PREMIÈRE PARTIE

La neurasthénie, telle quejo la conçois, est essentiellement la maladie de la dépression nerveuse.

A l’état normal, le. système nerveux se trouve toujours dans un certain état de tension nerveuse, oscillant autour d’un degré moyen, maisdontun minimum est nécessaire pour que les opérations nerveuses s’exécutent convenablement. Or celte tension nerveuse peut pécher par excès ou par défaut. Lorsqu’elle pèche par excès, elle donne nais-

DSVCnuLOGlE DES NEUllASTHÉINIQUES.

sance à certains troubles définis que je n'ai pas à étudier ici. Lorsqu'elle pèche par défaut au contraire, elle provoque également, en sens inverse, des phénomènes morbides, caractéristiques de la dépression. Celte dépression, c’est l’étal neuro-asthénique, la neurasthénie si bien dénommée par Beard.et les désordres qui la manifestent sont les symptômes de la neurasthénie.

Pour faire comprendre mieux cette notion pathogénique, on peut s’adresser à la comparaison classique entre les phénomènes nerveux et les phénomènes électriques. Bien que cette comparaison ne mérite en vérité qu’une valeur analogique, et que, les phénomènes électriques étant eux-mêmes encore ignorés dans leur essence, ce ne soit guère un éclaircissement que d’expliquer uninconnu par un autre inconnu, elle offre pourtant l’avantage de faire image et de favoriser la représentation objective de l’activité nerveuse. Tout le monde sait que pour qu’un appareil électrique — lampe à incandescence, sonnerie ou moteur — fonctionne convenablement, il est nécessaire que le courant

alimentant cet appareil possède la force électro-motrice pour laquelle l’appareil est construit. Si la force électro-motrice, la tension, le voltage (ces termes sont synonymes) est en excès, l’appareil se détériore, les conducteurs se brûlent. Si, au contraire, la force électro-motrice, la tension, le voltage est en défaut, l’appareil fonctionne d’une façon insuffisante, la lampe éclaire mal, la sonnette balbutie, le moteur ne fournit pas tout son rendement. Appliquons ces exemples à l’activité nerveuse. Nous aurons les images de deux états nerveux opposés et caractéristiques. Dans le premier cas, ce sera la surexcitation nerveuse, l’hypersthénie, l’excès d’activité, qui constitue un état pathologique non encore décrit systématiquement, existant cependant dans la réalité, et auquel je me propose de consacrer quelque jour une étude Dans le second cas, ce sera la dépression nerveuse, l’hyposthénie, l’insuffisance d’activité, ce sera l’état neurasthénique. Alors, de même que la lampe n’éclaire pas, que la sonnerie vibre peu, que le moteur travaille mal, de même le cerveau avec ses fonctions,

altention, mémoire, jugement, etc., le bulbe, la moelle, avec leurs fonctions de tonus musculaire, de tension vasculaire, d’excitation viscérale, etc., travailleront d'une façon insuffisante. Or, ce travail insuffisant du s\stème nerveux, par défaut de tension nerveuse, c’est la neurasthénie.

Toutefois, pour que cette dépression constitue une maladie, il faut une condition de plus : c’est la chronicité. En effet, une dépression passagère, ne persistant que quelques heures, quelques jours même, suivie d’un retour à la normale, ne mériterait pas le nom de maladie : elle représenterait seulement une de ces oscillations fonctionnelles, si fréquentes dans les phénomènes de la vie, non un état pathologique. Au reste, la fatigue, état tout physiologique, n’est autre qu’une dépression transitoire du système nerveux : et lorsqu’elle a disparu par le repos, personne ne prétendrait la qualifier de maladie.

Pour qu’il y ait maladie, il faut donc que cette dépression dure : l’état morbide commence avec la persistance anormale du phénomène. Celte condition de chronicité est

CONCEPTION DH LA X EU IIASTH ÉNIE.

essentielle pour la conception de la neurasthénie : et dans tout le cours de ce travail, nous la supposerons admise et sous-entendue.

En quoi consiste cel te dépression? Nous ne le savons à l’heure présente absolument pas. Ne connaissant rien de la nature intime des phénomènes nerveux, nous ignorons tout par conséquent de la nature de leurs perversions. Pourtant, les hypothèses et les recherches pour découvrir le secret de la neurasthénie n’ont pas manqué.

Les uns, observant sous le microscope des cellules nerveuses en état de fatigue, ont décrit certaines modifications de leur structure produites par leur épuisement etqui seraient caractéristiques de la neurasthénie. Mais ces observations n’ont guère de valeur, parce qu’elles portent sur des cadavres; pour acquérir le droit d’une opinion solide et autorisée sur des organes aussi fragiles et aussi délicats que les éléments nerveux, il les faudrait surprendre en pleine vie et en plein fonc-

tionnement, sous lemicroscope. Or, cetteexpérience n’a jamais été réalisée jusqu’à ce jour et ne le sera peut-être pas de longtemps.

Quant aux autopsies, elles ne révèlent rien. On ne trouve après la mort, dans le névraxe des malades, aucune de ces lésions pathologiques, scléroses, dégénérescences, qui caractérisent les affections organiques des nerfs, de la moelle et du cerveau. Les explications histologiques de la neurasthénie n’offrent donc que l’intérêt de sympathiques hypothèses.

D’autres, s’adressant à la chimie, ont cru trouver dans l’analyse des déchets urinaires un indice révélateur de l'épuisement nerveux. Par malheur, les résultats obtenus par des observateurs différents ne possèdent entre eux aucune concordance. On a signalé tour à tour l’oxalurie, l’albuminurie, la phosphaturie, la phosphorurie, la chlorurie, Ja déminéralisation magnésienne, calcique, potassique, etc., sans qu’aucune de ces éliminations ne soitconstante chez tous les malades. Le seul trouble urinaire qui semble assez fréquent, est l'abaissement du taux de l’urée. Mais ce trouble traduit seulement une dimi

nu Lion générale de la nutrition, existant dans la neurasthénie comme en bien d’autres aiïections : il ne nous révèle rien sur l’altération particulière des éléments nerveux. De sorte qu’il n’existe pas encore actuellement de formule urinaire spécifique de la neurasthénie.

Ainsi, l’histologie comme la chimie restent muettes pour nous révéler le secret de l’épuisement nerveux. Et nous en sommes toujours réduits aux conjectures et aux hypothèses.

L’étiologie même de l’afléction ne nous renseigne pas davantage sur sa nature. Les causes les plus diverses peuvent provoquer la neurasthénie: maladies organiques du névraxe au début (paralysie générale, tabès), troubles de nutrition (diabète, goutte, anémie), auto-intoxications (gastriques, hépatiques, etc.), intoxications d’origine externe (alcool, plomb, mercure), infections (grippe, fièvre typhoïde, etc.), surmenage physique et intellectuel, émotions pénibles, enfin prédispositions héréditaires, pour ne citer que les principales. Le plus souvent deux ou plusieurs causes s’associent pour provoquer et entretenir l’état de dépression nerveuse,

lti PSYCHOLOGIE DES NEURASTHÉNIQUES.

causes d’ordre nutritif et causes d'ordre émotionnel. La majorité des cas est due soit à une infection grippale, soit à une auto-intoxication, à laquelle viennent s’ajouter des chagrins et des soucis. C’est là la patliogénie la plus habituelle des neurasthénies acquises et temporaires. Quant à la neurasthénie chronique, elle relève presque toujours d’une prédisposition constitutionnelle du sujet.

Ainsi la diversité de ces originesne contribue pas à nous éclairer sur la nature de la neurasthénie. Un fait remarquable pourtant s’en dégage, qui mérite d’ètre mis en relief: c’est que ces causes si variées provoquent une dépression nerveuse identique, se manifestant par des symptômes semblables. Il est surprenant en effet que deux neurasthénies, si différentes par leur étiologie et leur évolution que celle, d’un paralytique .général due à un processus incident de méningo-encéphalite, et celle d’un joueur malheureux qui a perdu toute sa fortune, due à de violentes émotions, se traduisent à l’extérieur par des physionomies cliniques si ressemblantes qu il est impossible au dia-

giiostic le plus clairvoyant d’en distinguer au premier abord l’étiologie. Et cette constatation nous permet du moins d’affirmer un fait probable : c’est que la dépression nerveuse, quelle que soit son origine, doit être dans tous les cas la même. Le système nerveux n’a qu’une façon d’être déprimé : et cette façon réalise toujours la symptomatologie de la neurasthénie.

Concluons donc, en atendant, que la neurasthénie consiste en une diminution d’activité de la cellule nerveuse, produite par des altérations et des dommages très variables, mais se traduisant toujours sous la forme de dépression nerveuse et se manifestant par les mêmes troubles. Quant à la nature intime de cette diminution d’activité nous l’ignorons entièrement. Et en regard de ce problème, nous poserons sans doute longtemps encore le même point d’interrogation.

Cette absence de toute lésion appréciable, ce caractère fonctionnel probable de l’afi'cc-

Harienberg.

lion l’ont fait ranger dans le cadre des névroses, c’est-à-dire des maladies du système nerveux sans altération anatomique indélébile. Ce terme de névrose signifie dans notre langage que si le mécanisme paraît dérangé dans sa régularité et dans son harmonie, du moins aucune des pièces n’est irrémédiablement brisée ni faussée. C’est une montre qui a des caprices : mais que l’horloger passe, la règle : et tout rentrera dans l’ordre. De là le pronostic favorable qui en découle, car une névrose, par sa nature même, autorise toujours l’espoir d’une guérison.

Ce terme de névrose s’oppose aussi à celui de psychose, c’est-à-dire de folie, d’aliénation mentale. 11 signilie que le malade n'est pas un fou, un aliéné, que s’il souffre de troubles psychiques, du moins ces troubles psychiques n’altèrent point l’intégrité' de sa raison. Il ne sera jamais ni un dément, ni un délirant. Les fonctions intellectuelles supérieures demeurent toujours intactes, et dans les pires crises de neurasthénie, il conservera la pleine conscience de son état et le plein contrôle de son jugnment. Et s’il nous

arrive de voir un neurasthénique déraisonner, nous pouvons affirmer qu il n est pas seulement neurasthénique, qu’il aquelque chose de plus qu’une névrose, qye sa névrose recouvre en réalité une psychose qui l'aggrave et la complique.

Telle est la conception très simple et très nette de la dépression nerveuse devenue chronique et durable, la névrose dépressive par excellence. D’autres auteurs l’ont nommée hypotension nerveuse, abaissementdu potentiel nerveux, fatigue durable, fatigue organisée, etc. ; touscestermes traduisent la même inLention, et je les emploierai indifféremment comme synonymes.

Toutefois, malgré qu’elle constitue le fond de la maladie, je dois ajouter dès maintenant que cette dépression n’est ni absolue ni constante. En effet, à côté de la diminution générale des fonctions nerveuses, on constate toujours en revanche une augmentation des réactions émotives. L’émotivité est nettement exagérée

chez les malades, et plus particulièrement la tendance aux émotions pénibles: angoisse, chagrin, mauvaise humeur, etc. D’autre part, surviennent chez eux par intervalles des crises viscérales, cardiaques, digestives, salivaires, sudorales, etc., qui semblent dues à une irritabilité spéciale de ces divers appareils. De là, le nom de faiblesse irritable, donné aussi à la neurasthénie. Mais ces exceptions à la règle n’entament pas la valeur de notre conception générale : au contraire, nous tâcherons de montrer que ces phénomènes d’irritation, en apparenre paradoxaux, sont encore, en dernière analyse, la conséquence de la dépression. Celle-ci nous apparaît bien comme le trouble fondamental de la maladie, l’essence même de la neurasthénie.

Mais si la neurasthénie est cela, elle n’est que cela. Tous les symptômes vrais sont dus à la dépression nerveuse; et tous les symptômes qui ne relèvent pas directement de celle dépression n’appartiennent pas à la neurasthénie. C’est ce que nous tenterons d’établir dans le cours de ce travail.

La dépression nerveuse détermine à la foi> des troubles physiques et des troubles psychiques, dont l’ensemble constitue le tableau clinique de la neurasthénie. Nous allons les passer en revue successivement.

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