‹ Psychologie des neurasthéniquesChapitre 6 sur 33 · A. — LA FATIGUE · texte numérisé non relu

A. — LA FATIGUE

La fatigue est la conscience de l'asthénie musculaire. A l’état normal, nous avons une notion confuse mais continuelle de notie musculature, de ses états fonctionnels de contraction ou de relâchement, d'où naît le sentiment de vigueur, de légèreté, de bienêtre, quand les muscles sont fermes et bien tendus, d’où naît au contraire le sentiment

IIartenberg. ■

bO PSYCHOLOGIE DES NEURASTHÉNIQUES.

de fatigue, quand les muscles sont atoniques et relâchés.

La fatigue, lorsqu’elle existe chez le sujet sain, n’est qu’un phénomène passager, consécutif au travail et à l’elfort, et qui disparaît par le repos et le sommeil. Mais chez le neurasthénique il n’en est plus de même. Ici, la fatigue s’inslalle à demeure, ne disparaît jamais, accompagne sans cesse les sensations cénesthésiques, alourdit de son poids toutes les fonctions corporelles, toutes les opérations, tous les mouvements, tous les gestes.

La fatigue musculaire, nous l’avons vu, est en réalité composée de trois éléments :

1° Une diminution de l’énergie musculaire se traduisant par l'affaiblissement de la contraction du muscle.

2° Un épuisement rapide de cette énergie musculaire déjà diminuée, en sorte que le moindre travail, le plus léger effort absorbent jusqu'au bout cette pauvre réserve d’énergie, et laissent le sujet vidé et anéanti.

3° Enfin, une lenteur exceptionnelle de la restauration de cctlc énergie musculaire, en sorte que le sujet demeure beaucoup plus

LES STIGMATES AFFECTIFS. SI

longtemps sous le coup de son accablement, et ne récupère que dans un délai très long la force nécessaire pour fournir un nouveau travail.

Ces conditions de la fatigue musculaire sont nettement démontrées par les épreuves ergographiques que j’ai rapportées plus haut.

La fatigue éprouvée par les neurasthéniques est profonde et permanente. Le malade sent continuellement ses muscles lourds, ses membres pesants. Tout son corps est écrasé par un accablement qui courbe son dos, voûte ses épaules, affaisse sa taille, affaiblit ses jambes. A la face même, il sent la fatigue qui fait peser ses paupières sur les globes oculaires, laisse tomber ses joues amollies le long des maxillaires. Même à l’état de repos, sans rien faire, le neurasthénique déploie déjà un effort pour tenir son corps droit, lever la tête, ouvrir les yeux. Quelquefois môme, celte fatigue va jusqu’à la courbature générale, devient franchement douloureuse. La rachialgie, décrite par Charcot comme un stigmate neurasthénique, n’est que la courbature douloureuse des muscles du

u- PSYCHOLOGIE DES NEURASTHÉNIQUES.

dos, épuisés par l’effort continu de redresser la colonne vertébrale contre les lois de la pesanteur.

Telle étant la condition du neurasthénique à l’état statique, dans l’immobilité et l’équilibre, on pressent ce qui va se passer dans les états dynamiques, lorsqu’il doit se mouvoir, se déplacer, agir. Alors la lassitude, l’accablement redoublent. Tout acte, toute démarche devient pénible, exige un effort dont l’organisme est aussitôt épuisé. Une promenade, une montée d’escalier anéantissent le sujet : il apparaît les yeux creux, le teint bistré, les traits tombants, malgré qu'il se soit assis de place en place, pour prendre un peu de repos. Beaucoup de femmes neurasthéniques sont presque incapables de tenir les bras levés pour chercher un objet sur le rayon élevé d’une armoire, suspendre du linge, édifier leur coiffure. Et lorsqu’elles y parviennent, non sans peine, elles doivent, après leur toilette, se reposer durant une heure, pour restaurer en partie leurs forces usées.

La faiblesse musculaire peut aller jusqu'au

LES STIGMATES AFFECTIFS

dérobement des jambes : et j’ai vu des sujets s’affaisser subitement dans le cours de la marche, s’effondrer sur leurs jambes qui se refusaient à les porter.

Enfin, au degré le plus grave, chez la femme surtout, c’est laparalysie fonctionnelle véritable. La malade est incapable non seulement de marcher, mais même de se tenir debout: et elle passe ses journées couchée au lit ou sur une chaise longue dans un état de langueur *et d’adynamie complet. C’est la forme grave de la neurasthénie féminine, décrite par Weir-Mitchell, l’atrémie de Neftel.

Cette fatigue des neurasthéniques ne se maintient pas à un degré fixe : elle varie d’intensité selon certaines conditions.

D’abord le moment de la journée a une grande influence sur elle. Ici, il est des différences individuelles importantes sur lesquelles j’attire tout particulièrement l’attention.

Certains neurasthéniques ne sont pas fatigués le matin. Au réveil, ils se sentent assez bien, mais très vite, à mesure que s’avance

le jour, la lassiliule les envahit pour les écraser complètement le soir. Déjà les soins de la toilette commencent à les déprimer. Deux heures après le lever, ils se sentent moins dispos. Mais lorsqu’ils ont consacré une demi-journée à leurs occupations professionnelles ou mondaines, ils n'en peuvent plus.

D’autres, au contraire, sont plus fatigués le matin que le soir. Le réveil est pour eux le moment le plus pénible de la journée. Ils se sentent la tête lourde, la bouche pâteuse, l’esprit hanté de pensées moroses, la volonté découragée, les muscles courbaturés et douloureux. Avec peine ils se lèvent et reprennent le train de vie quotidien. Puis, peu à peu, tout en restant fatigués, leur activité s’éveille un peu, ils bénéficient de l'euphorie qui succède au repas de midi. Mais c’est vers le soir seulement, quand les lumières s’allument en hiver, que leur esprit s’anime, et qu’ils accordent quelque attention et quelque attrait à l’existence.

il est enlin une dernière sorte de malades pour lesquels la journée n’apporte aucun

LES STIGMATES AFFECTIFS. 5

répit, dont Ja fatigue se maintient à sa plus haute intensité, depuis l’instant où ils se lèvent jusqu’à celui où ils se couchent.

Ces variations de la fatigue dans le cours de la journée me paraissent liées en pratique au degré de la neurasthénie.

Quand la fatigue n’apparaît que dans le cours de la journée, nous sommes en présence du premier degré. En effet, déjà l’organisme ne possède plus sa capacité d’énergie suffisante, et la dépense normale d’une journée l’épuise trop tôt et trop vile. Pourtant, cet épuisement n’est pas très considérable, car le repos d’une bonne nuit suffit à le restaurer.

Au contraire, chez le neurasthénique fatigué dès le matin, la nuit est insuffisante pour restaurer les forces dépensées durant la veille. La fatigue est continuelle, ne disparaît plus. La surexcitation nerveuse en diminue seulement la sensation vers le soir : mais l’épuisement fonctionnel reste constant sans retour au niveau normal de l’énergie. C’est le second degré de la neurasthénie.

56 PSYCHOLOGIE DES iN E U R A STI I É M Q f ES .

Enfin, dans le troisième degré, la surexcitation nerveuse est incapable même d'atténuer la conscience de l’épuisement. Les r. ssources nerveuses sont taries : nulle stimulation n’en saurait plus tirer aucun effort.

Dans la pratique, la distinction entre ces trois deg'rés de la névrose, basée sur les variations de la fatigue, m’a toujours servi comme un indice sûr. 11 permet des appréciations utiles tant pour le pronostic que pour le traitement.

Répugnance à l'effort. — De la fatigue découle directement la répugnance à l’effort. Le malade fuit instinctivement toutes les occasions qui l’obligeraient à se mouvoir, à se déplacer, à faire effort. Il a horreur de se lever de son siège, d’étendre ses bras, de soulever des objets, de marcher, de parlermême. La seule position qui lui agrée est la position horizontale couchée. Comme le fait remarquer Maurice de Fleury, ce fût assurément un neurasthénique, l’auteur du proverbe arabe bien connu : « On est mieux assis que debout, couché qu’assis, morL que vivant. » Car les

LÜS STIGMATES AFFECTIFS.

actes fonctionnels même de la vie de l'organisme lui sont une souffrance : et c’est une des raisons qui contribuent sans doute au tædium vitæ des neurasthéniques.

Cette même paresse, qui n’est au reste qu’une fausse paresse, le rend négligent, même pour des questions importantes, lorsqu’elles exigent un travail musculaire trop pénible, une course longue, une démarche compliquée. Il établit en règle l’économie de l’elfort, organisant sa vie de façon à dépenser le moins d’énergie possible. On conçoit que cet état d’esprit puisse avoir des conséquences importantes pour la vie professionnelle et active du sujet : choix d’une carrière chez un adolescent, prise de retraite chez un fonctionnaire, etc.

11 est enfin une forme spéciale de répugnance a la fatigue : c’est celle qui concerne lacté sexuel. Non seulement les neurasthéniques ont peu de besoins sexuels, mais certains en ont même la répugnance, parce qu’ils savent d instinct combien cette dépense de lorce leur coûtera à réparer. Aussi en fuientils les occasions : et lorsque, malgré tout, ils

5S PSYCU0L0G11S DES NE U U A SPilÉ N I y L E S .

ont cédé à un désir, sont-ils également irrilés contre eux-mêmes et contre l’objet de leur tentation.

La fatigue est le stigmate essentiel de la neurasthénie. 11 fournit le critérium certain de la dépression nerveuse. S’il y a fatigue, il y a neurasthénie, s’il n’y pas fatigue, il n’y 'a pas neurasthénie, quels que soient les autres symptômes présents ou absents chez lemalade. C’est la fatigue qui permet donc de faire le diagnostic différentiel de la neurastlré^nn et^' des autres névroses.

Ainsi la neurasthénie pourrait être définie également la maladie delà fatigue. Mais cette dénomination aurait le tort de confondre la fatigue qui n’est qu’une partie de la neurasthénie, la sensation d’atonie musculaire, avec la totalité de la dépression nerveuse. Lu respectant c'ette réserve, il est certain que subjectivement la neurasthénie est surtout la maladie de la fatigue.

LES STIGMATES AFFECTIFS

B. — la tristesse

Le neurasthénique est un triste. Tl porte en lui un fond de mélancolie chronique, qui parfois, il est vrai, sous l’influence d’une émotion sthénique ou d'une société joyeuse, se recouvre de gaîté apparente, mais qui ne tarde pas à reparaître dès que le malade est rendu à lui-même et reprend le train ordinaire de sa vie.

La tristesse est ressentie comme un état d’abattement pénible avec pesanteur sur la poitrine, gène respiratoire, constriclionde la gorge, envie de pleurer. La vie intérieure du triste s’écoule grise et terne, sans chaleur et sans éclat, désolée comme un jour de pluie. Elle est bien exacte, l’image rendue par le poète dans le vers célèbre :

Il pleure dans mon cœur, comme il pleut sur la ville.

Il y a pour ce cœur triste privation d’espoir comme de joie. C’est l’anhédonie, comme l’appelle M. Ribot, l’absence de plaisir, par

tfO PSYCHOLOGIE DES NEURASTHÉNIQUES.

opposition avec l’analgésie, absence <le douleur.

Un de mes malades, littérateur de talent m’écrit :

Je vis dans un gouffre de tristesse sans fond. Il me semble que je suis plongé dans un brouillard ■épais, dense, opaque, sans un rayon de clarté ni d’espérance, où ma poitrine écrasée étouffe, où mes membres se débattent lourdement sans parvenir u un effort joyeux. Toute gaîté est abolie en moi : je ne sais plus rire. D’ailleurs, pourquoi rirais-je? Je n’en ai pas de motif. Parfois seulement mes lèvres se contractent dans un ricanement, provoqué par l'imbécillité de mes contemporains ou l'ironie des événements.

Que l’existence est donc lamentable! Le matin quand je me réveille, j’ai envie de pleurer en songeant aux heures qu’il va falloir subir, aux besognes fastidieuses que j’accomplirai. Le soir, quand je me couche, je voudrais pleurer encore sur ce que j’ai fait et sur ce •que je n’ai pas fait, me consolant seulement par la perspective de ces instants où je vais dormir, oublier, ne pas souffrir, me dissoudre dans le délicieux inconscient. Le sommeil est la seule bonne chose de la vie. Oh ! sommeil, sois béni, toi qui chaque nuit nous apporte un simulacre de la mort libératrice !

A l’extérieur, la tristesse se révèle par les ■signes caractérisques et bien connus: mas-

LES STIGMAT! S AFFECTIFS.

fit

que aux Irai I s tombants, œil sec, voix blanche, teint pâle, etc.

Physiologiquement, elle paraît due à la diminution générale des phénomènes vitaux de l’organisme. C’est l’opinion de tous les auteurs ayant récemment étudié la question: James, Lange, Ribot, Sergi, Dumas, Maurice de Fleury, etc. Pour M. Dumas, qui l’a soigneusement observée chez de grands mélancoliques, la tristesse repose toujours sur destroubles somatiques par insuffisance fonctionnelle, qui sont ceux de la neurasthénie elle-même : ralentissement du cœur, de larespiration, des combustions, hypotonie musc daire, etc. Et il apparaît bien que la tris— t *sse n’estquelalraduction dans la conscience de la souffrance obscure de l’économie. Toules les maladies qui altèrent la nutrition s’accompagnent de tristesse : les anémiques, les convalescents, les tuberculeux, les dyspeptiques sont tous des mélancoliques. La tristesse est le rellet cérébral de tout organisme en déficit, la plainte confuse de l’agrégat cellulaire qui souffre dans sa vie végétative. Chez le neurasthénique elle exprime bien la diminution

de la nutrilion générale par défaut d’incitation nerveuse.

Pessimisme . — La tristesse intérieure du neurasthénique, pour peu qu’elle dure, finit par s’étendre au dehors, par se projeter également sur le monde extérieur.

« En effet, c’est à travers nous-même que nous percevons l’univers, et ce sont nos propres qualités que nous lui attribuons... Si notre sensibilité affective est heureuse, tout nous devient motif de joie, nous envisageons le monde sous des nuances souriantes. Si notre sensibilité est malheureuse, nous souffrons de tous les frôlements, nous ne voyons autour de nous que misères, calamités et horreurs. Il est des esprits qui toujours seront affligés et chagrins, malgré les dons — richesse, gloire, honneurs — dont les comble le sort. Il en est d’autres qui, dans les pires vicissitudes, gardent un cœur tranquille et une pensée sereine. Toute coite dillérencè dépend des dispositions intérieures (1). »

(1) IIartenberg, Sensations païennes. 1 vol. F. Alcan, 1907, p 141.

LES STIGMATES AFFECTIFS

Ainsi la tristesse, projetée sur le inonde extérieur, devient le pessimisme. Pour le pessimiste, tout est, mauvais dans la nature et dans la vie. 11 voit loul en sombre, tout en noir, les hommes et les choses. 11 ignore la part des joies qu’ils ollrent, pour n'éprouver que le lot des douleurs, des froissements, des amertumes.

Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s’amusent, ceux qui sont contents ! 11 est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de leur logis, tout ce qu’ils voient, tout ce qu'ils disent, tout ce qu’ils entendent. Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de distractions. Ils ne s’ennuient ni les uns ni'les autres. La vie pour eux est une sorte de spectacle amusant dont ils sont eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les étonner,’ les ravit.

Mais, d’autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres. Dès qu’ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux. Qu’attendraienl-ils? Rien ne les distrait plus : ils ont fait le tour de nos maigres plaisirs. Heureux ceux qui ne. connaissent pas l’écœurement abominable des

. mi'ines actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, ne sortir par les mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures el les mêmes animaux. Heureux ceux qui ne s’aperçoivent pas, avec un immense dégoûl, que rien ne change, que rien ne passe, et que tout se lasse (1).

Le plus souvent, ce pessimisme demeure à l’état de simple nuance subjective, se borne à une disposition individuelle de la sensibilité. C’est le cas des littérateurs et des poètes, de Byron, de Rousseau, de Léopardi, de Mme Ackermann, de Chateaubriand, de Musset, de Benjamin Constant, de Flaubert, de Baudelaire, deMaupassant que je viens de citer, et de combien d’autres !

Mais chez les esprits à organisation plus philosophique il s’élève à la hauteur d’une doctrine raisonnée. Tel le pessimisme de Schopenhauer, de Hartmann, de Bahnsen, eic.

« D’après Schopenhauer, le monde est l’effet d’une force ou volonté aveugle, l’absolu, qui

(I) (ï UY DR M «'PASSANT, Sur l’Eau. Paris, 1901, p. 52-53

LES STIGMATES AFFECTIFS

produit toutes choses sans raison et sans but. Présente dans tous les êtres, elle leur inspire à tous le même désir: le désir d’être ou de vivre. Mais vivre, c’est faire effort, c’est souffrir. Schopenhauer en conclut que le suicide, n’empêchant pas la renaissance indéfinie de l’être, le vrai remède'au mal, c’est de se désintéresser de la vie.

« D’après Hartmann, la cause du monde -est 1 inconscient. L homme s’imagine que sa vie a un but : le bonheur ; de là les trois erreurs par lesquelles l’humanité est passée. On a d’abord rêvé le bonheur pour l’individu sur celte terre même : c’est l’erreur de toute 1 antiquité païenne. Puis, le christianisme a rêvé pour l'individu un bonheur ultraterrestre. Enfin de nos jours on rêve pour l’humanité future un bonheur indéfiniment croissant : cette croyance au progrès dont nombre de libres penseurs se font une sorte de religion n’est pas moins illusoire que les deux autres. De toute nécessité, la somme des douleurs 1 emportera toujours sur celle des plaisirs. Cependant, le jour où l’humanité aura compris la fondamentale absurdité de la

IIartkmikrg. 5

6t> PSYCHOLOGIE DES NEURASTHÉNIQUES.

vie, la somme de volonté qu’elle concentre en elle annulera la volonté de vivre de l’absolu, et le monde s’évanouira.

« Mais, d’après Bahnsen, cet espoir de délivrance linale par une sorte de suicide cosmique est une chimère. Le mal est indestructible comme l’être même (1). »

Enfin, le pessimisme s’est incarné dans une religion, le Bouddhisme. « D’après le Bouddha- Sakya-Mouni, le monde est une illusion, un rêve sans but et sans terme. La loi de l’être est de se métamorphoser sans cesse, et à travers toutes ces métamorphoses, la souffrance seule subsiste. Le moyen d’échapper à ce cauchemar, c’est d’éteindre en soi le désir de vivre; on oblient ainsi, par le renoncement à toute chose, la seule félicité possible, c’està-dire l’anéantissement, le nirvana (2). »

Le pessimisme, issu de la tristesse fondamentale de l’individu, inspiré par son impuissance à ressentir les joies terrestres, est

(1) BontAC, Cours de Philosophie. Paris, F. Alcan, édit, p. 478-419.

(2) Boibac, loc. cit.

LES STIGMATES AFFECTIFS

le plus souvent un produit direct de la neurasthénie.

Certes, je ne veux pas dire que le pessimisme, pas plus que la tristesse ne soient toujours et nécessairement le résultat de la neurasthénie. De môme qu’on est triste pour biend’autres causes — chagrins, deuils, déceptions, etc. — on trouve la vie mauvaise pour d’autres motifs Au fond, il semble bien que les pessimistes aient raison : dans le monde, la somme des peines l’emporte sur celle des joies, de môme que dans l’humanité, les défauts sont plus développés que les qualités. Ainsi, une grande expérience de la vie, trop de clairvoyance, une critique trop sévère suffisent à inspirer le pessimisme. C’est également la désillusion de toutes les natures nobles, aux aspirations trop élevées, attendant trop de la vie, demandant trop aux hommes, et qui, de trouver partout la môme universelle médiocrité dans leurs contemporains, dans leurexistence, dans leurs joies, dansleursdoul'*urs même, en arrivent à ce dégoût complet le notre planète.

Mais il est vrai aussi que ces natures idéa-

listes sont des sensitifs et des délicats, c’està-dire des organismes prédisposés aux chocs Irès vifs, aux dépressions, à l’épuisement rapide. Et de fait, si l’on étudie la personnalité des pessimistes célèbres, on trouve presque toujours la neurasthénie à la hase de leur désespérance.

Schopenhauer fût un neurasthénique constitutionnel, et son pessimisme philosophique s’explique par des tares organiques d’où dérive le tædium vitæ. A quelqu'un lui demandant si son pessimisme provenait de vives souffrances, il répondit qu’il avait toujours été mélancolique. Il avait une tendance naturelle à tout prendre en mauvaise part, à voir en toutes choses le coté triste et méchant plutôt que le côté bon et gai, d’où le mécontentement de soi-même et le dégoût de la vie.

En plus de cette mélancolie, il souffrait d’un état d’anxiété, avec craintes diverses de l’empoisonnement, des voleurs, de la contagion maladive, et d’une méfiance à l’égard de tout et de tous. Il est à remarquer que le dégoût de la vie augmentait chez Schopenhauer durant les périodes de dépression qui

LES STIGMATES AFFECTIFS

survinrent dans son existence : à dix-septans, a;>rès la mort de son père; à vingt-cinq ans, aù moment où il écrivait sa dissertation à Berlin; vers trente cinq ans, à Monaco; enfin vers quarante-trois ans, pendant son séjour à Francfort (1).

M. Puglisi Pico (2) étudiant la psychologie de Léopardi, estime que son pessimisme ne provient ni d’une culture générale très étendue, ni d’une imitation de la philosophie antique. 11 découle directement d’une façon douloureuse de sentir et de penser, entretenue par la maladie qui le privait à la fois de voir et de vouloir, de percevoir distinctement l’univers, d’aimer et d’être aimé. C’est un pessimisme organique qui prend sacause, non dans le cerveau, mais dans le corps tout entier.

J. -J. Rousseau, pessimiste et misanthrope, fùten outre de sesinfirmités physiques, atteint de neurasthénie. Le prof. Régis, de Bordeaux qui a beaucoup étudié son cas, le considère comme un neurasthénique par artériosclérose, avec misanthrophie et hypochondrie

(1) Cf. Moebius. Ueber Schopenhauer. Leipzig, 1899.

(2) Puousi Pico. Giucomo Leopuvdi. 1 vol., Païenne, 1899.

métaphysique, adynamie cérébrale, hyperesthésie émotive, psychopathie sexuelle, compliquées de phobies urinaires, génitales, verbales et psychiques. « De ce rapprochement si probant du cas de Rousseau avec le bloc symptomatique résultant de la combinaison de la neurasthénie et de l’artério-sclérose, je conclus donc que/.-/. Rousseau a été ut teint d' artériosclérose avec neurasthénie, ou si l’on veut, d’artério-sclérose neurasthénique. J’ajoute que cette conception, en harmonie avec les laits, est encore conforme à la logique, car à moins de supposer que Jean-Jacques ait été atteint à la fois de vingt affections différentes, l’hypothèse d’une maladie générale de la circulation est la seule susceptible de grouper dans une même explication nosologique tous les accidents qu’il a éprouvés, et par suite, de donner satisfaction à l’esprit (1). »

Byron était estropié , délicat, d’une sensibilité extrême, timideétrougissant facilement. Ces dispositions constitutionnelles ont certainement inspiré son pessimisme littéraire.

(1) E. Régis, Elude médicale sur J.-J. Rousseau. La Chronique Médicale. N°* 3, 5, 6, 1, 12, 13; 1900.

LES STIGMATES AFFECTIFS. TI

Quanta la réalité de sa neurasthénie, il nous en fournit lui-même le témoignage. Se demandant d’où provient sa disposition d’esprit, il ajoute : « Je ne sais que répondre, mais je pense que c’est dans mon tempérament...

comme aussi de me réveiller dans l' abattement, ce qui n’a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La tempérance et l’exercice que j’ai pratiqués parfois et longtemps de suite, rigoureusement et violemment, n’y faisaient que peu, ou rien. Les passions violentes me valaient mieux. Quand j’étais sous leur prise directe! — c’est étrange — j’étais agité et non abattu. Pour le vin et les spiritueux, ils me rendent sombreet sauvagejusqu’à la férocité, silencieux pourtant et solitaire, point querelleur si on ne me parle pas, Nager aussi me relève; mais en général, je suis bas, et tous les jours plus bas. »

Guy de Maupassant, que j’ai cité tout à l’heure, exhalait ses plaintes de neurasthénique durant la phase de dépression prémonitoire de la paralysie générale dont il mourut.

Benjamin Constant, nous dit Sainte Beuve,

<( donnait l'idée d’un personnage usé. .le le vois encore, sur les derniers temps de la Restauralion, avec son visage tin, amaigri, de jeune vieillard, ses longs cheveux négligés ei pendants, sa taille de peuplier, avec son pas traînant et son attitude délabrée (i). »

Chaleaubriand, d’après Maxime du Camp, « marchait incliné, l’épaule droite plus proéminente qu’il n’aurait souhaité, le front penché, la main ballante, comme écrasé par une insupportable lassitude » (2).

N’est-ce pas tout le portrait du neurasthénique?

Misanthropie. — Le neurasthénique pessimiste prend volontiers en haine cette humanité qu’il trouve si mal faite: de là, sa misanthropie.

Le misanthrope considère l’homme comme le pire des animaux : il le juge aussi laid au physique que stupide dans son intelligence et vil dans sa moralité.

(1) Nouveaux Lundis , t. 1

(2) Souvenirs littéraires. Paris, 1892.

LES STIGMATES AFFECTIFS

Dieu, que tes hommes sont laids ! Pour la centième fois, au moins, je remarquais au milieu de celle fête, que île toutes les races, la race humaine est la plus affreuse... L’homme estaffreux ! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier, avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop gras ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux... (1).

Il faut vraiment être bien résolu à la suprême indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût eide honte quand on entend l’homme parler. L’homme, l’homme ordinaire, riche, connu, estimé, respecté, considéré, coûtent de lui , il nesailrien, ne comprend rien, et parle de l’intelligence avec un orgueil désolant. Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre chose qu’une bête à peine supérieure aux autres (2) !

1 risle, susceptible à l’excès, le misanthrope ne recueille de son contact avec ses semblables que déceptions, froissements, amertume, dégoût. Les plaisirs de la sociabilité sont abolis en lui : il n’en éprouve que les inconvénients, n’en perçoit que les dé-

(1) Mai-passant, loc.cit, p. 140-141

(2) ftlAUPASSANT, loc. cil, p. 48.

iuuts. Aussi rien de surprenant que la plupart des misanthropes, cédant à leur horreur du inonde etdeses mensonges, s’enfoncent dans une sauvagerie farouche, d’où ils crient leur mépris à l’humanité. C’est le cas de Maupassant, s’embarquant sur son bateau, pour y distiller dans une amère solitude les sentiments de haine que je viens de transcrire.

Je ferai ici la même remarque qu’à propos du pessimisme et de l’ennui : certes, je ne prétends point que la misanthropie soit toujours nécessairement une production neurasthénique ; mais il est bien vrai que dans la pratique la plupart des misanthropes sont atteints de dépression nerveuse, à commencer par cet Alceste de Molière, miné par sou amour malheureux pour une coquette. Tous les pessimistes et les mélancoliques illustres ont proclamé concurremment leur misanthropie. J’ai rappelé celle de Maupassant. 11 serait aussi aisé de rapporter des citations éloquentes de Chateaubriand, de Musset, de Flaubert, de Baudelaire, de tous les autres. Tous, amers, aigris, agressifs, crient à l'hu-

LES STIGMATES AFFECTIFS

manité leur haine, en lui montrant le poing.

Ennui. — 1 Enfin la tristesse s’accompagne généralement d'ennui.

L’ennui est ressenti comme un état d’apathie morne, de torpeur affective et intellectuelle qui va jusqu’au malaise. La pensée reste inerte, sans intérêt et sans curiosité ; et le temps s’écoule avec une lenteur désespérante. Il existe en outre un engourdissement des membres, parfois des impatiences musculaires qui poussent à s’étirer les bras et à marcher, un besoin de respirer profondément, une envie irrésistible de bâiller et de dormir.

L’ennui du neurasthénique est le corollaire de sa tristesse. En efi’et, la grisaille continuelle de sa conscience, l’absence de tout sentiment et de toute émotion de joie, confèrent à sa vie intérieure .une déplorable monotonie. L’intérêt de l’existence est fait de multiples petites secousses, dont la variété se succède dans le cours d’un joui1, surprise, curiosité, distraction, impulsion, etc. qu’accompagne un état affectif agréable. Or, elle/ le neurasthénique, ces stimulations font

défaut: la dépression qui l’accable le rend indifférent aux agréments de l'heure qui passe. De là, l'inintérêt , l'incuriosité qui constituent l’ennui.

L’ennui fruit de la morne incuriosité (1).

Par le fait de l’asthénie nerveuse et organique, il semble qu’il se produise vraiment une sorte de paralysie de la sensibilité pour les petites excitations agréables qui font l’intérêt de la vie, une inertie de l’état mental que les stimulations du dehors n’arrivent pas à secouer. Le sujet assiste àsa propre existence avec l'indilférence d’un spectateur contemplant une scène qui ne le touche pas.

Il me vient par moments des perceptions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la création, du vide de l’avenir (quel qu’il soit), que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans embêtements (2).

(1) Charles Baudelaire. Les Fleurs du mal. — Spleen.

(2î Guy de Maupassant. Lettre ù Flaubert , in Boule de Suif, Edition Conard. Paris 1908.

LES STIGMATES AFFECTIFS. 3

Pour démontrer cette genèse de l’ennui par dépression nerveuse, il suffit de rappeler les intéressantes observations du Dr Tissié faites sur des champions de courses vélocipédi- •ques(l). « Lecoureuréprouved’abordun grand ennui... L’ennui domine toute la scène: il est la caractéristique de la fatigue poussée à l’excès, connue sous le nom de vannage. Il atteint tous les coureurs, quel que soit leur caractère, gai ou triste. »

Certes l’ennui ne provient pas toujours de la dépression nerveuse : il y a bien d’autres causes qui tuent l’intérêt de la vie: monotonie, satiété, inintelligence, dégoût (2).

Les existences trop réglées et toujours identiques, où les jours se suivent et se ressemblent désespérément, sans imprévu et sans nouveauté, aboutissent à l’ennui par monotonie. C’est le sort des employés, des fonctionnaires, des rentiers de province, des religieux et des solitaires.

(1) La fatiquecL l’enlr aine ment physique. 1 yo!.,F. Alcan, éd. Paris, 1903.

(2) Cf. Tardieu, L'Ennui, 1 vol , F. Alcan, Paris, 1903.

"8 psYCimr.nmr: des neurasthéniques.

D’au 1res ont goûté trop jeunes de toutes les satisfactions et de toutes les jouissances, comblés des faveurs de la naissance et de la fortune, en sorte que dépassant à peine l'àge adulte, ils n’ont plus à espérer de la vie nul inconnu et nulle surprise. De là. l’ennui par satiété des privilégiés, des riches, des princes et des rois.

Celui qui manque de ressources intellectuelles, qui ne se sut lit pas à lui-même pour alimenter sa vie intérieure, s’ennuie par inintelligence.

Celui, au contraire, qui porte trop haut ses aspirations, exigeant pour ses ébats un univers de perfection et une humanité idéale, celui-là, écœuré de tout le médiocre et de tout le mesquin de la réalité et de la vie, déchoit dans l’ennui par dégoût.

Mais le plus souvent, ces conditions coïncident avec un fond de neurasthénie, se développent à sa faveur ou finissent par la provoquer: de sorte que, d’une iaçon générale, on peut bien dire que la. plupart des ennuyés sont des neurasthéniques.

Aussi, rien de surprenant que les neuras-

LES STIGMATES AFFECTIFS

ihéniques dont nous rapportions tout à l’heure le pessimisme aient proclamé de même leur ennui.

Voici Chateaubriand :

Je m’ennuie de la vie : l’ennui m’a toujours dévoré.. Pasteur ou roi, qu’aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l’infortune.

Voici Leopardi :

Celte inclination ne procède chez moi d’aucune disgrâce qui me soit arrivée ou que je puisse prévoir, mais d’un dégoût de la vie, d’un ennui si violent qu’il ressemble à une douleur ou à une convulsion... Rien n’est plus raisonnable que l’ennui. Les plaisirs sont tous vains. La douleur même, je parle de celle de l’àine, est vaine la plupart du temps; car à la considérer dans ses causes ou dans son objet, elle n’a rien ou presque rien de réel. Je dis la même chose de la crainte, la même chose de l’espérance. Seul, l’ennui qui naît toujours de la vanité des choses n’est jamais ni vanité, ni erreur : il ne repose jamais sur rien de faux. Et l’on peut dire que si tout le reste est vain, tout le réel et tout le solide de la vie humaine se ramènent à l’ennui, consistent dans l’ennui (1).

(1) OE uvres Morales — Dialogue de Plolin et de Por~ phyre, t. III.

•£0 PSYCHOLOGIE UES iN EU H A STII ÉN Kj UES .

Voici Flaubert :

Dès que je ne tiens plus un livre, ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier... Mon isolement est absolu, et quand je n’ai pas beaucoup de chagrin, j’ai beaucoup d’ennui. Cela me •change! Après les larmes, les bâillements (1) !

Ecoutons maintenant Maupassant :

Madame, je vous écris parce que je m’ennuie ■abominablement. Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m’ennuyer profondément... 11 n’y a pas d’homme sous le soleil qui s’embête plus que moi. Rien ne me paraît valoir la peine d’un effort ou la fatigue d’un mouvement. Je m’embête sans relâche, sansrepos et sans espoir, parce que je ne désire rien, je n’attends rien... Tout m'est à peu près égal dans la vie : hommes, femmes et événements. Voilà ma vraie profession de foi; et j’ajoute, ■ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu’aux autres. Tout se divise en farce, ennui et misère (2).

Enfin, ce cri de Baudelaire ;

Mais parmi les chacals, les panthères, leslices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

(1) Correspondance.

(2) Lettre à Marie Bashkirlse/f. Revue des Revues, V' avril 1896

LES STIGMATES AFFECTIFS

SI

T. ps monstres glapissants, hurlants, grognants, ram- Dans la ménagerie infâme de nos vices, fpants, II en est un plus laid, plus méchant, plus immonde! Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, Il ferait volontiers de la Terre un débris,

El dans un bâillement avalerait le monde;

C’est l’ennui (1)1

Mon malade littérateur, déjà cité, m’écrit :

Qui décrira jamais l’ennui, morne, sale, visqueux, comme ces bêtes gélatineuses qui rampent- au fond des mers. 11 s’attache à vous par ses tentacules, vous enveloppe, vous étreint, vous suce le sang et l’énergie, vous épuise jusqu’aux moelles. Oh ! se sentir emprisonné dans cette armature pesante et molle, ne pouvoir d’un effort vigoureux arracher celte entrave pour s’affranchir dans la vie brutale et libre ! Coulerdes jours longs, interminablement longs, sans avoir envie de rien faire, sans besoins, sans désirs, sans une curiosité pour quelque chose, un héroïsme ou un vice. Quel malheur de n’avoir point de passion ! Les passionnés, les impulsifs, les délirants ont au moins un but à poursuivre, une folie à réaliser. Lorsqu'ils ont abouti, ils sont satisfaits. Et le lendemain, ils recommencent.

Mais celui qui n’a que l’ennui, quel misérable! J’ai tout tenté pour en sortir. J’ai voyagé, mais les hôtels me répugnent et les paysages immobiles me narguent. J'ai travaillé: mais l’effort inutile m’exaspère. A quoi bon? Et puis, je me sens si las! J’ai essayé de

(1 Fleurs du mal. Au lecteur.

Hartenbkrg.

la noce: c'est plus piteux encore. L’alcool et les femmes sont également perfides; il n’en reste qu’un écœurement et des nausées. Dans ces derniers temps, j’avais cru trouver dans l’automobile une ressource. Cramponné au volant, dans la griserie de la vitesse, je ne pensais à rien, et ainsi je ne m’ennuyais pas. Mais maintenant j’en suis lassé aussi La longueur des routes étalées devant moi m’excède. Que m’importe d’arriver au bout, puisque j'y serai toujours le même. L’aviation serait peut-être à tenter encore. Il serait peut-être plaisant de glisser dans l’air orgueilleusement, avec l’arrière-pensée et l’espoir de se casser le cou un jour, pour que ce soit fini.

De l’ennui naît Y horreur de la solitude, qui pèse sur certains neurasthéniques. Ils ne peu vent rester seuls, en tète à tète avec euxmêmes, car la solitude et le silence augmentent encore l’ennui et la tristesse qui les étreignent. De sorte qu’ils en arrivent à rechercher la société, malgré la répugnance que les hommes leur inspirent. Même intelligents et cultivés, ils préfèrent des conversations insipides et des fréquentations médiocres à la méditation solitaire où des idées sombres reviennent sans lin. Une dame fort distinguée me disait :

J'aimerais mieux descendre dans laloge de la con-

LES STIGMATES AFFECTIFS

cierge el faire la conversation avec les domestiques, plutôt que de rester seule dans mon appartement à retourner dans ma tête mes pensées de désespoir. Dès que je me trouve seule, je sens un voile de tristesse et d ennui tomber sur moi, m’envelopper comme un brouillard glacé. Alors, la vision du monde se transforme complètement: tout m’apparaît lugubre et terrible : le passé, le présent, l’avenir. Je me sens un être misérable et chétif, en proie à tous les dangers, sous la menace de tous les malheurs. Les battements de mon sang dans mes oreilles me font peur. J’étouffe de silence et de solitude. Et je sors, je fuis, n’importe où, pourvu que j’entende du bruit, une voix humaine, que je sente autour de moi la vie qui remue.

C’est de l’ennui aussi que procède cette envie de s’en aller, de fuir « n’importe où, hors du monde ! » ce sentiment que j’ai u mmé nostalgie de railleurs.

Je désire tout ce que je n’ai pas, tout ce que je ne connais pas. Je suis mécontent et insatisfait de tout le « connu » et de tout le « présent » et j’aspire passionnément vers tout « l’inconnu » et vers tout « Tailleurs ». Je suis las de ces mêmes choses qui m’entourent, de ces mêmes hommes que je rencontre, de ces mêmes actes que je recommence, de ces mêmes paroles que je répète ; je suis las d'être toujours moimême. Je voudrais m’affranchir de tout cela, de mes sensations quotidiennes, de mes pensées familières, de mes obligations, de mes habitudes, je voudrais m’évader de ma propre vie et m’envoler vers ailleurs

84 PSYCHOLOGIE DES SEUKASTllÉNIQUES.

Ailleurs, il me semble que tout serait beau, grand, noble, désintéressé, harmonieux, que tout serait meilleur qu’ici. Ailleurs, il y aurait des existences, des choses, des idées nouvelles, des bonheurs imprévus, des joies inéprouvées. Ailleurs, s’épanouiraient, en des villes de légende, parmi des jardins magnifiques, des palais merveilleux pleins de richesses, de luxe et de voluptés, où la vie coulerait, somptueuse et facile, avec des parfums, des musiques et des rires, dans l’enchantement prodigieux d’une fête perpétuelle.

Et c’est là-bas, dans ce monde de la fantaisie, me semble-t-il, que je devais vivre véritablement, que se trouvait ma patrie naturelle. Là, j’eus été ce que je voulais être; là se seraient accomplis mes souhaits, mes espoirs, mes désirs; là j’eus obtenu la perfection de ma vie et la perfection de moi-même; là, serait réalisé l’Idéal.

Et c’est vers là-bas que je voudrais partir. Vers les visions imaginaires de cet « ailleurs », mon cœur est emporté d’un élan furieux. Devant mes veux, les tableaux séducteurs s’évoquent et passent, avec l’attirance et le charme mystérieux des créations de rêve. El chacun d’eux qui s’efface, me laisse l'amertume d’un regret.

La nostalgie de l'ailleurs , voilà mon mal (1) I

C’est de l’ennui encore que procède en grande partie l’agitation des désœuvrés et des gens du monde. C'est par ennui que les

(1) Hartenbehg, L'Attente, 1vol., Paris, Ollendorff, 1901,

LES STIGMATES AFFECTIFS

viveurs recommencent chaque jour leur manège slupide; c’est par ennui que les cosmopolites traversent chaque année l’Europe, courant d’hôtel en hôtel, en quête d un paysage ou d’une société qui secouerait leur indifférence morne; c’est par ennui que beaucoup de femmes prennent un amant.

Enfin l’ennui peut suggérer des idées de suicide.

« L’ennuyé ne craint pas la mort. Il ne l’appelle pas à grands cris comme ceux qui souffrent, il ne s’en détourne pas avec horreur comme ceux qui jouissent; il l’attend, il la regarde en face avec une indifférence ironique. Il n’espère plus, il n’a plus rien à découvrir; il est las jusqu’à tomber par terre, écœuré jusqu’au vomissement; dès lors que lui importe mourir ? Bien souvent, il s’est dit qu’il se tuerait avec délices; aussi la mort lui est douce; il en savoure l’amère volupté; elle n’est pour lui ni un mystère, ni un épouvantemerit, mais la certitude du repos, le plaisir de s’en aller; il meurt avec une joie avouée, un contentement visible qui

sont une insulte à la vie et sa suprême satisfaction (1). »

Nous retrouverons ces considérations plus tard, à propos des réactions de défense des neurasthéniques.

Page 1