C. — l’émotivité
L’émotivité du neurasthénique est toujours augmentée. Le malade devient plus impressionnable, plus sensible, plus irritable qu’à l’état normal. Toutefois, il convient expressément de faire remarquer que cette hyperesthésie émolive n’existe que pour les émotions désagréables ou pénibles; les émotions agréables ou joyeuses, au contraire, gaîté, distraction, intérêt, etc. sont diminuées, nous l’avous vu, semblant comme paralysées par l’abaissement du potentiel nerveux. En conséquence, il est donc bien entendu que lorsque nous parlerons de l’émotivité des neurasthéniques, il ne s’agira que de l’émotivité pénible, désagréable, triste. Celte émo-
(1) Tardieu, L’ennui, p. 215.
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tivité des neurasthéniques revêt quatre formes principales: l’inquiétude, la sensibilité chagrine, l’irritabililé d’humeur, l’agitation nerveuse, correspondant aux types d’émotion crainte, chagrin, colère, impatience. Nous les étudierons successivement.
Inquiétude. — La plupart des neurasthéniques vivent dans un état d’inquiétude continuelle. Ils ont perdu ccttetranquillitéd’esprit, ce sentiment de sécurité, de confiance en euxmêmes, dans les autres et dans les événemen ts, q ui caractérise la force et l’équilibre du système nerveux. Ils se sentent anxieux sans motif, incertains pour toutes choses, hésitants en toutes circonstances, comme tiraillés sans cesse par des forces antagonistes qu'ils ignorent. Il leur semble que leur pensée a perdu son point d’appui solide, comme leur jugement a perdu sa rigueur et leur volonté sa décision. C’est une sorte d’équilibre instable où les malades se trouvent suspendus, un état d’oscillation très pénible dans lequel émotions, sentiments, intelligence et volonté vacillent sans trouver la sécurité d’une position fixe.
Cet état d'inquiétude n’est pas seulement un pur phénomène subjectif, limité dans la conscience, mais s’accompagne aussi de concomitants physiques. Le patient éprouve une sensation confuse et indéfinissable de
gêne dans la poitrine, de difficulté de respirer, un serrement au cœur, une constriction à la gorge, une impression de force musculaire diminuée qui s’accompagne parfois d'impatience. En outre, la face traduit l’état affectif par une expression significative: froncement des sourcils, avec élévation de leur partie interne et rides horizontales à
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la partie médiane du lYoni. Celle altitude de la physionomie est caractéristique de l’inquiétude. Très marquée chez les mélancoliques anxieux, elle est désignée parles psychiatres sous le nom d'oméga mélancolique (1).
Cet état d’inquiétude donne lieu au phénomène quej’ai étudié après Freud, sous le nom d’attente anxieuse :
« Cette formule exprime bien ce qu’éprouve le malade. Il se sent constamment comme sous la menace d’un événement pénible et imminent , qu’il attend et qu’il redoute à la fois. La moindre circonstance imprévue de la vie l’émeut et le trouble profondément, le détail le plus banal prend pour lui la signification d’un indice grave, lui devient l’annonce ou le pressentiment d’un malheur prochain.
« Quelques exemples feront mieux comprendre encore cet état. Une femme qui souffre d’attente anxieuse, pense, à propos de chaque accès de toux de son mari<atteint d’un catarrhe chronique, à une pneumonie grippale mortelle et voit déjà en imagination passer le
(1) Voir à ce sujet mon ouvrage : Physionomie et caractère. 1 vol., F. Alcan, édit., Paris, 1908.
col lège funèbre. D’autres fois, lorsque, rentrant chez elle, elle se trouve en vue de sa maison, et qu’elle aperçoit deux personnes réunies devant sa porte, elle ne peut s'empêcher de penser qu'un de ses enfants vient de tomber par la fenêtre. Si elle en tend tinter la sonnette, c’est, croit-elle, un message triste qu’on lui apporte, sans qu'aucun motif particulier explique ou justifie celte appréhension (1). » Tous les malades ressentent semblablement cette impression et la décrivent en termes presque identiques. « 11 me semble toujours, disent-ils, qu’il va m’arriver un malheur, que je suis sous la menace d'un danger ou d’une catastrophe. J’ai peur ! Peur de quoi, aujuste, je n’en sais rien : de l’inconnu, de l’avenir, de la fatalité, du destin! Peur stupide, insensée, je le reconnais, mais en tout cas, qui m'étreint bien péniblement! »
Cet état d’inquiétude, non seulement étreint sans cesse le malade, mais s’exagère au moindre prétexte: un événement inattendu, un choc, un bruit, une surprise l’augmentent jusqu’à
il) IIartenbf.rg, La Névrose d'angoisse, 1 vol., F. Alcan, Paris, 1902 et Hevue de Médecine, a°‘ 6, 7, 8, 1901.
l.ES STIGMATES AFFECTIFS.
angoisse. Parfois môme, sans cause apparente, jaillissant de l’émotivité morbide comme une décharge irrésistible, surviennent des crises d'angoisse aiguë. Le malade est alors saisi de suffocation, palpitations de cœur, sueurs froides, dérobement des jambes, etc. avec confusion mentale et sensation de la mort imminente. C’est tout le tableau de la terreur intense qui désorganise à la fois la synthèse psychique et les fonctions organiques (1).
Ainsi le malade vit dans un état d’appréhension continuelle. Cette crainte s’applique plus particulièrement aux objets de préoccupations naturelles de chacun.
Telle est la santé. Le neurasthénique, affecté par ses misères physiques et mentales, se demande avec angoisse s’il n’est pas atteint d une maladie incurable, s’il guérira jamais Certains, très frappés de leur courbature des membres inférieurs, redoutent une maladie de la moelle, l’ataxie, et se voient déjà lançant leui s jambes ou paralysés dans une petite voiture.
(1) Voir encore pour l’accès d’angoisse aiguë montra- *ail déjà cité sur la Névrose cl'anooisse
Telle est aussi l’intelligence. Le neurasthénique, surtout s’il exerce une carrière libérale, qui soutire de la diminution de ses facultés intellectuelles, perd confiance en son jugement, en sa raison. Il n’ose fixer son opinion, s’attacher à une certitude. 11 doute de sa rétlexion, de son contrôle. Sortant de chez lui, il doute d’avoir éteint sa lumière, et rentre pour s’en assurer. Ecrivant plusieurs lettres, il n'est pas sûr de les avoir glissées dans les enveloppes correspondantes et les décachette pour s’en rendre compte. Il doute des adresses, des dates, des événements. Il doute de sa mémoire même, et n’oserait affirmer l’exactitude de ses souvenirs. Parfois même, tiraillé par son inquiétude perpétuelle, il a peur de perdre la raison, de devenir fou. 11 lui semble que ses idées s’en vont, se brouillent : et déjà, il s’imagine enfermé dans un cabanon.
Ces préoccupations anxieuses contribuent encore par autosuggestion à troubler l’état mental des malades, déjà compromis parles symptômes vrais de la dépression nerveuse Ilàtons-nous de dire, pour les rassurer, que jamais un neurasthénique, atteint de neu-
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rasthénie pure et simple, n’est devenu, ni ataxique, ni paralysé, ni fou. La neurasthénie n’évolue pas dans ce sens. Et sauf le cas de la neurasthénie prodromique du tabes ou de la paralysie générale, jamais la névrose n’aboutit à la myélite ou à l’encéphalite. Ce qu’on risque de plus grave, c est de rester neurasthénique jusqu’à la lin de sa vie.
L’avenir de leur situation, le sort de leur famille préoccupe aussi les patients. Ils craignent de ne pouvoir plus travailler, de perdre leur poste, leur fortune, de laisser après eux femme et enfants dans la misère.
Enfin, l’inquiétude se porte volontiers, chez les malades du sexe masculin, sur l’accomplissement des fonctions sexuelles, -et donne ainsi naissance à l'impuissance émotive.
Voici comment les choses se passent. En général, le sujet diminué dans sa vigueur génitale par la dépression nerveuse, subit un échec auprès d’une femme, nouvelle, le plus souvent. Il s’en affecte énormément, par amour-propred’homme ètpar peurdu ridicule.
Alors, le souvenir de cet événement, s’impose à lui, le poursuit, ne manque pas surtout
de surgir impérieusement lors d’une nouvelle tentative. La peur d’un nouvel échec intervient. Et trop souvent l'émotion, venant paralyser le réllexe génital donne raison à l’appréhension ; et malgré tout son désir, le sujet reste désespérément impuissant. Ainsi l'impuissance émotive vient se joindre à l’asthénie pour diminuer encore la vigueur génitale. C’est là un accident très sérieux pour les malades, dont ils s’affectent énormément et qui contribue dans une large mesure à leurs idées de désespoir.
A l’inquiétude se rattache enfin le sentiment d'insécurité que j’ai décrit sous le nom de détresse des neurasthéniques.
« Ce terme de « détresse » me paraît bien convenir aux impressions subjectives accusées par les patients. Ceux-ci se plaignent d’être accablés par un sentiment étrange et pénible de désolation, d’abandon, de chute imminente, de catastrophe morale où leur existence serait prêle à sombrer. En face d’eux-mêmes et des autres, ils se sentent faibles, misérables, impuissants, anéantis, perdus si personne ne vient à leur aide. Ni en eux, ni autour d’eux,
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ils ne trouvent le point d’appui sol i de dont ils ont besoin, le terrain résistant pour se reposer, les principes directeurs pour inspirer leurs actions et orienter leur conduite. Il leur semble que tout leur manque à la fois, la confiance en leurs propres forces, le guide de la raison, les espérances du cœur, que tout va leur échapper en même temps, jeunesse, bonheur, amour, fortune, telles des illusions trompeuses qui s’évanouissent entre les doigts. Comme un navire désemparé dans la tempête, comme une épave flottant à la dérive, leur âme est en détresse. Et comme le naufragé perdu dans l’immensité d'un océan sans phare, ballotté sur un frêle esquif sans gouvernail et sans boussole, ils tendent les bras vers le ciel, lancent un appel désespéré vers un providentiel secours (1) ».
La détresse, plus particulière aux femmes et aux hommes sensitifs produit ce « besoin d’être aimé » signalé parM. Janet et que j’étudierai en détail dans une œuvre littéraire (2).
(1) Hautexberg, Journal de psychologie, mars-avril 1905.
!- IIartexberg, La Détresse, psychologie parisienne, 1 vol., sous presse.
9G PSYCHOLOGIE DES NEUBASTIIÉMIJUES.
Sensibilité char/rine. — La sensibilité à la douleur moiale, au chagrin, est augmentée. 11 se développe chez le malade une véritable hyperalgésie affective. Le moindre froisse ment le fait profondément souffrir. Des faits qui jadis le laissaient indifférent, le troublent et le torturent. Un mot, un geste sans intention, mais mal interprété, venant d’une personne affectionnée, lui cause une violente douleur.
Irritabilité d'humeur. — L’humeur des malades devient plus irritable. Ils sont impatients, difficiles, exigeants. La moindre contrariété les agace, les exaspère. Doux et tendres autrefois avec leur famille, ils se fâchent pour tout prétexte, se mettent en colère pour des futilités, réprimandent leurs enfants durement. Quelques-uns même vivent dans un état de mécontentement, de rancune, de dégoût, de récrimination continuelle. Ils en veulent à tout et à tous. C’est parmi eux que se recrutent les grands pessimistes et les grands misanthropes qui amplifient encore de leur irritation la tristesse naturelle de leur asthénie.
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Agitation nerveuse. — Enfin certains sujets présentent des phénomènes d’agitation nerveuse, des accès d’énervement, de surexcitation, avec impatiences musculaires, besoin de parler, de remuer, impossibilité de rester en place. Ces périodes d’agitation, où le malade gaspille son reliquat d’énergie, sont entrecoupées de phases de dépression profonde où fatigue, tristesse, ennui l’accablent avec plus de lourdeur.
Suggestibilité. — De celte émotivité aussi, •découle la suggestibilité des malades. Je ne veux pas discuter ici les raisons psychologiques pour lesquelles je rattache la suggestibilité à l’émotivité. Qu’il me suffise de dire que la suggestibilité, qui consiste essentiellement ■dans la tendance plus ou moins grande existant en tout cerveau à la réalisation corporelle des représentations mentales, s’accroît proportionnellement à l’émotivité, parce qu’une représentation possède une force idée-dynamique d’autant plus puissante qu’elle s’accompagne d’éléments émotifs plus vigoureux. Or chez les neurasthéniques, l’émotivité étant
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exallée, les images sur lesquelles elle se fixe auront plus de tendance à se réaliser. De là, l’auto-suggestibilité des malades développée surtout sur le domaine qui les intéresse le plus, leur propre santé. De là aussi, l’hétérosuggestibilité, la facilité avec laquelle les sujets se croient les malaises dont on leur parle, la créance qu’ils accordent à toutes les opinions étrangères, la confiance aussi qu'ils ont en la parole de leur médecin.
Il est à remarquer toutefois que les autosuggestions des neurasthéniques ne sont jamais ni très profondes ni très tenaces. Elles constituent beaucoup plus des peurs de symptômes, issues de l’inquiétude que ces symptômes eux-mêmes. Par là, elles se distinguent des auto-suggestions hystériques, qui elles, en revanche, créent de toutes pièces le tableau de la maladie.
C’est pourquoi la simple affirmation du médecin suffit en général à supprimer ci s accidents auto-suggestifs des neurasthéniques en rassurant les malades, en leur démontrant que leur inquiétude est sans motifs, en leur promettant la guérison prochaine. Aussi quand