‹ Psychologie des SaintsChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE lïl · texte numérisé non relu

CHAPITRE lïl

Les élats extraordinaires et les états maladifs chez les saints. — La sainteté est-elle une névrose ? Rapprochements avec certains faits récemment étudiés d'audition mentale, de vue à distance ou de clairvoyance. — Ce que ces phénomènes sont chez les saints. — Les révélations, les visions, les prophéties : ce ne sont pas elles qui font la sainteté, c'est la sainteté du personnage qui seule fait leur prix et leur valeur. — Témoignage de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse, de sainte Chantai. — Doctrine de Benoit XIV. — Elle s'applique aux miracles mêmes. — Les trois sortes d'extases. — Comment l'expérience des saints les distingue. — La prétendue hystérie des saints. — Le Père Hahn et M. Pierre Janet. — Les phénomènes accidentels vaincus ou transformés. — Il n'y a chez les saints ni désagrégation, ni rétrécissement, ni dédoublement, mais une évolution dans un sens absolument opposé

Quiconque voudra étudier à part et à fond la vie des saints les mieux connus y fera facilement de semblables découvertes. Mais contentons-nous ici de ces exemples, et voyons maintenant ce que la vocation, une fois affermie, fait des dons naturels du saint. Nous savons qu'elle ne les a pas supprimés : nous voudrions savoir, autant qu'il est possible, comment se fait l'accord. Le saint a renoncé aux joies du monde, ou bien il a résolu d'en user avec une extrême humilité. Peut-être s'est -il retiré

70 PSVXHOLOGIE DES SAINTS.

dans une communauté qui, toute consacrée qu'elle est ou paraît être au service de Dieu, conserve plus d'une des faiblesses de l'amour-propre et de la vanité : alors il a dû faire des efforts plus difficiles encore que les précédents pour achever de tout épurer en lui et autour de lui. Enfin, tout ce qu'il a pu découvrir d'étranger à l'amour de Dieu et du prochain, il Ta consumé. Il apparaît désormais comme affranchi de la nature, comme la tenant sous ses pieds. Il continue cependant à vivre, à penser, à imaginer, à agir, à ressentir du plaisir et de la douleur, à souffrir et à aimer. Qu'est-ce que cette transformation de tout son être a fait en lui de ces diverses facultés?

On a vu plus haut que les saints ne sont pas nécessairement des gens débiles et condamnés à une mort prématurée. Ils n'en sont pas moins affectés de maladies nombreuses, dont ils bénissent les épreuves. Parmi ces maladies, il en est qui intéressent peu le psychologue.. Malgré toutes leurs variétés, la gastralgie, la cirrhose et la pneumonie se ressemblent, en somme, chez les malades de toute origine; et si la sainteté est pour beaucoup dans la façon de supporter les rhumatismes, elle change vraisemblablement peu de chose à la façon dont les muscles et les nerfs sont affectés par le mal. Il est cependant une partie de l'organisme qui touche de plus près h l'âme et à ses fonctions : c'est le système nerveux; car c'est à travers son réseau que vont et viennent les influences réciproques du physique et du moral; c'est en lui particulièrement qu'évoluent les états ré-

cemment très étudiés de la dégénérescence et de la névrose.

La névrose ! C'est à elle en effet qu'une cêrtaîne critique, appuyée sur de récentes théories psychologiques ou médicales, a prétendu ramener les faits les plus extraordinaires de la vie sainte. Elle s'y est appliquée avec d'autant plus de zèle que, par une erreur très pardonnable chez le peuple, moins excusable chez les lettrés, c'est dans ces faits extraordinaires qu'on a longtemps été chercher le caractère dominateur de la sainteté. Un saint était un homme chez qui le surnaturel agissait seul et agisr sait par un bouleversement au moins apparent du cours régulier de la nature. Si donc, pensait-on, la science pouvait expliquer ces prétendues merveilles par des lois connues de pathologie, Fédifice théologique soutenu par les vertus des saints croulait tout entier. Il n'était plus nécessaire de se traîner dans l'ornière voltairienne en tournant tous les témoignages en ridicule et en accusant d'imposture les héros les plus désintéressés de l'humanité. Une explication naturelle étant toute prête, il n'y avait plus le même inconvénient a accepter les faits en tant que faits : on n'avait qu'à les expliquer (i) et

(i) Quand je parle d'explications^ j'emploie un mot fort indulgent. Il est vrai qu'on veut nous donner comme un axiome qu'expliquer un fait c'est simplement le faire entrer dans un groupe de faits dëjà dûment constate's. Mais constater n'est pas toujours expliquer ; bien souvent, les faits plus ge'ne'raux auxquels on s'efforce de ramener les autres restent eux-mêmes obscurs : et c'est bien le cas de ceux dont il est question en ce moment.

à conclure par Tianocente naïveté de « la foi du moyen âge ». Car il est bien convenu, dans certains milieux, que « le moyen âge » seul a eu de la foi et que d'autre part il a eu seul le privilège de la simplicité, de la grossièreté et de l'ignorance.

Ainsi, dans un de nos recueils les plus connus, la Res^ue scientifique, deux médecins prennent dans l'histoire la figure de saint Vincent Ferrier, l'un des plus célèbres « thaumaturges » , l'un de ceux à qui la légende a certainement prêté le plus de miracles. Nos deux critiques ne se donnent pas la peine de discuter le degré d'authenticité de ces divers récits. Ils paraissent les accepter tous en bloc, heureux même d'y trouver si ample matière pour une sorte de vérification rétrospective de leurs théories. Seulement, tous ces faits miraculeux qu'ils ne nient pas, ils les ramènent à des phénomènes comme les suivants : lucidité ou vue a distance , hallucinations télépathiques, suggestions et fascinations. — Or, nous avons nous-mêmes à chercher (étant donné le caractère psychologique de cet essai) quelle peut être la place de ces phénomènes dans la vie mentale et morale de nos saints.

Non-seulement ces faits ne sont pas tous, il s'en faut, les marques par excellence de la sainteté ; mais il est beaucoup d'entre eux qui se retrouvent à la fois chez les saints et chez des gens qui ne sont saints à aucun degré ! Par bonheur, il n'a pas été difficile

(i) 6 septembre 1898, article des docteurs Corre et Laurent, intitule' la Suggestion dans Vhistoire.

de remarquer chez les uns et chez les autres des différences très intéressantes à relever.

La pénétration des sentiments d'autrui et ce qu'on appelle la seconde vue, voilà un phénomène qui est loin d'être rare chez nos héros. Chez sainte Catherine de Sienne il est presque continuel. Très fréquent chez saint Vincent Ferrier, on le voit souvent aussi chez sainte Thérèse qui, d'après les témoignages les plus précis de ses religieuses, n'avait souvent qu'à passer auprès de l'une d'elles pour deviner ses désirs ou ses tentations; elle en profitait soit pour dissiper celles-ci, soit pour apaiser ceux-là, en leur promettant ou en leur refusant définitivement , selon les cas, toute satisfaction. Cette divination est-elle possible chez des sujets ordinaires? Oui, quand ces sujets ont l'habitude de vivre, de penser, de sentir auprès d'une autre personne et avec elle. Un mari et une femme se surprendront à avoir en même temps la même idée sur les affaires qui les intéressent eux et leurs enfants. Un maître peut également deviner à quoi pense ou rêve son élève distrait, s'il le connaît de longue date et s'il sait interpréter ce que, dans des circonstances données, veulent dire une attitude, un geste, un regard. Il n'est pas impossible du tout que certains états nerveux, préparés ou non, donnent une acuité et une délicatesse exceptionnelle à ce genre de tact ou de clairvoyance.

Nous entrons dans un domaine beaucoup plus mystérieux jusqu'à présent, lorsque nous arrivons aux suggestions mentales, comme celles que des

expériences très méthodiques ont mises en lumière depuis quinze ans. II ne semble pourtant pas douteux que des sujets hypnotisés devinent bien des choses. Leur cerveau, fermé aux sensations du monde ambiant, est ouvert à la seule action de l'opérateur, et ils réservent toute leur impressionnabilitépour les influences invisibles qu'ils en reçoivent. Ils n'obéissent pas seulement à ses ordres explicites et hautement déclarés; ils obéissent, même à distance à ses suggestions silencieuses.

Ici, est-ce le cas? Non! puisque les divinateurs, sainte Catherine de Sienne, saint Vincent Ferrier, sainte Thérèse, pénètrent les pensées, non de ceux dont ils subissent l'ascendant, mais de ceux qui subissent le leur, et que, par conséquent, il faudrait les comparer, non point aux hypnotisés, mais aux hypnotiseurs. Or, ces derniers (fût-ce des Charcot) dans les expériences dont on a fait tant de bruit, sont devinés et non devinants. On a, par exemple, beaucoup reproché aux expérimentateurs de la Salpétrière de produire eux-mêmes, par une action .involontaire, une grande partie des désordres qui éclatent dans les malades qu'ils manient (i). Ce

(i) Comme je l'ai dit dans une ëtude spe'ciale, « le sujet hypnotisé est, comme le somnambule naturel^ doué momentanément d'une sensibilité et d'une délicatesse de réaction tout à fait exquises. Il est donc affecté, même à distance, il est donc ému et modifié par ces effluves infiniment petits, comme un rhumatisant d'Europe est affecté par les symptômes naissants d'un changement de température dont les débuts se passent peut-être encore en Amérique. » {L'Hypnotisme et la suggestion. V. le Correspondant du lo mai 1891).

qu'on pourrait conjecturer, c'est que l'âme du saint sur laquelle glissent, sans y pénétrer, tant d'impressions mondaines, dispose, pour tout ce qui touche à la vie de l'esprit et de la conscience, d'une délicatesse refusée au commun des hommes. Il y a là comme un transfert de sensibilité qui se comprend parfaitement bien. Ajoutons — c'est une conséquence de ce qui précède — que cette divination pénétrante ne s'applique pas chez eux à des faits insignifiants et vulgaires : elle s'applique à ce qui mérite de provoquer leur sympathie de directeurs, de convertisseurs ou 'd'apôtres. Or, un tel état, manifesté par un dévouement surhumain, n'est point un pur échange de sensations entre deux systèmes nerveux dont l'un au moins est altéré par une irritabilité maladive; c'est la sympathie d'une charité qui est devenue maîtresse de l'être tout entier, mais qui est elle-même pénétrée de l'esprit divin.

Ces réflexions ne sont-elles pas de nature à expliquer certains faits delà vie de M. Olier (i)? Il s'agit d'abord d'une personne qui, selon toute probabilité, est M'*® du Vigean. M. Olier connaît de loin la tentation qui, un instant, cherche à l'écarter de la vie religieuse ; puis il connaît son retour a la vocation, et il raconte de quelle façon il la connaît. « Pour me mettre en repos d'une peine qui me tenait au fond du cœur, la sainte Vierge m'expliqua l'état d'une âme qui était a Paris et que j'appréhendais être troublée sur sa vocation. Je la vis dans une délectation

(i) Voyez Lettres de M. Olier, iii-8**. Paris, Lecoffie, I, 867.

de cœur, dans une joie et jubilation merveilleuse qui fut cause que je dis à M. de Bretonvilliers : je ne suis plus en peine de M"® du V. ; elle est en paix et en grande joie. Et en effet, deux jours après, je reçus de ses lettres qui me firent connaître sa disposition toute semblable a ce que j'en avais porté et ressenti au dedans de moi-même. » En d'autres termes, en pensant à cette personne, le saint prêtre ressentait un état ou de trouble ou de joie qui lui donnait la conviction que cet état correspondait à celui de l'âme pour laquelle il priait. C'est ainsi, dira-t-on, que, selon les magnétiseurs les moins indignes d'être écoutés, quand une somnambule sincère croît deviner le mal d'un consultant, elle ne le devine qu'après l'avoir éprouvé elle-même. Le léger soupçon qu'elle en a reçu a mis en branle son imagination surexcitée, celle-ci produit de toutes pièces un état dont la conscience ou l'illusion lui sert de point de départ à un mouvement en sens inverse ; elle se reporte vers l'être qui l'occupe et elle lui attribue la même souffrance ou la même joie que celle qui vient de la remplir. Soit ! Je ne prends pas à mon compte une semblable explication; mais je concède qu'elle n'est pas impossible. La ressemblance partielle des deux états, pour vraisemblable qu'on la suppose, n'exclut pas les différences : c'est un tout autre objet qui est en jeu, ce sont de tout autres agents qui produisent les deux états, c'est un tout autre but qui est poursuivi ; ce sont de tout autres résultats qui sont obtenus. Nous en dirons autant de cette étroite union de pensée que

M. Olier eut encore avec Marie de Valence : « Je ressentais en moi, dit-il (i), la présence de cette âme qui me faisait éprouver son état et ses dispositions intérieures, me faisant entendre le dessein de Dieu qui désirait que j'entrasse en participation de son esprit et de sa vie. » Son biographe confirme ces paroles en nous expliquant comment le fruit de l'union de ces deux âmes fut de faire pénétrer de l'un dans l'autre la même dévotion intense pour l'un des mystères de la religion.

Semblera-t-il maintenant plus surprenant que certaines personnes voient ou entendent des faits matériels qui se passent à de grandes distances? Il est certain qu'on en trouve des exemples et de parfaitement authentiques dans la vie des saints. Le bienheureux Raymond de Capoue raconte lui-même comment il entendit, à Gênes, les paroles que sainte Catherine de Sienne, prononçait pour lui en mourant dans sa ville natale (2). « J'entendis une voix qui n'était pas dans l'air et qui prononçait des paroles que saisissait mon esprit, non mon oreille ; et cependant je les percevais plus distinctement en moimême que si elles m'étaient venues d'une voix extérieure ; je ne sais autrement rendre cette voix, si on peut appeler voix ce qui n'avait aucun son. Cette voix disait des paroles et les présentait à mon esprit... » D'autre part, ceux qui avaient assisté aux derniers moments de la sainte rapportèrent ces paroles et

(i) Lettres, l, 4^9.

(2) Dans sa Légende^ IV, 4.

Raymond y reconnut celles qui étaient arrivées jusqu'à son âme (i).

On trouvera plus merveilleuse encore lajyîsion de sainte Thérèse (2) . Le 26 juillet 1 5^0, étant en oraison, elle se voyait transportée sur l'Océan, et elle assistait en esprit à la mort de quarante prêtres ou novices de la Compagnie de Jésus, massacrés par des corsaires sur le navire qui les transportait au Brésil. Elle entendait les voix des victimes et reconnaissait parmi elles François Serez Godoï son parent. Une fois la vision disparue, elle l'avait racontée au P. Balthazar Alvarez; et un mois après, quand la nouvelle du martyre des quarante jésuites parvenait officiellement en Espagne, le Père Alvarez reconnaissait l'exactitude des moindres détails que la sainte lui avait donnés au moment même de l'événement.

L'histoire de l'hypnotisme, de la suggestion et de tous les phénomènes qui s'y rattachent nous offre, il est difficile de le nier, des exemples de faits à peu près pareils. On n'a qu'à lire les enquêtes très sérieuses conduites en Angleterre par la Société des recherches psychiques qui a compté ou compte encore parmi ses membres, M. Balfour Stewart, M. Gladstone, M. Ruskin, le poète Tenyson, le naturaliste Alfred Wallace et qui a eu en France pour correspondants Taine, et MM. Th. Ribot et Charles Richet. Cette société a tenu pour prouvés

(i) « Dites-hii qu'il ne faiblisse jamais. Je serai avec lui au milieu de tous les pe'rils; s'il tombe, je Taiderai à se relever. ■ (2) Voyez Bollandlstes^ n^s 5o2, 609, 5io.

sept cas d'apparitions d'individus vivants, mais absents, en réalité, de l'endroit où ils apparaissaient, sept cas dans lesquels il n'y avait trace, ni de manœuvres de charlatanisme, ni de folie, ni même de névrose chronique. Or, les recherches avaient été conduites avec des précautions, un soin, une critique auxquels un esprit aussi peu crédule que possible, Scherer a dû rendre justice : il avouait que des récits comme ceux qu'il analysait là étalent de nature à singulièrement élargir le cadre de nos notions psychologiques:.

Dirons-nous que les faits rapportés dans les vies des saints viennent s'ajouter aux découvertes des psychologues contemporains? Ou préférerons-nous dire que celles-ci sont faites pour procurer plus forte créance aux récits des hagiographes? Chacune des deux assertions est spécieuse ; mais chacune aussi, je le reconnais, risque de sembler peu respectueuse, car elles troubleront les habitudes d'esprit de ceux qui jugent plus simple d'attribuer à une action surnaturelle tout ce qui se passe dans l'élite des serviteurs de Dieu. Mais je ferai observer que cette dernière opinion n'est pas celle des plus hautes autorités de l'Église catholique ; elle n'est pas celle des saints eux-mêmes. Que le natureLse mêle constam- Tx^tfn^ au <iyrnatuyel dans Jçur existence, cela ne fait WBttfiu.dfiLpte. H suffit d'invoquer le témoignage de sainte Thérèse qui le répète si souvent et dans des termes si catégoriques. Rien donc ne nous défend de supposer que ces cas de longue vue, comme les cas de vue intérieure, peuvent se retrouver égale-

ment chez les personnages qui nous occupent et chez d'autres qui ne se distinguent nullement de la majorité d'entre nous. Dans ces derniers sujets, on ignore encore à quelle combinaison extraordinaire dans les effets des lois naturelles sont dus ces phénomènes, qu'ils ont peut-être éprouvés une fois dans leur vie. Mais ce que nous savons d'eux par les enquêtes ne nous démontre pas du tout qu'ils fussent des malades ou tout au moins des névropathes comme ceux qu'on étudie dans les expériences d'amphithéâtre. Le rapprochement que nous venons de tenter ne serait donc nullement à invoquer pour qui voudrait assimiler la sainteté à la névrose. Mais d'autre part les faits rapportés par les sociétés de purs psychologues ne répondent, on peut s'en souvenir, à aucune fin vraiment utile, à aucune inspiration (je prends le mot dans son sens tout naturel) patriotique, humanitaire, féconde, en un mot. Non ; ce sont des cas curieux comme ont pu l'être longtemps certaines manifestations ignorées à côté desquelles nos aïeux passaient sans les voir. Çfeoz l e saint, la clairvoyance ne peut être séparée ni des vertus qui la précèdent, ni surtout de celles qui la ^t^yfîAt.Çt <juî en font tpjjtç la signification. Il y a certainement un lien entre ce don extraordinaire et l'ensemble de la vie du héros, la tendresse de ses amitiés, sa mission dans l'Eglise, les soucis de son apostolat. C'est surtout à ce titre que le phénomène signalé compte comme un résultat et une manifestation de la sainteté.

On peut en dire autant des révélations qui ac-

compagnent souvent les visions et apparitions soit de la Vierge ou du Christ a un saint, soit d'un saint, mort ou vivant, à un autre saint. Elles sont surtout nombreuses, dira-t-on, dans les légendes. Sans doute; mais elles sont encore très suffisantes dans les témoi«^na<Tes les moins contestables, comme le sont, par exemple, ceux que sainte Thérèse nous a fournis sur elle-même. Toute question de foi mise à part, je ne sais pas quel témoignage on acceptera en quoi que ce soit, si on repousse ceux que la grande carmélite nous donne avec des distinctions si précises et des explications si lumineuses. C'est elle qui, en analysant tous ces phénomènes, nous apprend, nous répète qu'ils ne sont pas tous « de Dieu », que souvent ils viennent du démon ou de la faiblesse de la nature. Son illustre ami, saint Jean de la Croix insiste encore plus fortement qu'elle sur cette considération, que les visions, les révélations, les phénomènes extérieurs, comme les suspensions, les stigmates sont des grâces sujettes à une foule de pièges, de contrefaçons et d'illusions. Âu^si un savant jésuite, interprète de sa doctrine, dit-il avec exactitude (i) : « S'il y a un auteur incapable d'exalter l'imagination en faveur des révélalions et des visions, c'est assurément Jean de la Croix; le saint éprouve pour ces choses une sorte d'antipathie, non seulement à cause des mille tromperies que le démon et l'imagination produisent par leur moyen, mais en vertu de son idée fixe, qui

(i) R. P. Aug. Poulain^ la Mystique de saint Jeandc la Croix ^

est d'écarter tout ce qui n'est pas Dieu lui-même. » Écoutons d'ailleurs le grand mystique en personne. Nul n'a plus travaillé à fixer cette tradition catholique, que ces phénomènes sont extrêmement loin de constituer la sainteté. Il faut dire plus : dans les milieux où se forment et où s'honorent le plus les saints, ces faits commencent toujours par provoquer l'inquiétude et le soupçon. On craint qu'ils ne proviennent d'un certain désordre ou qu'ils n'en produisent un en mettant à une trop rude épreuve l'esprit et l'organisation de celui qui les ressent. Ce qu'à la suite de Jean de la Croix on en dit de moins défavorable, est qu'il ne faut pas en être ennemi de parti pris ni maltraiter ceux qui les éprouvent : c'est assez de leur en montrer les périls et de les en détourner doucement. « On doit, lisons-nous dans la Montée du Carmel (i), conduire ces âmes par la foi en les détournant peu à peu de ces impressions surnaturelles, en leur apprenant à s'en dénuer, afin qu'elles profitent davantage en la vie spirituelle. On leur persuadera que ce chemin est le meilleur, qu'une seule action et qu'un seul acte de la volonté en la charité vaut mieux et est plus précieux devant Dieu que tout le bien qu'on peut espérer de ces révélations; on ajoutera que plusieurs qui ont été enrichis de ces dons sont devenus plus saints sans comparaison que ceux qui les ont reçus du ciel avec profusion. » Ainsi parle à chaque instant sainte Thérèse.

(i) II, .2.

Dans une des lettres les plus curieuses qu'on ait conservées de sainte Jeanne de Chantai (i), nous trouvons un jugement analogue. Il s'agit d'une fille qui avait des révélations et des extases. A première vue, M™° de Chantai les trouve suspectes, précisément parce qu'elles sont fréquentes. Elle raconte alors l'histoire d'une autre fille dont l'apparente sainteté avait fait illusion à son confesseur, aux autres religieuses, à cette fille même enfin; car « elle était la première trompée... n'y ayant de son côté aucune sorte de faute, sinon la complaisance qu'elle prenait à s'imaginer qu'elle était sainte... et le vain amusement qu'elle prenait en ses vaines imaginations ». Mais elle en eut tant qu'à la fin cela la rendit suspecte aux gens d'esprit, et on s'aperçut qu'il n'y avait en elle autre chose « qu'un amas de visions fausses ». La grande amie de saint François de Sales conclut donc qu'il faut témoigner à cette religieuse « une totale négligence et un parfait mépris de ses imaginations et lui parler des solides vertus et perfections de la vie religieuse, et particulièrement de la simplicité de la foi par laquelle les saints ont marché sans révélations ni visions quelconques, se contentant de croire fermement à la révélation de l'Ecriture Sainte et de la doctrine apostolique et catholique ». C'est toute cette tradition que résumera Benoît XIV (2) quand, après avoir rappelé les révélations de sainte Catherine de Sienne et de sainte Brigitte, il écrira :

(i) Lettres^ éd. de Barthélémy, 11^ 499.

(2) Livre III, chap. dernier, i5.

Si PSYCHOLOGIE DES SAINTS.

« Bien que plusieurs de ces révélations aient été approuvées, nous ne devons ni ne pouvons leur donner un assentiment de foi catholique, mais simplement un assentiment de foi humaine et selon les règles de la prudence, quand ces règles nous permettent de juger ces prédictions probables et dignes d'une pieuse créance. »

Cette pieuse créance, sur quoi donc se gouvernet-elle? Sur les caractères mêmes des révélations et des visions, mais plus encore sur le caractère de celui qui en a été favorisé. D'abord, on l'a vu par le jugement de sainte Chantai, une grande fréquence les rend plus que suspectes, et on en aperçoit aisément la raison. Une répétition habituelle donne a croire qu'à l'état ancien et lentement formé du personnage s est substituée une nature nouvelle, un état entièrement différent, définitivement doué d'attributs d'un autre ordre et les manifestant par une sorte de nécessité intérieure. Une pareille métamorphose ne laisserait de choix qu'entre deux hypothèses : ou celle d'une perturbation toute pathologique (ainsi l'aliénation mentale, quand elle éclate, change radicalement le caractère du malade), ou celle d'une transfiguration glorieuse. Qr^.jgaftqie^cbez Jes, j^us grands saints et dg^ les plus sublimes états de spiritualité, la nature, quoique puissamment affermie,, subsiste encore, avec la possibilité du péché. Ce sont toujours les saints qui nous le disent; ils ajoutent que ce sont là des faveurs que Dieu donne comme il lui plaît, à titre de récompense ou d'épreuve ou pour le bien

de l'Église, et qu'il retire ensuite comme il lui plaîi, pour des motifs qui lui sont connus, que ce sont enfin là des biens « dont nous ne connaîtrons la valeur que dans l'autre monde (i). »

Mais si la répétition habituelle ou fréquente suffit à discréditer ces phénomènes, est-ce à dire que leur rareté suffise à leur donner une consécration indiscutable? Non. Tantôt cette révélation est faite à une personne ignorante et simple ou à un enfant à peine instruil de ses devoirs de chrétien ; alors c'est le contraste même du merveilleux inattendu du récit avec la naïveté ou la grossièreté habituelle de celui qui le fait, qui émeut l'Eglise. Celle-ci cependant veut encore observer les suites, et ce sera sur le caractère persistant des effets qu'elle réglera sa sentence. D'autres fois, ce sera le caractère seul du personnage qui imposera le respect d'abord, et ensuite une adhésion réfléchie. Mais alors qu'est-ce à dire? Que ce n'est pas tant la révélation, ni la vision, ni la prophétie, ni la faveur visible, quelle qu'elle soit, qui fait la sainteté du sujet, mais que c'est au contraire la sainteté bien éprouvée du sujet qui rassure les esprits sur la valeur des phénomènes qu'il a été donné d'observer. Ceci est vrai même des miracles.

Cette dernière assertion pourra étonner quelques personnes. Elle ne fait pourtant que reproduire la tradition constante des saints et des souverains pontifes. Tout le monde connaît l'épîtrc où saint Paul

(i) Voyez sainte Thérèse, III, 97 et 549.

dit qu'hoir la charité vaut mieux <jue de traû^^cyt§,jcjl^ ^lontî^nes. On connaît moins cet admirable passage d'une lettre de saint Grégoire le Grand au moine Augustin : « Songe que ce don des miracles ne t'est pas donné pour toi, mais pour ceux, dont le salut t'est confié. H y a des miracles^de réprouvés, et nous ne savons même pas si nous sommes élus. Dieu ne nous a donné qu'un seul signe pour reconnaître ses élus, c'est de nous aimer les uns les autres. » Ailleurs, le grand pape distingue deux espèces de miracles : l^^ mji'ad^ -Pïoprement dits, SWi^Q^t les' miracles corporels^ et les miracles spijitilfil&^tti^e ^ont autres que les.vertjis portées jus- (^à la perfection et à l'héroïsme. Or, dit-il, « ces miracles corporels montrent quelquefois la sainteté, mais ils ne la font pas ; les miracles spirituels qui s'accomplissent dans le fond de l'âme, ne montrent pas au dehors la vertu de la vie, mais ils la font. Les premiers sont accessibles même aux méchants ; jouir des seconds, les bons seuls le peuvent. N'allez donc pas, mes très chers frères, vous attacher à ces signes qui nous sont communs avec les réprouvés ; mais aimez ces autres miracles de charité et de piété que je viens de vous dire; ils sont d'autant plus sûrs qu'ils sont plus cachés, et Dieu en récompense d'autant plus qu'ils procurent moins de gloire auprès des hommes. »

De longs siècles plus tard, Benoît XIV observait, lui aussi, que les miracles peuvent être des signes de la sainteté, mais qu'ils n'en sont point les signes essentiels et principaux; que d'ailleurs, si les saints

de rancien testament faisaient surtout des miracles de leur vivant, les saints du nouveau en font surtout après leur mort, ce qui veut dire une fois leur sainteté devenue définitive. Et il concluait : « dans le jugement rendu soit pour la béatification, soit pour la canonisation, on n'aborde Texamen des miracles qu'après avoir constaté les vertus héroïques ouïe martyre du serviteur de Dieu. Ce sont ces vertus qui donnent le premier et le plus décisif témoignage sur la sainteté ; les visions, les prophéties et les miracles ne viennent qu'en second lieu, et on n'en tient même aucuri compte si la preuve des vertus héroïques n'a pas été préalablement fournie. »

Lorsqu'on rentre ainsi dans la vie personnelle du saint, on s'aperçoit d'abord que les faits extraordinaires et les miracles qui se passent en lui ne sont pas accidentellement superposés à sa vertu. Considérer celle-ci comme le fondement sur lequel le reste repose ne suffit même pas. Nous avons déjà vu qu'entre l'action plus extérieure et l'action plus intime il y a un échange continuel d'influences marquant de leur sceau les facultés mystérieuses dont nous sommes bien obligés d'avouer l'existence II en est de même pour les miracles, soit pour ceux qui ne laissent aucun doute, soit pour ceux qu'on peut essayer de ramener à certaines formes rares, mais naturelles, de l'ascendant, du prestige et de la confiance irrésistiblement inspirée (i).

(i) On comprend aisément la diffe'rence. La giie'rison d'un grand nombre de maladies peut être range'e dans la première

D'abord, de même qu'il n'a des révélations que de loin en loin, le saint, en général, fait peu de miracles. C'est ce qu'affirment les autorités les plus sûres : il nous suffira de citer les Bollandistes. Dans leur vie de saint Ignace de Loyola, ils constatent que leur bien-aimé fondateur en fut si peu prodigue qu'on discutait pour savoir s'il en avait jamais fait; et, après avoir rappelé les textes de saint Grégoire le Grand que je viens de citer, ils ajoutent : (i) « Quels miracles avons-nous de saint Augustin, de saint Jean Chrysostome, de saint Athanase, de saint Grégoire deNazianze, de saint Grégoire de Nysse? Peu assurément... Saint Augustin disait que mieux vaut convertir un pécheur que de ressusciter un mort. »

On me dira : « Pensez-vous donc qu'ils pouvaient à volonté en faire ou n'en pas faire? » Non! » — Eh bien ! si c'est Dieu qui, comme vous le croyez les accomplit en eux, pourquoi cette intervention supérieure serait-elle limitée, soit dans le nombre, soit dans la grandeur des merveilles qu'elle exécute ? » Je répondrai qu'en effet ce n'est pas à nous à la restreindre pas plus qu'à l'élargir, mais que Jésus luimême s'est plaint de ceux qui, pour croire, exigeaient de lui des prodiges et que c'est déjà là pour nous une leçon. Or, les saints qui demandent à Dieu de faire par leurs mains tel ou tel miracle, connaissent cette leçon, ils se la sont certainement appliquée.

catégorie, non la guërison subite d'un aveugle et encore moins la résurrection d'un mort.

Mais du reste, écoutons-les, et recueillons sur ce point leurs maximes et leurs traditions.

Avant tout, le saint estime que le don des miracles ne vaut absolument rien, qu'il n'est qu'une illusion OU le pire de tous les dangers, s'il n'est complètement subordonijé à deux vertus qui valent infiniment davantage : la charité et l'humilité. Nul ne s'étonnera, je pense, de voir ces deux vertus placées côte à côte : rien n'est si opposé à l'amour des autres qvte la complaisance pour soi-même et, à plus forte raison, que l'orgueil. Or, c'est déjà pour ce motif que le saint redoute, avec la fréquence d'un semblable, don, la fréquence des tentations qui risqueraient de l'accompagner. Son humilité n'est-elle donc point mise, en quelque sorte, à l'abri ? Si ; car nous aurons plus d'une occasion nouvelle de le rappeler, c'est la sublimité même de son commerce avec Dieu, c'est l'intensité de l'aiçour par lequel il s'efforce d'y correspondre qui lui fait mesurer toute l'étendue de la misère humaine. S'il est élevé prodigieusement audessus d'elle, il a élevé encore plus haut son idéal. C'est pourquoi la conscience de ce don qu'il croit immérité vient si souvent, et surtout dans la portion militante de sa vie, le troubler; et ce n'est pas la, qu'on me permette de le dire en passant, une des plus faibles preuves delà réalité du miracle même. Écoutons ce que raconte si bien le dernier historien de saint Bernard : « Un point obscur tourmentait sa pensée ; c'était le souvenir des miracles qu'il avait accomplis. A la fin il s'en ouvrit à ses compagnons de route, a Comment Dieu, leur di-

saît-il, s'est-ii servi d'un homme tel que moi pour opérer ces merveilles? D'ordinaire les vrais miracles sont l'œuvre des grands saints; les faux miracles l'œuvre des hypocrites. Or, il me semble que je ne suis ni l'un ni l'autre (i) ». Personne n'osait exprimer la réponse qui était au fond de tous les cœurs et qui eût offensé sa modestie. Soudain il crut avoir trouvé le mot de l'énîgme : « Je le vois, ces miracles ne sont pas le signe de la sainteté, ils ne sont qu'un moyen de gagner les âmes. Dieu les a faits, non pour me glorifier, mais pour édifier le prochain. Entre ces miracles et moi il n'y a donc rien de commun. »

Voilà pour l'humilité. Quant à la charité, je dirai que les saints croiraient la blesser, s'ils obtenaient, s'ils désiraient surtout quelqu'une de ces merveilles inutiles ne tendant immédiatement ni à l'édification, ni à la consolation du prochain.

Ainsi éclairé par sa propre expérience, nul n'est plus apte qu'un vrai saint à démêler les fausses saintetés et a en fuir la contagion. Lorsque sainte Thérèse commençait à recevoir les faveurs divines et à entrer a dans les voies extraordinaires », elle était tourmentée par une sorte de frayeur de ressembler à une Clarisse (2) qui pendant trente ans avait excité l'enthousiasme de l'Espagne, mais qui avait fini par avouer qu'elle n'avait été qu'une criminelle dupant la chrétienté presque entière. « Elle gouverna non seulement les Clarisses de Cordoue,

(i) L'abbé Vacandard, rie de saint Bernard, tome H, '232. (2) Madeleine de la Croix, clarisse de Cordoue.

maïs devint l'oracle des autres couvents de l'Espagne. Les princes, les rois, les pontifes eux-mêmes la consultaient sur les affaires de leurs états ou de leurs diocèses. Elle leur révélait des secrets en apparence impénétrables, découvrait des événements qui s'accomplissaient loin d'elle et voyait, par exemple, François P^ rendre son épée à Pavie, Rome pillée par les Impériaux. Des prodiges accompagnaient ses prédictions, prodiges qui ne ressemblaient en rien aux miracles du Bon Maître de l'Evangile et frappaient les sens d'étonnement sans éclairer les âmes ni fortifier les cœurs. La foule séduite admirait toujours, et sa vénération croissante exaltait de plus en plus Madeleine. Aux jours de grande fête, elle tombait en extase et s'élevait souvent à deux ou trois pieds au-dessus du sol... etc, etc.. Un jour enfin, en i546, un rayon de grâce traversa les ténèbres de cette femme. A la consternation générale elle se jeta aux pieds d'un visiteur de son Ordre, et, dépouillant le masque de son hypocrisie, elle avoua que par des ruses sacrilèges et des conventions faites avec le démon, elle avait indignement trompé la confiance des sœurs comme l'opinion publique... Elle compléta ses premiers aveux... Transportée hors de la ville, elle acheva ses jours en pénitente, loin du cloître qu'elle avait déshonoré. » Ces événements eurent un retentissement immense. Toute l'Espagne en trembla, dit l'historien auquel nous venons d'emprunter ce récit (i).

(i) Histoire de sainte Thérèse y par une carmélite, I, i45.

92 PSYCHOLOGIE DES SALNTS.

Combien différente fut l'histoire de sainte Thérèse. Loin de rechercher les dons surnaturels, elle se sentait « toujours plus inquiète », elle sentait « croître ses alarmes » (ce sont ses propres expressions) à mesure que ce qui s'accomplissait en elle lui paraissait surpasser les forces de la nature. Ce n'est qu'après des années d'épreuves, de combats, de comparaisons et d'expériences réitérées que, rassu- . rée par sa bonne foi, vaincue par l'amour, elle s'abandonne enfin sans défiance et par conséquent sans réserve. Elle était sûre de l'amour de son Dieu et sûre d'elle-même : il n'était plus aucun don qu'elle n'acceptât et qu'elle ne consentit à décrire et à expliquer pour la gloire de l'Eglise et le bien des âmes : elle en usait avec gratitude, on pourrait presque dire avec familiarité et simplicité, comme elle avait usé jusque-là des dons naturels dont son cœur avait été si rempli et son esprit si orné.

Peu de saints ont connu sans doute à ce degré cette jouissance lucide et paisible à laquelle elle arriva dans les cinq dernières années de son existence. jSainte Chantai vieillissante fut éprouvée par des tourments spirituels dont elle eut beaucoup de peine à triompher. Mais cette différence — devonsnous dire cette infériorité? — n'enlève rien à l'autorité de la fondatrice de tant de couvents, de la directrice de tant de religieuses, qui sut toujours (i) préserver les autres supérieures contre les dangers des dons extraordinaires et de ce qu'elle appelle avec

(r) Voyez Lettres cile'es, I, 5oo.

tant d'énergie « le trafic de révélations ». Avec quelle force encore ne rappelait-elle pas à Tune d'elles qu'au dernier jour plus d'un faiseur de miracles et plus d'un prophète serait traité d'ouyrier d'iniquité! Elle ne parlait même pas de faux miracles ni de fausses prophéties, mais de faiseurs de miracles et de prophètes « qui n'auraient pas été « doux et humbles de cœur » comme le leur demandait avant tout le divin maître.

Dans les visions, dans les révélations, dans les miracles, [a part de ce qui est apporté du dehors et d'en haut est assurément très prépondérante, et la part de la sainteté doit être plutôt cherchée dans la façon dont le héros accepte ces dons et dans la façon dont il en use. On peut croire qu'il n'en est pas tout h fait de même dans ces phénomènes qui résument tant d'efforts et d'élans de la vie sainte et qui conduisent, par les divers degrés de l'oraison, au sentiment de l'union, au ravissement et à l'extase. Il est donc temps de descendre, autant qu'il est possible, dans ces profondeurs éclairées par l'expérience réfléchie des saints eux-mêmes. Là est probablement la source de ce que la nature fournit dans les merveilles dont nous venons de parler tout à l'heure; car Benoit XIV nous apprend (i), par e xemple, que les visions et les révélations ne ^onj^ g énéralement données qu'à ceux qui ont déjà connu les extases et les ravissements.

Tout saint est-il un extatique et tout extatique

(i) OEiwre citée, Ilï, 49.

est-ii un saint? Il est surtout évident que tout extatique n'est pas saint. Alfred Maury, qui était à la fois un érudit et un psychologue, et qui est souvent revenu sur ces questions, a cru pouvoir dire : « Les théologiens ont regardé l'extase comme une des faveurs les plus signalées qu'ait jamais accordées le créateur à sa créature: aussi Rome a-t-ëlle mis au nombre des saints la plupart de ceux qui Font éprouvée. » Il n'y a rien de moins vrai que cette assertion. C'est un lieu commun de la théologie que, lorsqu'il est question de canoniser un serviteur de Dieu, on ne tient pas compte des extases, que du moins on ne les approuve jamais comme miracles spéciaux, à moins qu'elles ne soient accompagnées de quelque prodige évidemment surnaturel.

Mais, à la suite de Benoît XIV et des saints, dont il résume l'expérience, essayons d'aller plus avant. Le traité de la béatification et de la canonisation distingue trois sortes d'extase : l'extase naturelle, qui est une maladie — l'extase diabolique — et l'extase divine.

Pour les distinguer l'une de l'autre, il faut faire attention tout a la fois aux antécédents de la crise, a ses symptômes propres et aux conséquences de tout ordre qui en découlent.

S i l'extasq,, e . sj ^ pério^iqug et arrive à des intervalles déterminés, si, avec le temps, l'extatique tombe en paralysie, est frappé d'apoplexie ou de quelque autre maladie semblable, si l'extase est suivie de lassitude, de paresse des membres, de lourdeur d'esprit et d'obscurité intellectuelle, de

perte de mémoire, de pâleur ou de lividité du visage et de tristesse de l'âme, on verra là autant de signes d'une extase^rQm.ent natureUe On en sera encore plus assuré si le sujet, par l'effet de désirs terrestres, est saisi d'accès de chagrin ou de terreur.

On reconnaîtra une extase diabolitjjuiç si le sujet se trouve être un homme de mauvaises mœurs ou si sa crise est accompagnée d'une distorsion exagérée des membres, d'un bouleversement (non pas insolite, il le sera dans l'extase divine), mais désordonné du corps; à plus forte raison si ces mouvements sont indécents. On pourra encore accuser l'action diabolique si l'extatique provoque ou suspend sa crise à volonté, s'il parle en homme dont l'intelligence est troublée ou s'il semble que ce soit un autre que lui qui parle par sa bouche {quasi alias loquatur per euin) ; si après avoir été ainsi aliéné d'avec luimême, il ne se souvient de rien de ce qu'il a dit et ne peut pas le répéter, si enfin il se laisse ainsi fréquemment ravir dans un lieu public ou en présence d'une foule nombreuse de spectateurs.

L'absence de tous ces caractères fera donc tout d'abord pressentir la nature divine d'une extase; mais on n'en doutera plus si les paroles de l'extatique n'ont d'autre effet que d'exciter les autres à l'amour divin, si, revenu à lui-même, il se montre de plus en plus affermi dans la charité, dans l'humililc et dans la sécurité du cœur.

Dire qu'une telle extase est divine, c'est assez dire ce qu'elle doit a une action surnaturelle. Dans

une religion où la moindre vertu suppose une grâce, comment de tels états n'en exigeraient-ils pas une ? Mais il est des sources spirituelles où se fait comme une préparation personnelle à ce sublime état. Benoît XIV en remarque trois qui sont : rjnteneitfe de. J!adniicali,fta»^la. grandeur de J'amour, I^^forcc deU!«*„4ta4w -Pyii çU kioiç.Nous voici loin de cet état d'anéantissement qui passe pour être la caractéristique de l'extase. Il est vrai qu'on m'objectera qu'il faut distinguer entre la préparation de la crise et la crise même, que, dans la préparation, il se peut que la vivacité de ces sentiments ait communiqué à l'intelligence tout entière un surcroît d'activité, dépassant les ressources ordinaires de la nature ; mais précisément, dira-t-on, la conséquence nécessaire de cette exaltation est un épuisement général, et l'immobilité du corps traduit alors très clairement l'arrêt momentané des fonctions de la vie.

L'expérience des saints permet de répondre à cette objection ; car les récits qu'ils nous ont laissés nous font distinguer à notre tour deux ordres de facultés ou.de fonctions. Que les fonctions Inférieures soient arrêtées, la respiration même suspendue, oui, cela est exact. Il est exact encore que cet état de l'organisme peut, selon la complexlon naturelle et le tempérament de la personne, être accompagné de phénomènes parfaitement semblables à ceux des différentes sortes d'extase que les médecins étudient et décrivent chez leurs malades. Mais Jk^lon.. rex{M:£î3- ^jjon çje sainte. Thérèse, tandis que l'Ame es t cn- ^dormîe aux choses lemporellea, elle est éveillée aux

choses du ciej. « Ce que j'ai remarqué, dit-elle encore, en celte sorte de ravissement, c'est que l'âme n'a jamais plus de lumière qu'alors pour comprendre les choses de Dieu. » Elle ajoute, il est vrai : « Si l'on me demande comment il peut se faire que toutes nos puissances et tous nos sens étant tellement suspendus qu'ils sont morts, nous entendions et comprenions quelque chose, je réponds que c'est là un secret que nulle créature peut-être n'entend et que Dieu s'est réservé ainsi que tant d'autres. » Elle n'en affirme pas moins que dans le ravissement, l'âme se sent comme illuminée : « l'entendement, suspend bien ses opérations discursives; mais la volonté reste fixée en Dieu par l'amour, elle domine en souveraine. » C'est alors que ce vide apparent de l'intelligence est rempli par les visions. Parfois ce sont des visions intellectuelles qui sont plutôt comme une conscience inébranlable de la présence de Dieu et de l'effet indicible qu'elle produit dans l'âme. Plus souvent ce sont des visions imaginaires, sujettes à plus d'illusions sans doute, mais mieux en harmonie avec la faiblesse de notre nature; car la vision une fois finie, l'âme, soutenue par la survivance des images, peut mieux reconstituer la scène évanouie (i).

Ne perdons pas de vue ces deux aspects de l'extase des saints : le sommeil du sens et l'éveil des facultés

(i) D'après sainte Thérèse, les visions intellectuelles durent plus longtemps, et, quand elles se prolongent, Fe'tat qu'elles accompagnent ne saurait plus être appelé proprement une extase! Voyez IIL 5o4, 5ii. Cf. Benoît XIV, III, 49.

supérieures. Quand le premier se montre seul et isolé, c'est la fausse extase; avec le second et par lui apparaît Textase divine.

Faits qui viennent du démon , faits qui viennent d'une intervention spéciale de Dieu, tout cela, dirat-on, est hors de la science et n'a rien à voir avec la psychologie. C'est une erreur. Continuons à bien délimiter le champ de la controverse. On peut réserver toute discussion sur la nature et l'origine du fait mystérieux et chercher comment l'âme humaine se comporte devant ce fait ou à la suite de ce fait. Le mijguojç i^e suspend pas toutes les J[q^ naturelles dans l'être où il éclate. La baguette de Moïse fait jaillir l'eau du rocher; mais l'eau qui coule à cet appel obéit aux lois de la pesanteur et de la mécanique hydraulique; le labarum, une fois apparu dans le ciel de Constantin, y a brillé selon les lois de la physique : il a été vu selon les lois de l'optique, etc.

Or, prenons ces phénomènes extraordinaires soit du vrai, soit du faux mysticisme. L'opinion justement accréditée estime qu'il y a dans l'un et dans l'autre un déterminisme, un ensemble lié, dans lequel le fait inattendu s'intercale sans en détruire^ autant qu'on le croit, l'économie naturelle. Il est vraisemblable que ce fait est le point d'arrivée d'une suite d'états (i) et qu'il est le point de départ d'une suite d'autres, comme le sont, d'ailleurs, dans la

(i) Ce qui ne veut pas dire qu'ils le produisent par leur seule vertu.

vîe ordinaire, certains actes décisifs, dépendant plus complètement du libre arbitre de l'individu. Ainsi encore la pathologie nouvelle nous apprend que le germe d'une maladie peut venir du dehors; ce n'en est pas moins un organisme préparé et disposé de telle ou telle manière qui le reçoit, qui le conserve et le développe ou l'élimine. Peu maître de son imagination, excessif dans ses austérités, triste par conséquent (i), avide de grâces exceptionnelles, indiscipliné dans ses oraisons, plus désireux d'aimer et surtout de se croire aimé que d'agir avec une humble patience, le faux mystique mérite, pour ainsi dire, de devenir le jouet de ses illusions; et quand ces illusions arrivent, il en prolonge luimême dans toutes ses facultés l'effet désastreux. Humble et prudent, attentif à garder en tout la vraie mesure, persuadé qu'il ne doit pas seulement demander, mais offrir, ne pas seulement recevoir, mais donner, c'est-à-dire se dévouer en « servant le Seigneur dans la justice avec un mâle courage (2) », le vrai mystique ne veut reconnaître le caractère divin de ses propres visions qu'autant qu'il en sort plus parfait; or, ce perfectionnement (quelle que soit la grande part qu'il fasse à l'action

(i) Dans son excellente histoire de saint François d'Assise (•i voL, Paris, Lecoffre). M. l'abbé Le Monnier donne comme authentiques ces paroles du saint : « Il faut user d^ine grande discrétion dans le traitement que nous imposons au corps, notre frère, si nous ne voulons pas qu'il excite en nous une tempête de tristesse. » (II, p. SgS.)

(i) Sainte The'rèse, Sa vic^ par elle-même, p. 1 1 3.

de Dieu), Il sait bien qu'il ne peut pas le réaliser sans efforts personnels; c'est pourquoi il fait ces efforts avec persévérance, en dépit de tous les obstacles qui lui viennent soit de lui, soit des autres.

Certes, ces obstacles il ne les ignore pas ; car ici comme partout ailleurs, on est étonné de voir avec quelle sûreté, quel bon sens et quelle exactitude, les saints ont reconnu, traité, guéri la fausse extase. Ce mélange de faiblesse corporelle et de rêverie, cet abattement physique, accru par l'abandon de la volonté, cette mélancolie qui livre l'âme à la séduction ou à la tyrannie d'une idée fixe, cette illusion de l'imagination qui prend pour de l'extase un évanouissement vulgaire , cette erreur à demi cherchée d'un mysticisme trop orgueilleux ou d'un désir trop mal soutenu par une énergie ou une prudence insuffisantes, tout cela ils l'ont vu, ils l'ont signalé, ils l'ont redouté pour eux aussi bien que pour ceux dont ils avaient la conduite.

Il est en effet très curieux de voir que quand des physiologistes contemporains, confondant le mysticisme (de quelque nature qu'il soit) et la sainteté, croient nous expliquer les merveilles des saints par les maladies des mystiques, ils découvrent une foule de choses que les saints eux-mêmes ont parfaitement connu et avoué. L'humanité est toujours la même, et de pareils malades qui, au lieu de rêver de grandeurs ou d'amour humain, s'éprennent de bonne foi pour les joies mélancoliques d'un commerce imaginaire avec les anges et avec la divinité, il y en a de nos jours, comme il y en avait dans tous les

siècles précédents. On en rencontre dans tous les milieux pieux : les prêtres qu'ils persécutent de leurs exigences et de leurs scrupules les connaissent bien. Pourquoi essaierons-nous de dissimuler qu'il y en a dans les couvents, puisque sainte Thérèse et sainte Chantai en ont trouvé si souvent dans les leurs et qu'elles l'ont dit? Que de fois, en effet, ne se sontelles point attaquées à cette mauvaise méthode qui commence par l'abandon à certains plaisirs sensibles de la dévotion, continue par un abattement k demivolontaire, s'aggrave par le manque de nourriture, se continue par un affaiblissement progressif du corps et aboutit enfin à un mode d'extase qui ne contient que des dangers ! L'erreur que nous tenions à combattre est de conclure de cette triste et innocente contrefaçon de la sainteté à l'état constant des vrais saints : c'est là un raisonnement aussi aventuré que celui qui, sur des exemples d'habitudes crapuleuses recueillies chez des écrivains ou des artistes de troisième ordre, fait de ces habitudes un des ingrédients inévitables du génie (i).

Nierai-je que jamais ces états troublés du système

(i) Ainsi Lombroso, ayant rencontré près de Bergame un nommé Zola « escroc et homme de génie », affirme-t-il, voyait dans ce fait un exemple décisif à l'appui de sa théorie sur la parenté du génie, du crime et de la folie. Le plus piquant est que Lombroso fit part de cette découverte à noire célèbre romancier dans une lettre expressément écrite à cette intention. (Elle a été publiée dans Tes Archives d'' anthropologie criminelle de Lyon.) Il croyait sincèrement que la nouvelle flatterait notre compatriote. — Voyez notre livre sur la Psy» chologie des grands hommes, a® édition.

nerveux, ces attaques suivies de prostration, ces douleurs violentes alternant avec l'insensibilité physique, ne soient a observer dans la vie des saints? Non. Plusieurs d'entre eux ont expliqué comment ils avaient eu à souffrir de pareilles crises. Ils les ont racontées avec détails et, je dirai, loyalement. Sainte Thérèse, par exemple, a décrit la catalepsie avec une exactitude remarquable : elle la décrivait de souvenir et d'après son expérience personnelle (i). Mais à l'inverse de ceux avec lesquels on affecte de les comparer, les saints ne songent pas à dénaturer le caractère de ces misères : ils n'ont pas plus l'idée de s'en glorifier que la faiblesse d'y chercher un prétexte pour se condamner eux-mêmes à la lamentation perpétuelle et à l'inertie. Souvent, à la vérité, ils y voient, nous l'avons dit, une action du démon armé du droit de les frapper comme il avait frappé le . saint homme Job. Souvent aussi, c'est pour eux une simple défaillance de la pauvre nature. Sans entrer dans aucune analyse d'ordre médical (2), ils sont assez humbles pour penser que leurs nerfs ne sont pas plus à l'abri du mal que ne le sont leurs poumons, leur estomac ou leurs vertèbres; mais ce qu'ils voient tout d'abord dans ces abattements

(i) Voyez Sa Fie^ par elle-même, ch. xx.

[1) Et cependant sainte The'rèse e'iait ici d'une aptitude remarquable. J'ai eu occasion de montrer comment elle avait devance les me'decins contemporains dans la distinction et l'analyse des quatre espèces de mélancolie telles que la science les caracte'rise de nos jours. — Article sur la Neurastliénie^ dans la Quinzaine du i®*" février 1897.

et dans ces secousses, c'est bel et bien une maladie ; et si elle se prolonge, ils entendent qu'on la guérisse.

Et comment essayent-ils de la guérir? Oh! la sublime sainte Thérèse n'y va pas — qu'on me pardonne l'expression — par quatre chemins : et le médecin le plus positif ne trouvera rien à redire à sa thérapeutique, aussi peu sentimentale que possible. Écoutez-la (i). Elle nous a parlé de ces personnes qui, par suite de leurs austérités, de leurs oraisons et de leurs veilles, ou même uniquement par suite de la faiblesse de leur complexion, « ne peuvent recevoir une consolation spirituelle, que leur nature n'en soit aussitôt abattue. En même temps qu'elles éprouvent un certain plaisir dans l'âme, elles sentent dans le corps défaillance et faiblesse... : elles s'abandonnent à une sorte d'ivresse. Puis, cette faiblesse augmentant parce que la nature s'aflfaiblit de plus en plus, elles la prennent pour un ravissement et lui donnent ce nom, quoique ce ne soit autre chose qu'un temps purement perdu et la ruine de leur santé. Je connais une personne à qui il arrivait de rester huit heures dans cet état. Son confesseur et d'autres s'y étaient trompés... Mais une autre personne (2) à qui Dieu donnait lumière, ^découvrit le piège; sur son conseil, on obligea la paui^re extatique à diminuer ses pénitences, à dormir et à manger davantage, et y à Vaide de ce remède, elle fut guérie. »

(i) ni, 4o2-4o3.

(2) La sainte elle même.

Mais la sainte, elle, ne voulait pasêtreguérie (i) ! — Et pourquoi aurait-elle voulu l'être? puisque chez elle comme chez ses pareils cet aflFaiblissement momentané de Textase n'est d'abord que partiel et qu'ensuite il n'est qu'une courte crise entre deux périodes de vie spirituelle intense; car il succède a l'énergie des désirs et il précède l'énergie de l'action. Sans doute, au moment précis de l'extase sainte et immédiatement après elle, le corps est demeuré sans forces, beaucoup moins parce qu'il les avait perdues de lui-même que parce que « l'âme les lui avait toutes enlevées ». Mais d'abord, si l'âme les lui a prises, ce n'est pas en pure perte, on l'a vu ; elle les tient toutes ramassées dans une intuition perçante, dans un don généreux et complet de tout son être, dans un désir inefFablement assouvi. Elle les laisse ensuite s'écouler de là, comme d'une source, dans les différentes facultés qu'elles ravissent. Enfin elle les fait descendre même jusqu'au corps et lui rend beaucoup plus qu'elle ne lui avait arraché; car « fiûliveiit ia^raie et travaillé ^(je grandes douleurs avant l'extase, il en sort plein de santé et admirablement .disposé pour l'action (2). » Voilà l'état vraiment divin : c'est celui où l'âme, se sent finalement plus libre, plus calme et plus forte,

(i) Je parle ici, bien entendu, de Tensemble de ses habi- Uides mystiques et de son commerce spirituel avec Dieu. Je ne parle point des fièvres ou des fatigues auxquelles elle pouvait être sujette, comme toute autre et pour lesquelles elle se laissait soigner.

(a) Sainte The'rèse, Sa vie, 208.

et où le corps luî-même participe à cette renaissance de la santé totale.

Etait-ce là une faveur spéciale a sainte Thérèse? Etait-ce un effet de son tempérament espagnol ou de la vigueur native de sa constitution qui, malgré ses maladies (et ses médecins, car elle en eut de bien maladroits!), lui permit d'atteindre soixante dix ans? Mais le même fait se retrouve au moins aussi remarquable chez la frêle vierge de Sienne, destinée à mourir si tôt. Nous savons qu'elle dicta ou écrivit un grand nombre de lettres étant elle-même en extase; et celles-là nous les connaissons : son confesseur Raymond de Capoue et ses secrétaires nous les ont marquées. Or, elles sont pleines de lucidité, de fermeté et de courage. Ce qui les caractérise n'est pas un élan continu de piété contemplative : c'est la sûreté des conseils donnés sur les affaires les plus graves au pape, aux anciens de la ville de Sienne, à des princes ; l'une traite des devoirs du mariage, une autre de la justice ; presque toutes ont rapport à ces inextricables difficultés politiques dont elle réussit presque seule à tirer son pays et l'Église.

Et cependant ce n'est pas seulement chez les autres que les saints ont vu et reconnu la fausse extase. On ne comprend guère en autrui que ce qu'on a ressenti, au moins partiellement, dans son propre être. Qu'on m'entende bien ! Je ne veux pas dire que chez les saints le faux se soit mêlé au vrai, ni que les étatsque je viens de décrire alternent avec leur contrefaçon. Je veux simplement dire deux choses : la première, qu'ainsi qu'ils le racontent eux-mêmes,

106 PSYCHOLOGIE DES SALNTS.

ils sentaient, de moins en moins sans doute en s'avançant dans la vie, mais enfin sentaient ce qu'ils appellent les menaces et le pouvoir du démon ; la seconde , que la maladie qui les visitait souvent les mettait bien des fois sur la pente de ces états purement naturels auxquels ils voyaient d'autres personnes glisser pour s'y arrêter et y languir, quelquefois même s'y perdre !

En d'autres termes, les périls auxquels déplus faibles succombaient, eux en triomphaient. Mais ils n'en. triomphaient qu'après en avoir senti la pointe et qu'après avoir lutté pour s'en délivrer.

C'est une pensée qu'on retrouve, avec des traits extrêmement originaux, dans sainte Thérèse et dans sainte Chantai, qu'il ne faut pas considérer comment un phénomène quelconque, un état d'âme, un genre de vie commencent, mais bien comment ils se continuent et surtout comment ils finissent. Or, tantôt c'est la nature qui, troublée ou non, commence le mouvement, et celui-ci, rectifié, va s'achever en Dieu : tantôt le mouvement est venu de Dieu, et il a dévié. Mais l'achèvement par l'humilité ou la déviation par l'orgueil sont le fait de l'homme; et c'est là qu'est à tous égards l'intérêt dramatique de l'existence des saints.

• Beaucoup, je le sais, diront encore : « Comment se fait-il que des phénomènes si divers se retrouvent a la fois chez des saints et chez des gens qui ne le sont guère, que des mécréants aient des visions ou accomplissent des miracles, et que des élus de Dieu puissent subir le contact de l'esprit du mal? » La ré-

ponse, bien simple, est qu'i^^pe peut y avoir de sainteté sans héroïsme et qu'il n'y a pas d'héroïsme .5aa& yictoire^dlfficile et cpiiteuse. Aussi en fait n'y a-t-il rien de plus faux que l'opinion qui creuse une séparation absolue entre la nature et le surnaturel, qui croit qu'aucun homme inspiré ne peut se tromper, qu'une créature favorisée de quelque révélation ne peut pas la mal interpréter, que d'autre part celui qui a commencé par un mouvement malsain et maladif ne peut, à force de bonne volonté, le transformer en élans des plus spirituels. Oui, le saint côtoie longtemps plus d'un état qui a une ressemblance spécieuse avec la faiblesse ou avec le mal. Tout d'abord fausse ou douteuse, cette ressemblance peut devenir réelle et s'accentuer (et il le sait), s'il se laisse aller à la tristesse ou à la vanité ou au désir de jouir trop sensiblement des faveurs reçues. Mais la dissemblance, si petite qu'elle ait été dans le début, peut, elle aussi, s'accentuer jusqu'à ce que l'âme soit entraînée vers un pôle absolument opposé de la vie psychologique.

Donc, pour le dire une dernière fois, qu'il s'agisse de révélations, de prophéties, de visions, d'actes miraculeux, de ravissements et d'extases, ou d'autres phénomènes merveilleux comme on en trouve dans la vie des saints, ce n'est pas le fait extraordinaire qui nous donne à pronostiquer la sainteté ; c'est la sainteté effective, c'est la vertu résidant dans l'âme et se manifestant dans les œuvres qui fixe le caractère réel de ces faits. Sans doute, le saint n'a pas tardé, dans son expérience, à distinguer les inspira-

lions qui viennent de Dieu. « Les révélations venues de Dieu, dit sainte Thérèse (i), se discernent des autres par les grands biens spirituels dont elles laissent Tâme enrichie. » Et plus loin : « tout désir qui vient de Dieu est accompagné de lumière, de discrétion et de sagesse. » Mais d'autre part voyez ce que dit la même sainte : « Quand une âme est véritablement humble, une vision, fût-elle de l'esprit des ténèbres, ne peut lui causer aucun dommage ; mais aussi quand l'humilité lui manque, une vision, eûtelle Dieu pour auteur, ne lui rapportera aucun profit. Si, au lieu de s'humilier d'une pareille faveur, elle s'en glorifie, elle sera semblable a l'araignée qui convertit en poison tout ce qu'elle mange, tandis que par l'humilité elle imiterait l'abeille qui convertit en miel tout ce qu'elle tire des fleurs. »

Ici cependant, je soupçonne qu'un doute naîtra dans l'esprit de quelque lecteur philosophe. — « Oui, dira-t-il, c'est bien dans la volonté individuelle, c'est bien dans le cœur qu'il faut aller chercher la sainteté : llhuiîxilité vaut plus que les prophéî^^^Ja charité, vaut plus çpxo les miracles. Mais pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas reconnaître que ces grands biens spirituels , que cette vaillance, que cette lumière, que cette sagesse qu'ils croient recevoir d'une inspiration extérieure et d'une lumière surnaturelle, les saints les ont entièrement tirés d'eux-mêmes, et que c'est par un excès d'humilité qu'ils en ont rapporté l'honneur à

(i) Voyez ses œuvres, t. III, 4, loo, loS.

une intervention mystérieuse? Ce qu'ils croyaient trouver dans les visions et dans les extases, n'était-ce pas tout simplement le reflet extérieur de leur pureté, de leur amour, en un mot de leur perfection déjà consacrée par de longs eflTorts? Ainsi existe nt dans rintimité de chacun de nous, dans nos dispositions tristes ou gaies, courageuses ou déprimées, les cau ses de la joie ou du chagrin que nous nous figurons venir à nous du dehors et remplir malgré nous notre âme de sentiments inattendus. »

Comme ce n'est pas ici précisément un traité d'apologétique que j'ai entrepris, je ne m'attarderai pas à démontrer comment, dans le dogme chrétien aussi bien que dans la vérité psychologique, le dedans et le dehors, l'action de l'homme et l'action de ce qui résiste à l'homme ou le soutient et l'attire, 5ont inséparables l'une de l'autre. Je me bornerai à répondre : Si vous croyez que le saint attribue bénévolement à une grâce d'en haut ce qui n'est que l'expression de la générosité de sa propre nature, ne dites plus que c!est une maladie qui fait les visions des saints, qui les constitue ou qui les achève; ou bien alors expliquez comment un fond de santé spirituelle renfermant de si grands biens s'accommoderait avec un état digne d'être qualifié d'hallucinatoire et de maladif!

Nous voici peut-être préparés à comprendre

comment des esprits sérieux et sincères (i) ont pu croire qu'ils trouvaient l'hystérie chez les saints,

(i) Je veux parler ici — non seulement de médecins — mais d'un savant jésuite, le P. Hahn^ dont le travail intitule : Phénomènes hystériques et révélations et inséré dans la Revue des Questions scientifiques, de Bruxelles (i383), fut d'abord couronné par l'Académie de Salamanque, lors d'un concours ouvert — et jugé par les plus hautes autorités ecclésiastiques de l'Espagne — en l'honneur de sainte Thérèse. Le mémoire du P. Hahn n'en fut pas moins mis à l'Index, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il fut condamné formellement, mais qu'on y trouva sans doute des propositions insuffisamment expliquées ou de nature à tromper plus d'une intelligence.

La Congrégation de l'Index ne donne pas les motifs de ses décisions, qui quelquefois ne sont que provisoires et ne fout qu'indiquer quelque chose de scabreux, d'inopportun, de sujet à révision. Mais voici ce qu'on peut conjecturer.

La principale théorie du P. Hahn est que sainte Thérèse ayant éprouvé^ d'un côté, des phénomènes hystériques, de l'autre des phénomènes surnaturels^ elle sut si bien distinguer les uns et les autres que cette double expérience constitue chez elle une garantie imprévue et très précieuse : la connaissance qu'elle a eue du premier groupe de faits nous prouve qu'elle ne se trompait pas quand elle décrivait le second. Elle ne confondait pas parce qu'elle était à même de comparer et qu'elle comparait sûrement. — On peut croire que ce principe a eu les suffrages très calculés du jury de Salamanqne et qu'il n'en était pas indigne. On me permettra de dire qu'a- >ant d'avoir pu me procurer le travail du P. Hahn, j'avais, dans mes premiers articles de la Quinzaine., dit quelque chose d'analogue \ je m'attache à le préciser, à le rendre, autant que possible, irréprochable.

D'autre part, une lecture attentive de la Revue des Questions scieniifiques montre bien, à mon avis, ce qui a pu motiver la décision de l'Index.

et comment ils se sont très gravement trompés. Qu'on nous pardonne d'insîster encore sur ce point délicat : c'est ici que nous rencontrons les objections les plus subtiles et les difficultés les plus épineuses sur le vrai caractère des saints.

L'hystérie est une maladie : mais une maladie n'est pas constituée par un accident ou une faiblesse momentanée ; c'est une tendance, malheureusement

La Congrégation a-t-elle pensé que le lecteur ordinaire serait encore trompé par ce mot d'hystérie qui a si longtemps désigné à tort de prétendues ardeurs de tempérament et que le savant jésuite s'était permis là un rapprochement prématuré, inopportun? Peut-être : mais le mémoire avait deux torts beaucoup plus graves.

D'abord^ il ne faisait pas une distinction assez précise entre les phénomène» accidentels qui peuvent faire craindre une maladie et cette maladie même constituée, évoluant de toutes pièces. On peut avoir des douleurs sans être un rhumatisant ou un goutteux; on peut éprouver des phénomènes dyspneiques sans être un asthmatique; on peut présenter accidentellement du sucre ou de Falbumine... sans être un diabétique ou un albuminurique. On ne résiste pas à l'invasion des premiers symptômes ou on les surmonte; la question est là.

En second lieu, ces phénomènes accidentels eux-mêmes, le P. Hahn en exagère beaucoup le nombre et le caractère. On en jugera quand j'aurai dit que pour trouver chez sainte Thérèse (si pleine de bon sens et très souvent de gaieté) des accès fréquents de mélancolie, il invoque la description si énergique d'ailleurs, qu'elle nous fait de ta douleur dont elle fut frappée quand, pour entrer chez les Carmélites, elle quitta la maison de son père. Il faut vraiment bien abonder et surabonder dans le sens de sa thèse, pour transformer la douleur inévitable d'une telle crise en un symptôme de mélancolie maladive.

trop efficace, à un désordre permanent et complet (i). Depuis quelques années, on a essayé, non sans succès , de mettre un peu d'unité dans cette trop riche confusion des maladies nerveuses n'allant pas jusqu'à la folie (2) ; et voici comment on a caractérisé la tendance qu'elles révèlent (3).

L'essence de la vie normale et saine, c'est l'unification progressive des facultés, c'est l'association croissante et de plus en plus harmonieuse de leurs actes, de leurs états et de leurs habitudes. L'essence de la vie morbide, — dont l'hystérie est, selon les idées du moment, le principal type — c'est la dissociation ou la désagrégation de ces mêmes facultés. Probablement victime d'un épuisement dont la médecine n'a pu découvrir jusqu'ici ni le siège ni le

(i) Ce désordre cesse d'être permanent et il ne parvient pas à être complet si Tintervention de la médecine ou une réaction victorieuse des forces saines le guérit 5 mais il est dans la loi de son évolution d'aller jusque-là si rien ne l'arrête. Or, il est difficile d'arrêter une déviation comme celle qui se manifeste par des désordres tels que ceux-ci ; perversions de la sensibilité, anesthésies prolongées, pertes de conscience, modifications du caractère, délires variés, attaques épilepti formes, alternant avec des crises de léthargie...

(2) Je n'ai pas cru devoir parler ici de ceux qui voient chez les saints des espèces de fous, comme ils en ont vu chez les grands hommes. Il ne faut pas faire à certains paradoxes plus de succès qu'ils n'eu méritent.

(3) Parmi ces travaux, je citerai surtout les deux volumes, très pleins, très clairs et très intéressants, de M. Pierre Janel. État mental des hystériques, Paris, Rueff. Je vais y puiser largement.

mécanisme (i), Thystérique ne peut plus — si ce n'est très mal — s'assimiler ses propres souvenirs en les classant et en les faisant rentrer dans Tunité de sa vie personnelle. Ses souvenirs lui reviennent bien, mais au hasard, comme une troupe débandée qui se refuse à poursuivre avec attention et discipline aucune opération faite avec suite en vue d'un but. Sa volonté ne s'associe plus avec des conceptions réfléchies. Tantôt ses actes obéissent à des idées qui lui sont suggérées, c'est-k-dire, en langage médical, qui lui arrivent subitement du dehors, sans qu'il le veuille et sans qu'il s'en doute, et qui déterminent en lui une tendance irrésistible à passer de l'idée à l'acte. Plus souvent sa volonté demeure immobile et cesse d'entendre l'appel non seulement de la raison, mais même du besoin. Il peut manger, il peut digérer, il peut marcher ; mais il s'est imaginé qu'il ne pourrait ni l'un ni l'autre : dès lors il ne fait ni l'un ni l'autre, si ce n'est quand il n'y pense pas, dans un moment de distraction ou sous l'empire d'une suggestion à laquelle il ne coopère pas plus qu'il ne lui résiste. C'est ce qui explique que tout somnambule cache un hystérique et que tout hystérique se prête facilement à toutes les manœuvres du somnambulisme artificiel. Si, d'autre part, il apprend ou s'imagine tout à coup que telle

(i) M. le Professeur Grasset, de Montpellier, en fait un phénomène infectieux ; les centres nerveux sont empoisonnés, donc troubles, désorganisés,, frappés d'un commencement de destruction par l'action des toxines microbiennes. Cette théorie a déjà gagné beaucoup de terrain.

ou telle partie de son corps est plus sensible que les autres, il y ressent une douleur absolument disproportionnée, dont le retentissement exagéré gagne tout son être. Il s'est suggestionné lui-même sans s'en douter, et il subit la tyrannie de son idée, comme il subirait celle que lui imposerait du dehors un opérateur et un médecin...

Malgré ces émotions imaginaires, le champ de sa conscience, comme on dit en langage technique, se rétrécit : il a bien encore des idées, mais dont beaucoup semblent flotter dans une région étrangère et surajoutée où tout paraît automatique. C'est là ce qu'on appelle encore le dédoublement de la personnalité; la personnalité ancienne et la personnalité d'origine morbide alternent l'une avec l'autre, ramenant successivement tout le cortège de leurs souvenirs séparés et se supplantant réciproquement. Dans cette lutte ou plutôt dans celte anarchie se développe, la plupart du temps, une idée fixe ; et bien des fois on prend pour de l'imagination, pour de l'esprit, pour de la force de volonté, ce qui n'est que l'obéissance passive a cette idée fixe. Dominé par elle, le sujet simule des affections qu'il ne ressent véritablement pas; il se conforme à ce qu'il devrait être si ces affections étaient réelles. « Il le fait, dit Charcot, avec une ruse, une sagacité, une ténacité inouïes, mais qui ne s'emploient qu'a tromper les gens, et cela sans intérêt, sans but, souvent sans conscience. » — « Bref, conclut M. Pierre Janet, rhystérie est une forme de désagrégation mentale caractérisée pgir la

te ndance au.dédo ublemejit complet et perjnaneut de la pers onnalité. »

Après une telle description, plus d'un lecteur croira qu'en m'eflbrçant de réfuter une opinion qui voit l'hystérie chez les saints, je me bats contre un moulin à vent. Mais sans revenir sur le mémoire du R. P. Hahn, je citerai ce passage du livre, si savant d'ailleurs, auquel je viens de beaucoup emprunter. M. Pierre Janet reproduit une page où sainte Thérèse avoue qu'un jour, voulant lire la vie d'un saint, elle en lut quatre ou cinq fois de suite quelques lignes sans y rien comprendre, ce qui lui fit jeter le livre ; et la même chose, dit-elle, lui arriva diverses fois. L'auteur voit là un phénomène caractérisé d'« aprosexie » (ou incapacité d'attention), et il dit : « Les hystériques d'aujourd'hui ne manquent pas de suivre sur ce point, comme sur bien d'autres, l'exemple de leur illustre patronne. C'est, en efFet, en leur demandant de lire avec attention quelques lignes et d'expliquer ensuite ce qu'elles ont compris, qu'on mettra le mieux en évidence, dans les cas simples, leur aprosexie. » Aussi se hâte-t-il de rapprocher de ce diagnostic rétrospectif le cas qu'il a observé à la Salpêtrière, chez une malade appelée Justine...

S'il fallait juger l'état mental d'une personne sur des accidents de cette nature, les aliénisteset les névrologistes auraient une belle clientèle. Mais, enfin, il y a plus d'une différence entre sainte Thérèse et Justine. Il est nécessaire, ce semble, de reprendre la difficulté d'un peu plus haut et plus complètement.

Le saint qui a sacrifié santé, plaisir, richesses, honneurs mondains à l'appel de la vocation, et qui voit celle-ci confirmée par des révélations et des extases, est-il un être qui subisse des suggestions comme celles qui agissent sur le somnambule et l'hypnotisé? Pas de la même manière, en tous cas! J'ai indiqué tout à l'heure les doutes que provoquaient tout d'abord ces phénomènes chez ceux qui en étaient les premiers confidents et les premiers juges. Mais chez ceux qui les éprouvent, le fait est bien loin d'avoir cette simplicité brutale de l'idée qui prend possession de l'esprit du malade. L'humilité du saint personnage commence par en être effrayée ; il ne se trouve pas digne d'une pareille faveur, et il y résiste comme à un excès d'amour qu'il ne croit pas avoir mérité. L'historien si compétent (i) de Marie Alacoque nous le raconte en termes touchants : « Quand elle eut fait profession, les douceurs et les consolations qu'elle avait déjà goûtées dans son noviciat continuèrent à inonder son âme. Elle commença à s'en étonner et à s'en inquiéter. Elle avait épousé un Dieu crucifié, anéanti, humilié, souffleté : elle ne voulait pas d'autre sort. Elle se plaignit a Notre-Seigneur. « Eh ! mon Dieu ! lui disait-elle, vous ne me laisserez donc jamais

(i) M^' Bougaud, Fie c/e Marguerite-Marie , p. i36.

souflFrir! » — C'est pourquoi, comme avait fait sainte Thérèse, elle « se confesse » de ces grâces, craignant que le péché ne se fût glissé en elle à leur suite. Ce n'est que quand elle a obtenu la permission expliquée, raisonnée, qu'enfin elle cède à l'attrait, et alors seulement elle se donne tout entière avec transport et avec ivresse.

En sainte Thérèse-, la suite de 'ces états était si peu étrangère à sa conscience, qu'elle a su non seulement nous les décrire, mais nous les analyser, nous les expliquer, nous les commenter par des observations métaphysiques de la plus grande profondeur, et introduire dans la psychologie qu'elle en donne des distinctions extrêmement précises. Ainsi, elle ne nie pas les visions malsaines, puisqu'elle les a expérimentées; mais elle sait d'autant mieux reconnaître, par le contraste, le caractère de celles qui ne le sont pas...

<( Il y a donc, dit-elle (i), entre ces visions une souveraine différence; et je ne doute pas que même une âme qui n'est arrivée qu'à l'oraison de quiétude ne les distingue facilement. Ces visions portent chacune des caractères propres et comme l'empreinte de leur auteur; ainsi, pourvu qu'une âme ne veuille pas se laisser tromper, et qu'elle marche dans l'humilité et la simplicité, je ne crois pas qu'elle le puisse être. Il suffît d'avoir vu Notre- Seigneur une seule fois pour reconnaître sur-lechamp une vision qui est l'ouvrage de l'esprit des

(i) Sa vie, p. 3i3.

ténèbres. En vain commence-t-il par faire goûter un certain plaisir, Tâme le rejette avec je ne sais quelle horreur, elle le trouve souverainement différent de celui qu'elle goûte dans une vision vraie ; elle voit, en outre, que Tamour qu'on lui témoigne ne porte pas les caractères d'un amour chaste et pur; en sorte qu'en très peu de temps, elle découvre et reconnaît l'ennemi. C'est ce qui me fait dire que le démon ne saurait causer aucun mal h une âme qui a de l'expérience. »

A l'idée des démons, substituez, si vous le voulez, l'idée d'une influence ne relevant que de la maladie : sur ce terrain (i) tout psychologique, ni sainte Thérèse, ni les saints ou saintes qui lui ont ressemblé, ne se laisseront prendre en défaut. La suggestion de l'hystérique, qui ressemble tant à celle du démoniaque, oui, elles la connaissent, elles Font vue venir, elles l'ont reconnue ; mais elles l'ont repoussée victorieusement; et c'est grâce à leur énergie qu'elles ont laissé régner en elles une autre inspiration qui ne ressemble absolument pas à la première.

(i) Nous pouvons d'autant mieux y transporter (provisoirement au moins) la discussion, que, selon le P. de Bonniot, les deux états se ressemblent beaucoup. « Dans un cas, ditil, c'est le démon; dans l'autre, Fexpërimentateur qui possède le sujet. Là est presque toute la différence. » — « Réciproquement, ajoute-t-il, les possessions sont des cas d'hypnose, où un esprit infernal joue le rôle d'hypnotiseur. » Je ne sais si cette opinion est consacrée et définitive*, mais elle est, en tout cas, très intéressante et très spécieuse.

Elle n'y ressemble pas, d'abord, par ses caractères intellectuels; car elle est non seulement perçue, mais raisonnée,4 consentie, et, en un sens, parfaitement voulue. Elle n'y ressemble pas non plus par ses eflFets. La suggestion qui tombe sur les purs névrosés est comme l'hallucination : elle est déprimante, elle est désorganisatrice, et elle est stérile. Pour nier que ce soit là le sort des stigmates de saint François d'Assise, des révélations de sainte Thérèse et des visions de Marguerite-Marie, je n'ai même pas besoin d'invoquer la fécondité indéfinie de leurs créations spirituelles; je n'ai pas besoin de discuter avec celui qui nierait que la religion, comprise et pratiquée comme elle doit l'être, est la plus grande force de l'humanité. Sainte Thérèse, avec son admirable familiarité et son bon sens plus admirable encore, nous permet un raisonnement plus terre à terre.

Au début de sa pratique de l'oraison, elle a besoin de faire effort. « Bien des fois, je l'avoue (i), j'aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour l'oraison. Je faisais néanmoins effort sur moi-même, et Dieu venait à mon secours. Mais, pour me vaincre, j'avais besoin de tout mon courage, qui, dit-on, n'est pas petit. »

Ce courage, pourtant, ne cesse pas de sitôt d'être mis à l'épreuve. « Oui, dit-elle (2), telle est notre triste condition ici-bas. Tant que la pauvre âme est

(i) Sa vie, p. 85.

(2) Sa vie, p. 114.

unie à ce corps mortel, elle en est prisonnière; elle participe à ses infirmités. Victime des changements des temps et de la révolution des humeurs, elle se voit souvent, sans qu'il y ait de sa faute, dans rimpuissance de faire ce qu'elle veut... Plus on veut la forcer, plus le mal s'aggrave et se prolonge... Il faut que ces personnes comprennent qu'elles sont malades. )>

Se complaira-t-elle donc dans cet état d'abattement? (C'est le mot par lequel elle le désigne). — Se laissera-t-elle ainsi tomber dans cet anéantissement universel, dans cet ennui mortel, dans ce dégoût de la vie, dans ce découragement, dans ces terreurs, dans cet extrême désespoir, qui sont, selon les médecins, le lot des hystériques (i)? Non; car voici les conseils — et les exemples — qu'elle donne à ceux qui peuvent se trouver dans le même état qu'elle : « Si faible qu'on soit devenu, il est, dit-elle, des œuvres de charité et d'utiles lectures auxquelles l'âme peut s'occuper. » — « Qu'on se récrée par de saintes conversations, qu'on aille respirer l'air de la campagne... : en quelque état que l'on soit, on peut servir Dieu. Son joug est doux, et il est souverainement important de ne pas tenir l'âme abattue et découragée, mais de la conduire avec douceur, pour son plus grand avancement. »

La sainte avance donc d'un pas raffermi. Son corps a beau résister ou plier; quand on lui objecte sa santé, elle répond : « Il importe peu que je meure ! »

(i) Pierre Janet^ ouvrage cité.

— « Mais par le fait, nous dit-elle, depuis que je me traite avec moins de soins et de délicatesses, je me porte beaucoup mieux (i). » Nous voici loin de l'hystérique qui pourrait manger, marcher, soulever un poids, et qui croit en être incapable. La situation qui est sous nos yeux est renversée. Si la sainte n'écoutait que la nature, elle resterait immobile, anéantie par les secousses nerveuses qui l'ébranlent, clouée par les infirmités ou par la fièvre, arrêtée par des dégoûts violents, perdue dans les explications désespérées et inutiles que son imagination vagabonde essayerait de lui donner. Mais non ! elle veut agir, et, sans parler des guérisons extraordinaires qu'elle obtient pour elle ou plus souvent encore pour les autres, elle impose à la nature souffrante toute la quantité et surtout toute la qualité d'action que réclame le devoir.

Sans doute, l'imagination est chez elle, comme chez les autres, un véritable « traquet de moulin » mobile et bruyant, — c'est sa propre comparaison ; mais elle ne perd pas son temps à l'écouter paresseusement (( sans faire sa farine ». Elle soufire des épreuves; elle n'en est pas la dupe: elle travaille à moudre son grain, bon gré malgré ; car elle a la confiance que Dieu l'aidera, si elle s'y prête, à tirer de cet état non-seulement des mérites, mais des forces morales de plus.

La volonté — cette volonté si frappée chez les hystériques — s'unit ici à Dieu plus étroitement

(i) Sa vie, p. !:».(). Cf. p. 177.

encore que rintelligence et la mémoire. « Ce n'est pas, dit encore sainte Thérèse, un sommeil spirituel. La seule volonté agit. » C'est elle qui, pendant que les autres facultés cèdent à la nature, leur garde en Dieu un asile fixe. Selon la gracieuse image de la sainte, elles y reviendront « comme des colombes qui, mécontentes de la nourriture cherchée à droite et à gauche, se hâtent, après une vaine recherche, de revenir au colombier. » Ailleurs, elle compare cette volonté patiente et ferme à la prudente abeille qui se tient recueillie dans sa ruche, mais pour y transformer les fleurs passagères que lui apportent ses compagnes : « Car si, au lieu d'entrer dans la ruche, les abeilles s'en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il (i)? »

Ainsi donc, les grands saints et les grandes saintes peuvent ressentir des phénomènes pathologiques dont un docteur en maladies nerveuses est fort tenté de s'emparer. Mais ces accidents ils en triomphent, et comment? Par ce qui leur reste d'une forte et saine organisation? Peut-être! Mais beaucoup plus encore par leur volonté orientée sur le devoir, par l'habitude qu'ils ont prise de se vaincre et de tirer parti de tout ce qui leur arrive de plus douloureux ou de plus humiliant. Leur tempérament se modifie donc et leur caractère aussi : « De mon naturel, dit sainte Thérèse, quand je désire une chose, je la désire avec impétuosité, mais Dieu met

(i) Sa vie, p. i38, 149.

h présent tant de calme dans mes aspirations que lorsque j'obtiens ce que je souhaite, c'est à peine si j'en éprouve de la joie. » C'est ainsi qu'après avoir subi des crises terribles, dont elle nous a donné la description fidèle et minutieuse, elle a su s'affermir de plus en plus dans un état mental qui, loin de ressembler, dans sa suite et dans son ensemble, à riiystérie, en est, peut-on dire, le contrepied.

En effet, est-il acceptable que les états spirituels des saints accusent « un rétrécissement du champ de la conscience » ? Ceux qui ne font attention qu'aux faits dont est remplie la vie quotidienne des trois quarts des hommes diront : « N'est-ce pas évident? Est-ce que l'âme du saint ne se ferme pas successivement à tout ce qui nous intéresse et nous émeut? Est-ce que le nombre des choses auxquelles elle ne pense même plus ne va pas en augmentant tous les jours? Est-ce que plusieurs ne se sont pas comparés aux habitants d'une maison dont on ferme successivement les portes et les fenêtres pour les contraindre à ne plus regarder et à ne plus respirer que du côté du ciel? »

— Pour que cet argument fût psychologiquement valable, il faudrait que l'âme mystique ne remplaçât par aucune idée chacune des idées qu'elle s'interdit; il faudrait que la vie intérieure fût plus vide, et la pensée de la vie éternelle plus pauvre que ne le sont la vie du mondain et les pensées de la terre; il faudrait que le souci de la gloire de Dieu et de la conversion des pécheurs, il faudrait

que la conduite des âmes, la fondation d'un ordre, la direction d'une église, et à plus forte raison, la réforme de l'Église universelle ne réclamassent que des efforts inférieurs à ceux des hommes qui ne recherchent que la réputation et l'amusement.

Enfin, y aurait-il dans ces existences un « dédoublement de la personnalité »? Quelques-uns l'affirmeront; et peut-être prendront-ils texte de ces ravissements après lesquels l'âme retombe à terre, incapable de se soutenir si haut par ses propres forces. Mais la scission qui serait nécessaire pour nous faire croire à l'hystérie ne s'aperçoit pas. Peu d'âmes ont été aussi enivrées de l'amour de Dieu que celle de sainte Catherine de Gênes ; peu en ont éprouvé aussi violemment le martyre dans leur corps et dans leur âme. Cependant son biographe nous dit naïvement : « Elle ne laissait pas de faire ponctuellement toutes les choses nécessaires, selon ce qui se présentait des affaires de la vie humaine. » Et plus loin : « Elle avait un mari d'un naturel étrange et désordonné qui lui fit souffrir de grandes misères ; mais Dieu lui faisait tout endurer sans murmure, avec silence et dans une patience extrême. » — Est-il possible, dira-t-on, que ces deux existences s'accordent et se fondent l'une avec l'autre? Oui, cela est possible, et cela même est précisément l'œuvre par excellence de la sainteté. Sainte Catherine de Gènes les unit si bien, qu'elle demanda persévéramment et finit par obtenir la conversion de son mari.

C'est, du reste, l'enseignement unanime des saints

et des saînts les plus mystiques, que les besognes les plus grossières, les dévouements les plus humbles et les plus rebutants doivent être le lot préféré de ceux qui sont honorés des visions et des extases. Bien loin que ces deux existences se substituent Tune à l'autre et que Tune ignore l'autre, chacune des deux s'alimente et se fortifie au commerce de l'autre. Pour parler encore le langage de sainte Thérèse, Marthe et Marie ne cherchent pas à se supplanter dans l'âme sainte. D'abord, celle-ci sait « qu'elle ne doit pas vouloir être Marie sans avoir travaillé avec Marthe (i) ». Puis, quand elle s'est élevée à l'état de Marie, « elle peut en même temps remplir l'office de Marthe. Ainsi elle mène en quelque sorte de front la vie active et la vie contemplative, et, tout en restant unie à Dieu, elle peut s'occuper d'œuvres de charité, de lectures et d'affaires relatives a son état. » Enfin, quand elle est arrivée au plus haut degré de son union avec Dieu, loin de se sentir moins en état de revenir sur terre, elle se compare à l'oiseau qui, du jour où ses ailes lui ont permis de monter et de planer plus haut, a aussi plus de force pour redescendre promptement et sans péril : « Tout me servait de moyen pour mieux connaître Dieu et pour l'aimer plus que jamais. »

C'est assez, je crois, poursuivre cette compa- (i) Sainte Thérèse, Sa vie, p. a3o. Cf. p. i66, -iii.

raison. Elle aura eu, du moins, l'avantage de remettre groupés sous nos yeux quelques-uns des caractères les plus surprenants de Tâme du saint.

Non, la sainteté n'est pas, comme la névrose,

une « désagrégation » des forces mentales; c'est

une « agrégation » plus étroite que toute autre et

I qui doit sa force au principe supérieur sous la

domination duquel elle se forme et se maintient.

Elle n'est pas un « rétrécissement du champ de la conscience »; elle est l'ouverture d'un champ plus vaste, ouverture qui, à la vérité, est payée (si le mot est juste) par le rétrécissement du champ des sensations mobiles et des illusions inutiles.

Elle n'est pas un « dédoublement de la personnalité », bien qu'elle crée assurément, au prix de nombreux sacrifices et de dures souffrances, une personnalité nouvelle; mais d'abord celle-ci, loin de se subdiviser en désordre, offre une cohésion, une fermeté, une unité, dont la psychologie ne trouve nulle part un semblable exemple. On ne saurait nier davantage que cette personnalité nouvelle laisse subsister de la personnalité primitive ce que celle-ci avait de meilleur, et qu'à ces éléments survivants elle assure la paix et l'accord avec les éléments surajoutés.

C'est ce que nous verrons, d'ailleurs, avec plus de détail et plus de précision en étudiant les facultés diverses des saints, leur intelligence, leur amour, leur aptitude à l'action.

Page 1